Amour, homogamie et reproduction sociale dans le film “Blue Jasmine”

Amour, homogamie et reproduction sociale dans le film “Blue Jasmine”

Les amants – 1928 – Magritte.

Introduction

Sur la base affirmant que l’homogamie est une source de reproduction sociale, ce travail va consister à analyser ce phénomène et de voir s’il peut mieux s’expliquer par la théorie structuraliste de Pierre Bourdieu ou par le paradigme de l’individualisme méthodologique inspiré par Raymond Boudon. Ces différentes notions vont s’appliquer sur l’analyse du film « Blue Jasmine », écrit et réalisé par Woody Allen aux États-Unis en 2013. Ce travail va être coupé en trois parties : la première partie consistera à décrire le film et à observer les éléments distinguant les classes sociales ; la deuxième partie analysera les éléments ayants traits à l’homogamie ; et enfin la troisième partie consistera à opposer la vision de Bourdieu à celle Boudon.

Les distinctions de classe sociale

Le film raconte l’histoire de deux sœurs ayant chacune vécu un parcours de vie différent. Jasmine (Cate Blanchett) a épousé un riche homme d’affaire à New York tandis que Ginger (Sally Hawkins) s’est mariée avec un mécanicien à San Francisco. Le film débute lorsque Jasmine vient s’installer chez sa sœur dans la ville californienne. On comprend rapidement que Jasmine souffre de problèmes psychiques sérieux. En effet, dans l’avion l’amenant à San Francisco, elle alpague sa voisine de siège, qui ne l’a connaît ni d’Ève ni d’Adam, pour lui raconter sa vie. À plusieurs reprises Jasmine se trouve également à se parler à elle-même à haute-voix dans la rue. On apprend également très vite qu’elle est venue chez sa sœur parce que son mari s’est suicidé en prison après avoir été arrêté pour fraude fiscale. Sans le sou, Jasmine est ainsi contrainte de vivre avec sa sœur. La fin du film révèle que c’est Jasmine qui a dénoncé son mari à la police après avoir appris que ce dernier la trompait avec plusieurs autres femmes. Cela explique en partie les raisons pour lesquelles Jasmine souffre de névroses.

Dès le début du film, les signes distinctifs de classes sociales sont très clairs : Jasmine fait partie de la classe supérieure tandis que Ginger est membre de la classe populaire. La première est uniquement vêtu d’habits de marques de luxe, tandis que la seconde porte des vêtements ordinaires. Jasmine a fait des études d’anthropologie, qu’elle a arrêté en dernière année lorsqu’elle a rencontré son mari, alors que Ginger travaille dans un supermarché. On comprend que Jasmine a bénéficié d’une ascension sociale en épousant Hal, son mari milliardaire. Par ailleurs, Jasmine s’appelle en réalité Jeanette. Elle a choisi de changer de prénom car ce dernier « had no panache » (Allen, 2013, 6 min et 42 sec.) dit-elle dans le film. Ce changement semble être un renoncement de tout ce qu’elle a été dans le passé. Son nouveau prénom exprime ainsi un changement de statut social, passant d’une classe inférieure à une classe d’élite. Le film ne montre pas clairement le milieu d’origine des deux principales protagonistes, même si nous pouvons en déduire qu’elles sont issues de classe populaire. On ne connaît également rien de leur habitus primaire (Bourdieu, 1986). Il s’agit là certainement d’une volonté de la part de Woody Allen de brouiller les pistes afin de nous offrir des personnages telles qu’ils sont au moment de l’intrigue. Le seul élément révélateur de leur passé est que Jasmine et Ginger ont toutes les deux étés adoptées, elles ne sont donc pas sœurs au sens biologique du terme. Cet élément qui se révèle être un détail dans le film, va être un point important de mon analyse, car il va être utilisé comme argument par le personnage Ginger pour justifier en partie son parcours et sa situation sociale et économique. Concernant l’habitus secondaire, la différence entre les deux sœurs est également très marquée (Bourdieu, 1986). Jasmine a par exemple un langage plus soutenu que Ginger, sa manière de se tenir, de se présenter et de s’exprimer sont des caractéristiques de l’élite bourgeoise new-yorkaise.

Le choix du conjoint comme distinction

Le cœur du film réside dans la cohabitions des deux sœurs et par conséquent de leurs différentes visions du monde qui sont constamment confrontées durant le film. Si leurs conditions sociales semblent aller de soi, c’est leurs histoires d’amours respectives qui posent problème à l’une et à l’autre. Ces histoires d’amours s’insèrent, à l’insu des protagonistes, dans une perspective de classe. C’est par ailleurs ce qui va m’intéresser dans l’analyse et notamment les tendances homogames des personnages du film. L’homogamie signifie le fait de se marier avec une personne issue du même milieu social. Une étude de Mélanie Vanderschelden (2006) nous montre que « Les deux tiers des couples sont en effet constitués de personnes de groupes sociaux identiques ou proches ». Et c’est en effet ce type de couples qui se forme dans le film. 

« La comparaison des positions sociales, menée de façon plus approfondie, en utilisant une nomenclature socioprofessionnelle fine, fait apparaître en réalité une logique très homogame du marché, une tendance à choisir sinon l’identique, du moins le plus proche ; de même la comparaison des origines ne permet pas seulement de constater la tendance déjà notée des semblables à s’associer, mais aussi l’existence de courants d’échanges privilégiés entre groupes sociaux différents (et aussi de répulsions). » (Bozon, 1991)

Il y a dans le film cinq couples qui se forment. Deux d’entre eux sont issues du passé des protagonistes, dont le film dévoile les nombreux flashbacks. 1. Le couple Jasmine/Hal (le milliardaire). Il s’agit pour Jasmine d’un cas de mobilité sociale ascendant, même si celle-ci par ses études universitaires s’inscrivait déjà dans une telle dynamique. Nous avons là donc une union hétérogame ; 2. Le couple Ginger/Augie : est un mariage homogame, car les deux proviennent du même milieu social. Il est important de noter ici qu’Augie et Ginger avaient autrefois gagné une grosse somme d’argent à la loterie. Ne sachant où l’investir, ils ont confié l’argent à Hal. Un montant évidemment réquisitionné par la police suite aux fraudes du mari. Les exactions de l’ex-mari de Jasmine vont par ailleurs sans cesse lui être rappelés. Il y a ensuite les couples en train de se former pendant l’intrigue principale. 3. Le couple Ginger/Chili qui en voie de s’unir par le mariage, est aussi un cas d’homogamie. 4. Le couple Jasmine/Dwight est aussi une union homogame. Lors d’une soirée mondaine Jasmine rencontre Dwight, un homme riche qui a pour ambition de devenir député en Californie. 5. Et enfin le couple Ginger/Al. Ginger alors en couple avec Chili s’aventure dans une relation extra-conjugale avec Al, un ingénieur du son. Cette relation s’inscrit dans un cas de mobilité sociale ascendante pour Ginger, elle rencontre Al dans une soirée mondaine invitée par sa sœur. Il est important aussi de noter que les lieux de rencontre ont une importance cruciale dans la production de couples homogames, « La segmentation sociale des lieux de sociabilité fraie la voie à l’homogamie. » (Bozon, 1991). C’est par ailleurs dans ce même lieu que Jasmine rencontre Dwight, dans le cas de Ginger on peut cependant imaginer que si Jasmine n’avait jamais attiré sa sœur dans cette soirée, cette dernière n’aurait jamais rencontré Al. Les histoires d’amour de Jasmine et Ginger finissent cependant réciproquement sur des échecs, Dwight apprend que Jasmine a menti sur les circonstances de la mort de son ex-mari et Ginger apprend qu’Al est un homme marié. Nous avons là donc un phénomène de reproduction sociale. Ginger ne parvient pas à se lier à un homme qui ne soit pas du même milieu qu’elle et Jasmine n’arrive plus à se maintenir au rang acquis grâce à son précèdent mariage.

Structuralisme ou individualisme méthodologique

Selon Pierre Bourdieu les classes dominantes ont pour but de maintenir ses privilèges en se distinguant, de par son style de vie, ses choix culturels, ses préférences culinaires et vestimentaires (Géhin, 1980). Bourdieu n’évoque pas précisément le choix du conjoint ou l’homogamie comme étant un signe de reproduction sociale. Cependant le choix du conjoint et l’amour ne se distinguent que formellement des autres préférences évoquées ci-dessus. Pour Bourdieu, l’homogamie serait donc également un signe de distinction sociale, un processus de domination maintenant les classes populaires en bas de la hiérarchie.

« L’amour n’a pas révolutionné la structure sociale. La liberté des sentiments se développe dans un univers de contraintes invisibles. Le jeu ségrégatif de la sociabilité, la distribution sociale des goûts et des préférences, la structure inégalitaire des rapports de sexe modèlent les choix aussi fortement que les stratégies parentales autrefois. » (Bozon, 1991)

Le choix de conjoint se base également sur un système de valeurs que l’un ou l’une attend de retrouver auprès de l’autre. Et ces valeurs dépendent du statut social de la personne. Une femme employée va par exemple exiger comme qualité première de son conjoint que celui-ci soit plus travailleur et plus affectueux, alors qu’une femme cadre va préférer un homme intelligent comme qualité première. (Bozon, 1991). Dans le film, Chili, le futur mari de Ginger tente d’arranger une relation à Jasmine avec un ami également mécanicien. Cependant, on voit très bien qu’une relation amoureuse entre les deux, est difficilement envisageable. L’ami de Chili est maladroit et il fait des remarques déplacées. Quant à Jasmine, elle montre du dédain à l’égard de Chili et de son ami. Jasmine reprochera par ailleurs souvent à Ginger de vouloir épouser un second Augie. « He’s another version of Augie. He’s a loser. » (Allen, 2013, 33 min et 17 sec). Si les principaux personnages semblent comprendre ce qui les différencie, ils semblent ignorer que le choix du conjoint est également dépendant de leur condition et de leur classe sociale. Bourdieu écrit que « l’habitus est au cœur des corps de classes. […] C’est lui encore qui, dans le goût, ajuste le mode de vie aux possibilités stylistiques offertes par la condition de classe – de sorte que le goût n’est en dernier ressort que choix forcé de la condition qui l’a formé. » (Géhin, 1980).

Si on part du principe ici que les goûts sont forcés par les conditions de classes, nous pouvons estimer qu’il est en de même du choix de conjoint. Le goût pour l’autre, pour la personne aimée ne serait donc pas un choix véritable, mais un choix forcé inhérent à la condition sociale des individus. Il y a là un fort déterminisme de la part Bourdieu concernant la mobilité sociale. Les rapports de force entre les classes font que la classe dominante va toujours garder ses prérogatives. Le film montre également cela lorsque Ginger et Augie demande de l’aide à Jasmine et Hal pour le placement de leur gain à la loterie. Les premiers sont finalement trompés par l’escroquerie de Hal. Les informations, concernant les marchés financiers dans ce cas précis, sont toujours aux mains de la classe dominante. L’homogamie dans une perspective bourdieusienne serait donc un moyen des structures dominantes de maintenir les inégalités entre les différents groupes sociaux.

Le parcours particulier de Jasmine nous questionne néanmoins sur ces structures dominantes opérant sur les individus sans qu’ils en soient conscient. Jasmine est parvenue pendant plusieurs années à vivre dans un milieu bourgeois qui ne semblait initialement pas être le sien. Elle en a adopté les coutumes, les usages, les codes sociaux et même le mépris à l’égard des milieux populaires. Nous pouvons supposer par conséquent que ce sont les actions et les choix de Jasmine qui favorisent la reproduction sociale. Pour Raymond Boudon « tout phénomène social résulte de la combinaison d’actions, de croyances ou d’attitudes individuelles ». (Boudon, 2004). Boudon nomme cela P1 : le postulat de l’individualisme, issu de sa théorie de l’individualisme méthodologique. (Boudon, 2004). Rappelons que Ginger et Jasmine ne sont pas sœurs au sens biologique du terme. Cela amène un doute dans le film, car nous pourrions penser que seule l’une possède les capacités de gravir les échelons de la hiérarchie sociale. C’est par ailleurs un argument que le personnage de Ginger utilise à deux reprises : « She had better genes. » (Allen, 2013, 12 min et 27 sec) et « she got the good genes. » (Allen, 2013, 43 min et 41 sec). Pour Raymond Boudon cet argument serait une croyance construite par Ginger qui aurait pour effet de maintenir celle-ci dans sa position et lui fournir un moyen de la justifier. Lorsque Jasmine s’immisce dans sa vie, Ginger est animée par une volonté de changement. Elle se permet une histoire extra-conjugale avec l’ingénieur du son rencontré lors de la soirée mondaine, mais très vite elle est rapidement ramenée vers son milieu d’origine lorsqu’elle apprend que celui-ci est marié. Elle retourne donc voir Chili, et même si ce dernier peut être violent, il possède des valeurs qui lui conviennent. Cette escapade lui fait comprendre que Chili est l’homme qui lui faut. Il s’agit par conséquent là du deuxième postulat qu’évoque Boudon. P2 : le postulat de la compréhension. (Boudon, 2004). Ginger fini par ailleurs à avouer à Chili qu’il n’est pas un looser contrairement à ce que pense Jasmine. « You’re no loser. You’re twice the guy I met at the party she dragged me to » (Allen, 1h 23 min et 51 sec). Selon elle, Ginger possède des gènes inférieurs à ceux de sa sœur. Par la suite, sa relation avec l’ingénieur du son et par conséquent une éventuelle mobilité vers une classe supérieure se heurte à un échec. Elle fait par conséquent un choix rationnel en préférant le moins pénible conjoint et qui se trouve être le personnage de Chili. Nous avons là un exemple du troisième postulat (P3) de Boudon qui est celui de la rationalité (Boudon, 2004). Ce dernier part du principe que l’acteur est rationnel, qu’il a de bonnes raisons d’agir de telle manière ou telle manière. (Boudon, 2004). Tous les choix de Ginger seraient ainsi pour Boudon de type : calcul coût-bénéfice (CCB).

« Sans doute peut-on postuler que les croyances résultent de l’adhésion à une théorie et que l’adhésion à une théorie est un acte de caractère rationnel. » (Boudon, 2004)

Ginger rationalise également sa situation en se comparant à Jasmine. Ginger rappelle par ailleurs souvent à sa sœur que son mari était un escroc, que c’est donc elle qui a fait une erreur. En effet, le déclassement subit par Jasmine apparait aux yeux de Ginger comme un risque à ne pas prendre. Si elle préfère opter pour une autre stratégie que celle de Jasmine, c’est aussi parce qu’elle a pu observer les dégâts et les malheurs qu’une telle chute sociale peut engendrer. Ginger semble, par conséquent, ne pas souffrir de sa situation, même si on ne souhaite pas forcément, en tant que spectateur, la voir se marier avec Chili.

Conclusion

Le film oscille constamment entre les deux paradigmes : le structuralisme de Pierre Bourdieu d’une part et l’individualisme méthodologique de Raymond Boudon d’autre part.  Dans la perspective de l’individualisme méthodologique, les acteurs sont en mesure d’évaluer les risques et de prendre des mesures rationnelles. Toutefois, on ne peut pas affirmer que les deux sœurs agissent toujours en connaissance de cause. Elles se font des critiques à l’une et à l’autre sur le choix du conjoint, mais elles ne semblent pas capables de justifier leurs actions de manière totalement rationnelle. Ginger subit les conséquences négatives d’une aventure extra-conjugale dans un premier temps et rationnalise sa position sociale et ses choix dans un second temps. Le personnage de Jasmine quant à lui ne subit pas les mêmes effets. Ginger se trouve dans la possibilité de gravir les échelons alors que Jasmine tente de freiner sa chute. Jasmine subit par ailleurs un déclassement profond et brutal dans la hiérarchie sociale. C’est avant tout ce personnage qui souffre le plus, c’est elle qui est rejetée avec violence après plusieurs années dans ce qui semble être son milieu social d’origine. Son déclin aura même pour effet de lui causer de graves troubles mentaux. Son capital culturel qui semble être le seul qu’elle ait gardé après son déclassement ne lui suffit que partiellement pour rebondir dans un milieu social supérieur. Le film se termine par ailleurs sur un plan très négatif de Jasmine assise sur un banc se parlant à haute-voix à elle-même après que Dwight la quitte à cause de ses mensonges. Il s’agit là d’une vision très pessimiste de Woody Allen, démontrant d’une certaine manière qu’appartenir à une classe dominante n’est pas une assurance vie lorsque l’on provient notamment d’une classe populaire. Le réalisateur semble ici plus proche des idées de Bourdieu que celles de Boudon, tout en montrant les responsabilités non-anodines des protagonistes sur la reproduction sociale.

L’homogamie est un important vecteur de reproduction sociale. Les exemples tirés du film vont également dans ce sens. Les différentes possibilités de mobilité sociale se heurtent à des échecs cuisants. Les actions des protagonistes ont peu ou pas d’effet sur la possibilité d’une rupture des comportements homogames. Les personnages subissent en réalité de plein fouet les phénomènes sociaux, comme si rien ne dépendait d’eux même. D’un point de vue bourdieusien, l’homogamie serait par conséquent une structure de domination implantée par les classes supérieures afin de reproduire les inégalités et d’empêcher les classes populaires d’accaparer leurs privilèges.

Le film « Blue Jasmine », comme beaucoup d’autres films de Woody Allen par ailleurs, s’inscrit fortement dans une perspective de rapports de classe. Des signes de distinctions sociales sont fréquemment présentées et comparés entre les personnages. Le film possède la faculté de montrer une réalité sociale et si nous pouvons lui reprocher par moment une vision étriquée et stéréotypés des relations sociales, celle-ci a uniquement pour but de servir le propos du réalisateur sur la conception si complexe du monde social.

Bibliographie

Allen Woody (2013), Blue Jasmine, New York : Gravier productions.
Boudon Raymond (2004), Théorie du choix rationnel ou individualisme méthodologique ?, Paris : Revue du MAUSS, (2), 281-309.
Bourdieu Pierre (1986), Habitus, code et codification, Paris : Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 64,  40-44;
Bozon Michel. (1991), Choix du conjoint et reproduction sociale, Paris : Centre National de Documentation Pédagogique.
Géhin Etienne. (1980), Bourdieu Pierre, La distinction, critique sociale du jugement, Paris :Revue française de sociologie, 21(3), 439-444
Vanderschelden Mélanie (2006), Position sociale et choix du conjoint : des différences marquées entre hommes et femmes, Paris : Données sociales, 33-42.
Je m’appelle Europe

Je m’appelle Europe

« Personne ne décide de sa langue maternelle. La rencontre avec une autre langue est une question de hasard ou de choix. » Gazmend Kapllani.

Lorsque je me rends dans une libraire, j’ai pour habitude d’aller voir si de nouveaux livres albanais s’y trouvent. Le plus souvent, ce sont les mêmes œuvres d’Ismaïl Kadaré qui se courent après. Il y a deux ans, je tombais pourtant sur le livre d’un auteur que je ne connaissais pas : Gazmend Kapllani. J’avais saisi l’œuvre et sans lire la 4ème de couverture, je l’emportais à la caisse. Après l’avoir trop longtemps laissé sur la pile des « livres à lire », il me réapparut soudainement il y a quelques jours. Avant d’entamer la lecture, je lus la 4ème de couverture et c’est avec surprise que je constatais que l’œuvre avait été écrite dans la langue grecque. C’est avec un regain d’enthousiasme alors que je m’apprêtais à le lire. En effet, le peu de choses que je connaissais à propos des Albanais de Grèce, concernait la région de l’Épire1. Après les guerres balkaniques, au début du XXème siècle, cette région avait été divisée, le Nord attribué à l’Albanie et le Sud à la Grèce. Cependant, Gazmend Kapllani ne fait pas partie de ces Albanais Tchams ou Arvanites2. Originaire de Lushnjë, au centre de l’Albanie, il émigra en Grèce en 1991, suite à la révolte des étudiants en décembre 1990. Celle-ci mit fin au régime totalitaire et à l’ostracisme de l’Albanie.

L’histoire

C’est dans un Tirana pluvieux que débute l’œuvre. Le narrateur, qu’on imagine facilement être l’auteur, est un octogénaire légèrement bougon. L’action se déroule dans le futur, en 2043 plus précisément. Le premier personnage que rencontre le narrateur est un chauffeur de taxi Albanais d’origine chinoise. Cette première rencontre lui permet d’évoquer un vieux souvenir avec un chinois Ouïghours nommé Enver3. Ce dernier nous apprend que dans sa région majoritairement peuplée de musulmans, un certain nombre d’élèves portait le même prénom que lui, en souvenir des relations privilégiées entre la République populaire de Chine de Mao Tsé-Tung et l’Albanie communiste d’Enver Hoxha. Fait amusant lorsqu’on sait que l’Albanie communiste a été proclamée comme étant un État athée où toutes les pratiques religieuses ont été proscrites. Toujours dans le taxi, le narrateur nous peint un paysage morose et pessimiste de l’Albanie et de la Grèce. Les deux pays sont membres des États-Unis d’Europe, mais sont relégués au rang des États de la « troisième zone » de développement économique. C’est dans ce même paysage que sont aussi inscrits les autres États du sud de cette nouvelle Europe ; les banqueroutes sont devenues monnaie courante et les slogans néo-nazis pullulent sur les murs des cités européennes. Le narrateur, venu en Albanie pour assister à un mariage, va passer la majeure partie du roman dans une chambre d’hôtel à évoquer ses souvenirs d’immigrés en Grèce.

Souvenirs

Le narrateur nous raconte son entrée, à l’âge de 24 ans, sur le sol hellène. Aidé par des Grecs avec qui il se lie d’amitié, il s’installe à Athènes où il raconte ses difficultés à se faire accepter comme Albanais. Il dresse le portrait d’une multitude de personnages ayant divers comportements racistes à son égard. Il travaille pour un couple de bouchers avides et sans scrupules rappelant les Thénardier dans les Misérables. Il est ensuite engagé dans un chantier où l’un des ouvriers souhaite lui donner un nom grec, habitude qu’il a prise avec les nouveaux ouvriers albanais. Dans l’immeuble où il vit, une femme l’accuse implicitement d’avoir tué ses deux chats. Cette dernière anecdote m’a semblé très intéressante car le narrateur sait très bien qu’il n’a pas tué ces animaux. Toutefois, les regards accusateurs de ses voisins le culpabilisent tant qu’il en vient à se sentir obligé de se convaincre qu’il n’est pas l’auteur de ce crime. Dans la capitale grecque, le narrateur parvient pourtant à s’inscrire à l’Université et faire la connaissance d’une femme dont il tombe amoureux, répondant au nom ambigu d’Europe. Les souvenirs qu’il se remémore datent aussi de l’époque communiste en Albanie. Il relève les différences essentielles entre l’Albanie communiste et la Grèce capitaliste. Il révèle cependant, malgré les différences idéologiques, les ressemblances fondamentales de ces deux pays, mais aussi des autres pays balkaniques. Il se questionne par exemple sur la notion de résistance que revendiquent fièrement ces pays, voici un extrait :

Je pris le temps de réfléchir seul à cette notion de « résistance », qui me perturbait d’autant plus qu’elle était presque systématiquement accolée au mot «  changement ». Comment aboutir à un changement si tout le monde y résiste ? […] j’en arrivais à la conclusion que les petits pays qui se sentent fragiles se raccrochent à l’illusion de « résister » pour compenser leur sentiment d’insécurité et leurs peurs. Et lorsque l’insécurité et le complexe d’infériorité d’un petit État sont enracinés sur de grands mythes qui forgent des ego démesurés, le mot « résistance » devient la quintessence de toute affabulation nationale et collective. (p.100)

Ce passage m’est apparu très révélateur, car il correspond parfaitement à une certaine pratique albanaise dont la remise en question est difficilement envisageable. Un extrait nous apprend qu’en Grèce, les rues portant le nom de guerriers ou de résistants sont mieux entretenues que celles qui portent le nom d’écrivains ou de philosophes. Cette mythification des héros de la lutte armée a également eu lieu après la guerre du Kosovo en 1999. Ceci à un tel point que parfois, j’ai eu l’impression que chaque village possédait, en son centre, la statue de bronze d’un héros de guerre local.

La langue

Dans la capitale grecque, le narrateur découvre des livres traitant de sujets interdits en Albanie à l’époque communiste. C’est justement dans un livre traitant de l’homosexualité qu’il effectue ses premières lectures dans la langue grecque. La langue a une place prépondérante dans ce roman. Le narrateur nous raconte son histoire d’amour avec la langue grecque, son envie impérieuse de la conquérir. Il décrit avec précision les mécanismes d’apprentissages dominés par le désir de séduction de l’autre. Sa maîtrise de la langue grecque a été un atout qui lui a permis de se faire accepter par les Grecs, sans pourtant exclure la jalousie qu’il pouvait susciter de la part de ceux dont elle est la langue maternelle. En effet, il est souvent réduit à n’être qu’un étranger qui parle étonnamment bien le grec. Ceci m’a fait penser à une anecdote qui m’est arrivée cet été. Alors que je discutais avec deux personnes, l’une dévoila mon origine à l’autre. Cette dernière se tourna vers moi et me dit : « Tu parles bien français pour un Albanais ». Cela me fit sourire, car cette personne commettait des fautes de français toutes les deux phrases qu’elle prononçait. J’ai défini ce type de comportement comme étant du racisme latent ou passif. C’est ce même racisme qui s’exprime lorsque des interlocuteurs apprennent avec étonnement que je suis Albanais et qu’ils se rassurent en affirmant : « Toi, t’es différent ; tu n’es pas comme les autres Albanais ; toi, tu as l’air d’être un bon Albanais. » L’amour de la langue traverse toute l’œuvre de Gazmend Kapllani. C’est par ailleurs ce que j’ai le plus apprécié dans ce roman, car j’imagine que toute personne qui écrit établit une relation particulière avec la langue ; elle est une amante que l’on doit éternellement séduire pour la maintenir en vie ; et plus on la séduit, plus on l’aime ; mais plus on l’aime, plus on découvre les difficultés et les plaisirs que l’on ressent à l’aimer ; alors on repousse les limites, en surmontant les obstacles, on se dépasse ; et un jour peut-être, comme épuisé par une longue et pénible marche, elle s’offrira à nous dans toute sa blancheur et on pourra ainsi former, avec elle, un tout insécable.

Je suis tombé amoureux de cette langue [grecque] à une époque où mon statut me reléguait au rang d’indésirable. Je n’étais pas un anthropologue venu de France ou d’Angleterre pour ses recherches, j’étais un émigré albanais, un moins que rien. Le bouc émissaire à la mode. Et ma langue maternelle était celle du bouc émissaire. L’Albanais était devenu en quelque sorte le plouc de la Grèce moderne. Sauf que ce plouc ne parlait pas un dialecte local, mais une langue que certains Grecs avaient pourtant parlée autrefois. Ils en voulaient maintenant à ces Albanais qui les renvoyaient à un passé encombrant. Parce qu’ils étaient l’incarnation de l’insoutenable ressemblance de l’autre… […] Je suis tombé amoureux d’une langue parlée par des gens qui, pour la plupart, méprisaient mon origine et ma langue maternelle. (p.23)

L’immigration

L’immigration est pourtant le thème principal du roman. Celui-ci est, par ailleurs, entrecoupé de témoignages d’immigrés. Ils sont Iraniens, Afghans, Albanais, Vietnamiens, Grecs, Arméniens, Ghanéens ou Turcs mais sont tous citoyens de cet État fantôme des « immigrés et de sans-papiers. » Il ne faut pas voir ce livre uniquement sous le prisme du racisme anti-albanais. Lorsqu’Emmanuel Levinas traite de la Shoah, c’est le mécanisme universel de la violence qu’il décrit. Dans l’œuvre de Gazmend Kapllani, tous les étrangers sont victimes de xénophobie. Alors que ceux-ci sont parvenus à franchir des frontières réelles, ils sont condamnées à se libérer des frontières morales que d’autres dressent devant eux. Les témoignages recueillis sont poignants et révoltants, notamment celui de Katerina. Cette jeune femme, originaire du Ghana, est née à Athènes. Son père est arrivé dans la capitale grecque lorsqu’il avait sept ans avec sa famille. Katerina raconte son enfance, le départ de son père à l’âge de cinq ans en Suède, et les épreuves qu’elle a dû affronter lors de sa scolarité. Pourtant, dans son témoignage, elle souhaite dénoncer « le pire des racismes, celui qui prend le visage de la loi ». En effet, à l’âge de dix-huit, ne pouvant plus être inscrite sous le nom de sa mère, elle doit faire une demande pour obtenir son propre permis de séjour. Car être née en Grèce et y avoir vécu depuis toutes ces années n’est pas suffisant pour obtenir le passeport grec. « Les enfants d’immigrés nés en Grèce ne sont même pas inscrits sur les registres d’État civil. » On l’informe alors que pour obtenir un permis de séjour, il lui faut un passeport de son pays d’origine, pays dans lequel elle n’a jamais vécu. Elle est ainsi obligée de partir au Ghana, parce qu’il n’y a pas d’ambassade ghanéenne à Athènes. Cependant, le Ghana délivre des passeports uniquement à ceux qui sont nés sur son sol. Ainsi, si elle part, elle ne pourra plus revenir en Grèce, car elle ne possède aucun passeport. Apatride, elle ne peut exister ; sans papiers, elle ne peut obtenir d’assurance maladie, ni s’inscrire à l’Université. D’autres comme Katerina racontent leurs luttes pour obtenir des papiers. Voici un extrait d’un autre témoignage décrivant ce sentiment qui est celui d’être un sans-papier.

Celui qui n’a pas vécu dans sa chair cette situation ne sait pas ce que signifie le mot « papiers. » Sans papiers, tu ne peux pas dormir. Sans papiers, tu ne peux pas rêver. Sans papiers, tu ne peux pas aimer. Sans papiers, tu ne peux pas faire de projets. Sans papiers, tu ne peux pas louer un appartement pour vivre décemment. Tu penses jour et nuit à tes papiers, cela devient une véritable hantise. (p.31)

Gazmend Kapllani n’épargne pas les autres pays européens de cette attitude vis-à-vis des étrangers. Je vous rappelle que dans le roman, la trame principale se situe dans le futur. Les nations pauvres de la nouvelle Europe ont vu d’importants afflux de migrants sur leur terre. L’Albanie n’est pas plus exemplaire qu’un autre pays concernant le traitement des immigrés. Ceci permet au narrateur de nous parler également du racisme des anciens étrangers qui « ont toujours la même réponse à la bouche : Mais nous, ce n’était pas pareil ! » Exclamation, que j’ai souvent entendue de la part d’anciens immigrés également. Ce racisme des anciens immigrés que décrit le roman, prédit, en effet, un avenir encore plus sombre pour les futurs immigrés des nations européennes. La classification de Je m’appelle Europe en tant que roman est un prétexte pour l’auteur de prendre des libertés afin d’exposer sa vision pessimiste de l’avenir européen vis-à-vis des immigrés. Cependant, il est important de noter que l’œuvre de Gazmend Kapllani, de par ses souvenirs que l’on peut imaginer autobiographiques et de par ses témoignages, souhaite s’inscrire dans une réalité manifeste.

Europe – Agim Sulaj – Acrylique.

Je m’appelle Immigré

Il n’est pas joyeux de lire ce roman, enfin comment peut-on l’être aujourd’hui lorsque cette thématique est abordée. Même si parfois des extraits sont comiques, de nombreux passages m’ont révolté. Je me demande comment la Grèce a pu adhérer à l’Union européenne avec des règles de naturalisations si strictes. Gazmend Kapllani, lui-même ayant vécu plus de 21 ans en Grèce et malgré le fait que sa femme soit grecque, ne possède toujours pas la nationalité grecque4. Le tableau qu’il dresse de l’Europe n’est pas édifiant ; il décrit une Europe à priori ouverte et chaleureuse mais repliée sur elle-même et autodestructrice. Il est malheureux de voir que les prédictions de Gazmend Kapllani se sont révélées être vraies avant l’heure. La crise actuelle des émigrés a mis en exergue la fragilité de l’Union européenne et la désolidarisation de ses États membres. Tout le long du roman, j’ai apprécié sa méthode de raisonnement, ses interrogations et ses analyses. Je m’appelle Europe ne se lit pas comme un simple roman, mais aussi comme une œuvre anthropologique et sociale concernant le thème de l’immigration, mais aussi philosophique à chaque fois que l’amour de la langue est mentionnée. C’est pourquoi, j’ai souhaité vous faire découvrir ce roman. Il est difficile aujourd’hui en Suisse, comme ailleurs, de parler du traitement des immigrés ou des enfants d’immigrés. La Suisse possède également des lois très strictes sur l’immigration et la naturalisation. Lors des votations populaires en 2004, les citoyens suisses avaient refusé la naturalisation facilitée des jeunes étrangers de la deuxième génération et l’acquisition de la nationalité pour les étrangers de la troisième génération. Certaines familles ont dû attendre plus d’une dizaine d’années avant d’obtenir des papiers, si elles ont eu la chance de ne pas être renvoyées. La Suisse a été une prison dorée pour ces familles. Pour eux, dénoncer l’immigration équivaut à chasser abruptement la main du pays qui les nourrit, qui les scolarise et qui leur offre de l’emploi. Les enfants d’anciens immigrés doivent être éternellement reconnaissants envers le pays qui les a accueilli. Comme si un enfant non désiré, ayant des parents qui le maltraitent, devait être reconnaissant envers eux, car ils lui ont offert un toit et l’ont nourrit. On exige des enfants d’anciens immigrés qu’ils « s’intègrent », qu’ils fournissent davantage d’efforts pour prouver leur attachement et leur citoyenneté au « pays d’accueil. »  Les enfants d’anciens immigrés, s’ils font des fautes d’orthographes c’est parce qu’ils sont d’origine étrangère, alors que si ce sont des Suisses qui en commettent c’est parce qu’ils ne sont pas assez instruits. Si des enfants d’anciens immigrés commettent des délits, c’est parce qu’ils sont d’origine étrangère, alors que si les responsables sont Suisses, c’est parce qu’ils viennent de milieux défavorisés.

Je souhaite finir cet article en partageant un autre extrait sur l’amour de la langue qui émane de ce livre. On ressent véritablement que cela fut une délivrance pour l’auteur et parce que ce dernier passage est d’une tolérance exemplaire.

 Je suis convaincu qu’une langue n’a pas de frontière. À y regarder de près, dire « ma » langue représente un abus de langage. […] Mais on ne peut pas s’approprier une langue. On peut la cultiver, la transmettre et accomplir de grandes choses grâce à elle. Mais une langue n’appartient à personne. Elle m’appartient autant qu’elle appartient à autrui. […] Tu peux empêcher quelqu’un d’entrer dans ton champ, dans ta maison […] Mais tu ne peux pas lui interdire de parler ou d’apprendre « ta » langue. La langue ne reconnaît pas le « jus sanguinis », le droit du sang. Elle est tout à la fois individuelle et collective, locale et universelle. […] Quand tu réussis à vivre et à travailler dans une langue qui n’est pas ta langue maternelle, tu découvres l’universalité dans la singularité. Tu découvres que le plus important, en définitive, c’est ce que tu dis et non pas la langue dans laquelle tu le dis. (p. 151)

Notes

1. ↑ Les Albanais appellent cette région la Tchameri. (Çameri, en albanais.)
2. ↑ Les Albanais désignent tchams tous les habitants albanais de la région d’Épire. Les Arvanites sont quant à eux des Albanais chrétiens hellénisés et habitants en Grèce.
3. ↑ Les Ouïghours vivent dans la région du Xinjiang au Nord-Ouest de la Chine.
4. ↑ Cette information est donnée par Gazmend Kapllani dans une lettre que France inter publie en novembre 2013. À ce jour, je ne sais pas si Gazmend Kapllani possède la nationalité grecque. Actuellement, il vit  à Boston où il enseigne à l’Emerson College et est chercheur à l’Université de Harvard.

Sources :

KAPLLANI Gazmend, Je m’appelle Europe, traduit du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo, Paris : Éditions Intervalles, 2013, 156 p.

Internet

  • http://www.franceinter.fr/depeche-%20immigration%20-%20europe%20-%20lecrivain-gazmend-kapllani-empeche-de-se-rendre-en-france
  • http://news.harvard.edu/gazette/story/2013/04/borders-books-and-the-balkans/
  • http://www.forumcivique.org/fr/articles/immigration-attaque-contre-gazmend-kapllani-un-albanais-en-gr%C3%A8ce
  • http://www.babelio.com/auteur/Gazmend-Kapllani/217786
  • https://www.admin.ch/ch/f/pore/va/20040926/

Agim Sulaj

Agim Sulaj

NB : Toutes les illustrations présentes dans cet article sont des œuvres d’Agim Sulaj. Elles sont toutes publiées avec l’autorisation de l’artiste.
« L’Homme et la Nature ». Acrylique.

Qui aurait pu se douter que l’Albanie, pays considéré le plus fermé au monde après les années 60, eut été le lieu qui vit naître un magazine satirique ? C’est pourtant ce qu’il fut après la Seconde Guerre Mondiale, c’est là que la revue « Hosteni »  vit le jour. Le régime communisto-comique d’Enver Hoxha était, en effet, pourvu de dérision, moins d’autodérision néanmoins, témoignera Mehmet Shehu le second du régime. Celui-ci fut retrouvé mort dans sa chambre : une balle dans la tête et une autre dans le dos. Un suicide dira-t-on, ce qui est tout à fait plausible sachant qu’après l’alliance avec Mao Tsé-Tung, l’Albanie accueillit une foule de contorsionnistes chinois issus des plus prestigieux cirques d’Extrême-Orient. Ils enseignèrent l’art de la souplesse aux Albanais. Ceci ne dura pas, ils durent stopper la seconde phase de leur formation : la souplesse d’esprit. Faute aux désaccords entre le Laurel albanais et le Hardy chinois. Le seul mystère dans l’affaire « Shehu », dirent les légistes, réside dans le fait d’ignorer s’il a commencé par se tirer une balle dans la tête ou dans le dos. Cette comédie caractéristique albanaise avait pourtant des signes avant-gardistes. En effet, l’Albanie qui fut un temps le royaume d’un clown1 était pourtant bien partie ; jusqu’à ce qu’on comprenne qu’avec son système de banque pyramidale2 l’Albanie fut le royaume d’un clown triste. Ainsi, ce n’est pas sans mal que, dans ce paysage burlesque et d’esclaffements collectifs, se démarqua le personnage qui va nous intéresser dans cet article.

« La bureaucratie ». Première page d’une édition de 1987.

Agim Sulaj est un peintre albanais né à Tirana le 6 septembre 1960. Il grandit à Vlorë dans le sud de l’Albanie. En 1978, il finit ses études secondaires et entre à l’Académie des Beaux-arts de Tirana. En 1979, il gagne le prix spécial d’encouragement, lors d’une compétition annuelle organisée par le magazine satirique albanais « Hosteni ». Alors qu’il n’a pas encore fini ses études en 1982, il parvient à remporter le premier prix de cette compétition. Son diplôme en poche en 1985, il est engagé par le magazine satirique auprès duquel il a déjà une certaine réputation. En 1986, ses œuvres sont exposées pour la première fois à la Galerie Nationale de Tirana. La même année, il remporte à nouveau le premier prix du concours dans le magazine dans lequel il travaille. En 1988, sa renommée dépasse les frontières albanaises, il remporte cette fois le premier prix à Seres en Grèce du concours balkanique du dessin au crayon. Pourtant, Agim Sulaj n’est pas un simple satiriste, ses dessins possèdent une véritable identité surréaliste. Issu du dadaïsme, le surréalisme est d’abord un courant littéraire, puis artistique au début du XXème siècle.  Ce mouvement consiste à exprimer une idée ou une pensée en dehors de toutes conventions sociales et dépourvue de représentation logique (Salvador Dali, René Magritte). Alors que le surréalisme déforme la réalité, l’hyperréalisme, quant à lui, essaie de la reproduire le plus parfaitement possible, si proche que le tableau pourrait être confondu avec une photographie. Agim Sulaj s’exercera en parallèle à cette discipline originaire des États-Unis. En 1989, il réalise une peinture à l’huile qui le fera connaître du grand public : « La tête d’Ali Pacha de Tepelena, présentée au sultan Mehmet II ». (Voir l’image 1 du diaporama). Le tableau sera exposé en 1990 au musée « Ali Pacha » à Jannina en Grèce.

« Trois frères ». Peinture à l’huile.

En 1992, Agim Sulaj dévoile ses œuvres lors d’une exposition à Rimini. Son attachement à cette ville le conduit à s’y installer en 1993. En 1997, certaines de ses peintures à l’huile sont exposées à New York. En 2005, lors d’une exposition organisée conjointement par la Galerie Nationale de Tirana et la Galerie des Beaux-Arts de Prishtina sur le thème de Skenderbeu, il dévoile son tableau du héros national albanais. (Voir image 2 du diaporama). Toutefois, le peintre albanais ne cessera de participer à divers concours internationaux sur le thème de l’humour et de la caricature. Il remporte souvent des prix, qu’il s’agisse de dessin humoristique ou d’après le thème imposé par le concours. À titre d’exemple, son dessin « L’étranger » emporte le premier prix du concours international du dessin à Tourcoing en 2006. (Voir l’image 8 du diaporama). Il gagne également des prix en Italie, en Turquie, en Grèce, en Albanie, au Kosovo, en Allemagne, en Espagne, au Portugal, au Luxembourg, en Belgique, en Pologne, en Bulgarie mais encore en Chine, au Brésil, en Iran et en Syrie. Sa confirmation dans le milieu, l’amène à devenir par la suite membre du jury des différents concours auxquels il avait déjà participé avec succès.

« L’évasion ». Dessin au crayon.

Les œuvres d’Agim Sulaj s’inscrivent sur deux tableaux qui parfois se rencontrent. (voir le tableau de Mère Teresa ci-dessous). Le premier, celui de la peinture à l’huile, plus profond et intimiste, est fascinant par sa technique notamment lorsqu’elle est hyperréaliste. Le second, celui des dessins surréalistes et satiriques, à travers lesquelles il offre sa vision de la société est tout aussi fascinant par son approche. Indépendamment du courant artiste dans lequel il s’exprime, les thèmes de prédilections d’Agim Sulaj sont les mêmes. L’enfance est un thème récurrent : les distractions juvéniles simples, les plages rocheuses de Vlorë sont des réminiscences de sa propre enfance. La liberté, cette condition humaine qui faisait tant défaut dans l’Albanie communiste est un autre de ses thèmes favoris. D’autres sujets, tout aussi universels qu’actuels comme : la pauvreté, la faim, l’immigration, l’environnement et la religion font aussi partie de son bagage artistique, ou plutôt de la valise en carton déchirée de son « étranger »  qui, à travers ses voyages, sème peu à peu une partie de soi.

« Mère Teresa » Peinture à L’huile. (Surréaliste et hyperréaliste à la fois.)

L’unique ambition de cet article est de vous faire découvrir l’artiste ainsi que ses œuvres. Par conséquent, nous vous invitons vivement à découvrir le travail d’Agim Sulaj en visitant son site web : agimsulaj.com. Ainsi que le site de l’atelier André Girard, où vous y trouverez l’intégrale de ses œuvres : http://www.atelier.angirard.com/expositions/agim-sulaj/

Galerie

Notes

1. ↑ En 1913, Otto Witte, un clown allemand, parvint par une ruse à se faire passer pour le neveu du sultan qui allait être couronné roi d’Albanie. Il parvint pendant 3 jours à tromper l’élite albanaise en étant couronné roi ; il posséda même un harem. Il mourut en 1958. Son inscription funéraire indique toujours aujourd’hui : Ancien roi d’Albanie.
2. ↑ Inspiré de la « Pyramide » de Ponzi, ce système financier provoqua la ruine des Albanais. Cela généra des fortes émeutes en 1997, frôlant la guerre civile.

Sources

Ouvrages :

  • Manifestes du surréalisme. André BRETON – Folio.
  • Dada est tatou. Tout est dada. Tristan TZARA – Flammarion

Sites :

  • www.agimsulaj.com
  • http://www.ecc-kruishoutem.be/Agim_Sulaj_FR.html
  • http://www.irancartoon.com/120/New%20Folder/Agim.htm
  • http://www.fanofunny.com/guests/cartoonsea/2010.html
  • http://irreductible.naukas.com/2008/12/26/otto-witte-el-astuto-artista-de-circo-que-reino-en-albania-durante-cinco-dias-en-1913/
  • http://anticercles.blogspot.ch/2008/09/quand-les-pyramides-mnent-lanarchie.html
  • http://www.atelier.angirard.com/expositions/agim-sulaj/

Film :

  • Agim Sulaj, në galerinë Kombëtare të artëve, Tiranë 2008 : https://www.youtube.com/watch?v=a8rI3XBlsj4

Kolë Idromeno

Kolë Idromeno

Portrait de Kolë Idromeno

L’évocation de l’art en Albanie est souvent associée à l’art réaliste socialiste qui a inondé le pays lors de la dictature communiste d’Enver Hoxha. L’histoire de l’art albanais n’est pourtant pas cloisonnée uniquement à ce registre. Nous pouvons déjà remonter au XVIème siècle avec Onufri et David Selenica (XVIIème) pour trouver les premiers iconographes albanais. Ceux-ci réalisèrent de nombreuses fresques murales dans diverses églises du sud de l’Albanie. C’est toutefois à la fin du XIXème siècle qu’apparaissent, sous le pinceau de Kolë Idromeno, les premières œuvres peintes sur toile en Albanie. Artiste emblématique de Shkodër et précurseur de l’art réaliste albanais, Idromeno influença grandement les peintres en devenir. Il est la principale figure artistique de la renaissance albanaise. Polyvalent, il exerce plusieurs métiers et s’investit dans différents secteurs culturels dans la ville qui l’a vu naître. Voici le parcours atypique de cet enfant de Shkodër.

Le père de Kolë, Arsen Idromeno est un arvanite* originaire de Parga, ville du nord de la Grèce. Celui-ci émigre à Shkodër dans les années 1850 où il se rapproche de la communauté orthodoxe dont il fait partie. Il y fait la connaissance de sa future femme Roza Saraçi. C’est de leur union que Nikolla Idromeno nait le 15 Août 1860. Le jeune Kolë dévoile ses premiers talents dans l’atelier de charpenterie de son père. En effet, celui-ci dessine déjà sur le bois et peint aussi ses premières aquarelles. Son goût prématuré pour la peinture ne passe pas à inaperçu auprès de Pjetër Marubi (auteur de la première photographie albanaise) qui en fait son apprenti en 1875. Sur les conseils du photographe et avec l’accord de son père, l’adolescent est envoyé à Venise à l’école des beaux-arts. Il n’y fera malheureusement pas long feu, abandonnant après six mois suite à un différend avec un de ses professeurs. Il est pourtant fasciné par les artistes vénitiens de la renaissance tels que Giovanni Bellini et Andrea Mantegna, ce qui le convainc de poursuivre son apprentissage auprès d’un maître italien deux années durant.

En 1877, il revient dans sa ville natale. Le jeune artiste poursuit alors deux activités parallèles : la peinture, ainsi que la photographie auprès de Pjetër Marubi avec lequel il continue de se former. Il réalise beaucoup de fonds peints pour le studio et collabore énormément avec son complice et ami Mati Marubi. 1883 est une année charnière pour le peintre. Il décide de devenir indépendant en créant son propre studio de photographie qu’il nomme « Dritëshkronja Idromeno** ». Il ne séparera cependant jamais vraiment du studio Marubi, pour lequel il collaborera avec chacun des membres de la famille. C’est surtout cette même année qu’il réalise sa première véritable œuvre peinte « Motra Tone », « ma soeur Toné ». Considéré comme la Joconde albanaise, ce tableau deviendra un véritable symbole de la culture et de l’art albanais. Nous y reviendrons plus en détail à la fin de cet article.

Il est important de noter l’empreinte religieuse des œuvres, tant picturales que photographiques, d’Idromeno en cette fin de XXème siècle, étant liée au fait qu’il est difficile pour un artiste de vivre de sa profession. Kolë Idromeno accepte pour cette raison d’être commandité par des moines franciscains afin de peindre des toiles à caractère explicitement religieux dans le but d’éduquer les plus inflexibles des montagnards. Preuve à l’appui du témoignage du consul de France, Alexandre Degrand, qui écrit à propos de Kolë Idromeno dans son récit « Souvenirs de la Haute Albanie » :

 « Un père de la Société de Jésus qui parcourait les montagnes en missionnaire a compris que c’était par la vue qu’il fallait catéchiser […] Il a fait adresser à un jeune homme de Scutari, par lequel il a fait peindre des toiles qu’il emporte avec lui, différents sujets propres à frapper l’esprit des fidèles qu’il visite dans ses tournées. »

En effet, certains tableaux de l’artiste portent des noms très suggestifs comme : « Kur hyn dreqi në shtëpi », « Quand le diable entre dans la maison » ou encore « le Jugement Dernier ». Nous ne saurons malheureusement jamais vraiment l’implication personnelle d’Idromeno concernant ce travail. Ce que nous savons c’est que le caractère religieux s’estompera de ses œuvres dès le début du XXème siècle. Notons aussi la curieuse fascination de l’artiste pour les personnes de couleur noire. En effet, dans cet immense Empire Ottoman, les africains circulent et se retrouvent parfois à Shkodër. C’est pourquoi il réalise en 1916 le portrait d’un africain : « Zezaku i Beldijes »  (Portait aujourd’hui exposé à la galerie d’art de Shkodër), (Image 1 du diaporama). Il fera même vêtir un autre africain du costume traditionnel albanais pour le photographier (Image 7 du diaporama). Kolë Idromeno est un vrai amoureux de sa ville. Il s’investit à tous les niveaux. En 1909, il repeint le plafond de l’église orthodoxe de Shkodër qui s’était précédemment écroulé suite à un tremblement de terre (Peinture toujours visible aujourd’hui). Il réalise aussi des décors pour les pièces de théâtre de la ville. Décors, qu’il réutilisera également comme fonds peint pour ses photos. Sa toile décorative la plus célèbre est sobrement intitulé « Théâtre ». (Image 2 du diaporama)

Idromeno ne s’arrête pas là. Urbaniste et architecte, il participe au projet de construction d’environ 50 bâtiments à Shkodër, comptant établissements publics, privés, industriels, banques et cafés. Bon nombre de ces édifices se trouvent aujourd’hui sur la rue portant son nom. Pour couronner le tout, Idromeno est aussi le promoteur du cinéma en Albanie. Étroitement lié aux frères Lumières avec qui il tient une correspondance, Kolë Idromeno importe dès 1908 du matériel de projection. Il diffuse des films au centre culturel « Gjuha Shqipe » crée par ses amis Kel Marubi et Luigj Gurakuqi. Il signe même un contrat avec une compagnie autrichienne de cinéma pour l’ouverture du premier cinéma public en 1912. Cela lui permet d’importer des films étrangers et de collaborer plus tard avec la maison Pathé en France. (Image 9 du diaporama) Enfin, il ne serait trop de dire qu’il joue également du trombone dans un groupe de musique.

Dès les années 1910, Kolë Idromeno se consacre surtout à sa passion première : la peinture. Il organise, en 1923, la première exposition publique de peinture à Shkodër. En 1924, au sommet de son art, il peint un tableau intitulé « Dasma Shkodrane », « Mariage de Shkodër » (Image 3 du diaporama). Ce tableau est l’un des plus représentatifs de la vie socioculturelle de Shkodër ; il est de ce fait particulièrement apprécié par les habitants de la ville et régulièrement reproduit par les artistes contemporains. En 1931, est organisée, la première exposition nationale d’art à Tirana. En compagnie d’autres peintres albanais célèbres tels que Ndoc Martini, Simon Rrota, Zef Kolombi et Andrea Kushi, Idromeno y présente un autre de ses tableaux : «Portrait d’un homme au chapeau »(Image 4 du diaporama). C’est suite à cet évènement qu’est fondée, sous la direction d’Andrea Kushi, la première école d’art à Tirana. Dans les dernières années de sa vie, Kolë Idromeno peint sa dernière toile «Plaku nga Postrriba », « Le vieillard de Postrriba (Image 5 du diaporama)». L’artiste s’éteint à l’âge de 79 ans, le 12 décembre 1939.

Motra Tone

Signé le 2 février 1883, le tableau « Soeur Toné » est l’œuvre la plus connue d’Idromeno. Il s’agit en réalité du portrait de sa sœur Antoneta vêtue des habits traditionnels de Shkodër. En possession de la famille de l’artiste des années durant, l’œuvre sera dévoilée au grand public en 1954 lors de son exposition à la galerie des arts de Tirana. Considérée comme la Joconde albanaise, la toile devient le symbole de la culture et de l’émancipation albanaise lors de la renaissance nationale. L’œuvre est alors exposée en Albanie, et ceci jusqu’en 2005, lorsqu’elle est envoyée à Paris pour être restaurée. Elle finit par rester dans la capitale française pour être aujourd’hui exposée au Musée d’Orsay. Les raisons qui font que cette toile est importante sont multiples. Il s’agit premièrement de la première œuvre picturale laïque albanaise. Elle s’inscrit ensuite dans cette époque phare de l’histoire albanaise, la renaissance nationale, d’où émergent bon nombre d’écrivains, de poètes et autres intellectuels albanais qui ont pour but commun l’unification des terres albanaises au sein d’un même pays. Idromeno participe également à cela, même si, comme il est écrit plus haut, certaines de ses toiles sont teintées d’une morale chrétienne évidente, c’est avant tout ce qu’on appelle l’Albanité*** qui est au centre de ses œuvres. Ensuite, les éléments inhérents liés à la vie d’Idromeno font du tableau une œuvre primordiale. C’est Kolë qui souhaitait voir vêtir sa sœur des habits traditionnels pour l’immortaliser. Le peintre est proche de celle-ci, elle est d’un an son aînée. Son décès prématuré en 1890 à l’âge de 31 ans, contribue sinistrement à sacraliser l’œuvre. Enfin, les qualités intrinsèques de la toile sont également fabuleuses. Notons, entre autres, la sensation de mouvement des mains, la position raffinée de celles-ci et la sensualité du geste. Autant de points octroyant à l’œuvre le statut de l’étendard artistique et culturel de tout un peuple.

Motra Tone – Kolë Idromeno – date

Artiste à multiples casquettes : Peintre, photographe, urbaniste, architecte, musicien et précurseur du cinéma en Albanie, Kolë Idromeno, est la figure artistique de la renaissance nationale albanaise. Adulé à Shkodër, sa réputation dépasse les frontières du pays. En effet, ses œuvres peintes sont déjà exposées à Budapest en 1898, à Vienne en 1900, à Rome en 1925 et à New York en 1939. Les albanais connaissent bien l’Albanie à travers ses héros. Que ce soit des hommes de guerre comme Sulejman Vokshi et Idriz Seferi, des hommes politiques comme et Abdyl Frashëri et Ismail Qemali ou encore des hommes de plume comme Naim Frashëri et Gjergj Fishta. La renaissance albanaise connaît un autre type de héros, celle des hommes au pinceau, offrant à cet âge d’or un autre goût, une saveur artistique ancrée dans les divers secteurs en développement du pays.

Aujourd’hui, les œuvres peintes d’Idromeno sont exposées dans différents musées en Albanie dont la galerie nationale des Arts à Tirana, le musée Mezuraj dans la même ville et la galerie des arts à Shkodër. Concernant les photographies, il subsiste environ 1300 photos sur plaques de verres. Elles sont gardées par le centre d’étude d’albanologie de Tirana.

*albanais vivant dans les terres sous administration grecque.

** Dritëshkronja signifie écrits de lumière. C’est une traduction de l’étymologie du mot photographie. Photo : lumière. Graphie : Écriture

*** Mot rendu célèbre par Pashko Vasa qui écrit dans un poème : « Feja e shqiptarit është shqiptaria. » « La religion de l’Albanais est l’Albanité. »

Sources :

  • « Albanie, un voyage photographique, 1858 – 1945 » livre de Loïc Chauvin et Christian Raby.
  • « Souvenirs de la Haute-Albanie » livre de Jules Alexandre Théodore Degrand.
  • http://www.shkoder.net/al/piktore.htm
  • http://www.forumishqiptar.com/threads/4981-Kol-Idromeno
  • http://www.shqiptarja.com/kultura/2730/kur-kur-kol-idromeno-pikturonte-motren-tone-173127.html
  • http://www.albanianart.net/painting/idromeno/idromeno.htm
La famille Marubi

La famille Marubi

Pjetër Marubi – date à voir
  On situe l’invention de la photographie en 1839 à Paris lors de sa présentation à l’académie des sciences. C’est en 1858 qu’elle apparait la première fois en Albanie sous l’objectif de l’italien Pjetër Marubi. Celui que l’on considère comme le père de la photographie albanaise créa son studio à Shkodër qui vit développer plus de 150’000 clichés entre 1858 et 1940. Il forma la jeunesse à la photographie et participa à  l’élan identitaire albanais du XIXème siècle que l’on nomme la renaissance nationale (Rilindja kombëtare). On ne redécouvrit pourtant ces photos que bien plus tard, en 1991. La dictature communiste les avait contraintes à l’obscurité. Il fallut attendre la chute du régime pour que rejaillisse du passé le trésor gardé par Gegë Marubi, dernier de cette illustre lignée. La famille Marubi a mis en lumière l’Albanie et les albanais pendant plus de 80 ans, offrant à son pays un patrimoine photographique remarquable. À leur tour maintenant d’être sous le feu des projecteurs.

Pjetër Marubi

Pietro Marubbi nait en 1834 à Plaisance (Piacenza) au nord de  l’Italie où il apprend le métier de sculpteur, de peintre et d’architecte. Mais c’est vers un art tout récent qu’il est attiré : la photographie. L’Italie est cependant en pleine réforme lors de la moitié du XIXème siècle. La région du nord de l’Italie (Royaume Lombard-Vénitien) est sous administration austro-hongroise, aux dépens de Garibaldi, leader pour l’unification des régions italiennes. Marubbi partisan de ce dernier, est accusé d’être impliqué dans l’assassinat du maire de Plaisance. En 1856, il se voit obligé de fuir l’Italie et choisit l’empire ottoman pour terre d’accueil. Il effectue un bref passage à Corfou puis à Vlorë. Là, il rencontre le consul Italien qui lui conseille de se rendre à Shkodër car la ville est peuplée de catholiques. C’est ce qu’il décide de faire et s’y installe la même année de sa venue en région albanophone. Dans une chambre de 35 mètres carrés, il crée son studio de photographie, qu’il baptise en albanais : « Dritëshkronja » signifiant « écrits de lumières ». En 1858, il photographie le leader de l’insurrection albanaise de Shkodër, Hamzë Kazazi (photo 1 du diaporama). Cette photo est considérée comme la première photographie albanaise.  Au début, les clichés sont pris en studio, qu’il développe lui-même sur des plaques de verres au collodion. Ses photographies sont mises en scène, il utilise des décors, de la paille, des chaises installés pour l’occasion ainsi que des fonds souvent peints par lui-même, représentants des montagnes, des forêts ou des champs. Ce n’est que 3 ans après sa première œuvre qu’il photographie les paysages et les rues de Shkodër. Au fil  du temps, Pietro Marubbi se fait connaître par la population de Shkodër. Et malgré que la représentation des hommes soit interdite dans l’empire, il exerce son métier en suscitant l’intérêt des habitants qui ont plaisir à lui servir de modèles. Il parle albanais et son nom est albanisé, il devient : Pjetër Marubi. Il fait la connaissance d’Arsen Idromeno, père de Kolë Idromeno, celui qui introduira le cinéma en Albanie. Kolë devient l’apprenti de Marubi. Il se lie d’amitié avec un montagnard, Rrok Kodheli et prend sous son aile son fils Mati, pour lui enseigner le métier. Le premier de ses apprentis sera envoyé à l’académie des arts de Venise et le second à Trieste. Malheureusement, Mati Kodheli meurt subitement en 1881 à l’âge de 19 ans. Il est fatalement celui dont on possède le moins de photo.  Marubi prend alors comme apprenti le second fils Kodheli, Mikel, dit Kel. Il est à son tour formé par le maître et comme son  frère, est envoyé à Trieste pour apprendre la profession. (Sur la photo 2 du diaporama nous pouvons voir en formation le jeune Kel à gauche qui pose au côté d’un aède albanais) Pjetër Marubi fait partie intégrante de la ville, il est également concerné par l’avenir de l’Albanie sous administration ottomane. Ses clichés sont par ailleurs publiés dans des revues italiennes, anglaises et françaises. Il est un valeureux témoin des événements marquants que traverse l’Albanie lors du XIXème siècle. Citons l’insurrection de la région de Mirëditë en 1876-77 ou en 1878 lorsqu’il photographie la délégation de Shkodër en route pour la ligue de Prizren, qui avait pour but de tracer les frontières d’une Albanie indépendante. Les anonymes ont pourtant aussi leurs place dans son studio et sur sa pellicule. Il photographie le quotidien du peuple albanais, des marchands, des montagnards, des guerriers,  des prêtres, des mendiants et des prostituées. Il dépeint une véritable mosaïque de personnes que constituait l’Albanie à cette époque. Il participe à la construction de la ville en peignant les façades de la nouvelle église orthodoxe de Shkodër en 1898. Entre 1885 et 1890, il acquiert du nouveau matériel et réaménage son studio en y installant des verrières qu’il peut couvrir avec des rideaux afin de diffuser la lumière à sa guise, enfin il abandonne le collodion pour le bromure d’argent qui est produit de manière industrielle. Vieillissant, il poursuit son métier bien que son activité se soit raréfiée depuis 1890. Il meurt à Shkodër en 1903 sans héritier biologique.

Kel Marubi

C’est Kel Kodheli qui hérite du studio. À la mort de son maître, il prend son nom en hommage et devient Kel Marubi. Son frère décédé, Mati portera également le nom Marubi. Les techniques photographiques ayant évolué depuis la première photo albanaise, Kel Marubi deviendra le photographe le plus prolifique de la dynastie. Comme son père spirituel, il utilise des décors peints, mais cette fois souvent par son ami Kolë Idromeno. Kel brille par la mise en scène de ses photographies, à l’image de celle du barbier ou celle de l’enrôlement d’un albanais dans l’armée ottomane (Photo 3 et 4 du diaporama).
Pjetër, Mati, Kel et Gegë Marubi.
Kel Marubi est au cœur du chamboulement politique que subira l’Albanie au cours du début du XXème siècle. Ainsi, il photographie l’insurrection montagnarde en 1911 et le leader de celle-ci, Dedë Gjo Luli, avec son fils (photo 5 du diaporama). Il photographie la déclaration d’indépendance albanaise en 1912 à Vlorë et les artisans de celle-ci. Il met en lumière ses amis, les célèbres écrivains Ndre Mjeda, Gjergj Fishta et l’homme politique Luigj Gurakuqi (photo 6 du diaporama). Le hasard fait qu’il photographie le jeune Avni Rrustemi, futur bourreau de l’homme politique et grand propriétaire terrien Essad Pacha, qu’il photographie également. La photo du couple de héros, Azem et Shote Galica, en tenue traditionnelle est aussi une de ses œuvres (photo 7 du diaporama). Plus tard il photographiera Ahmed Zogu, futur roi Albanie qui ordonna l’assassinat de son ami Luigj Gurakuqi (Photo 8 du diaporama). Enfin, à Gjirokastër en 1936, il photographie également les débuts politiques d’Enver Hoxha discourant sur un balcon aux côté d’autres personnalités de la ville. Cette photo sera par la suite modifiée par le régime à des fins de propagande, notamment en effaçant les personnes aux côtés du dictateur. Kel Marubi aura été le véritable artiste de la famille. Il professionnalise l’atelier de son père et le fait le connaître au-delà des frontières albanaises. Il devient par ailleurs le photographe attitré de la cours royale du Monténégro. Mais surtout, ses œuvres sont inséparables de l’élan identitaire national que voit l’Albanie se concrétiser au début du XXème siècle. Son appareil aura figé pour l’éternité les visages des bâtisseurs de l’indépendance albanaise, des héros mais aussi des guerres de pouvoir fratricides que connaîtra l’Albanie. Enfin, sans oublier, comme son père, la foule d’anonymes présents sur les plaques de verres. Kel Marubi meurt en 1940 à Shkodër. Il lègue sont studio à son fils Gegë.

Gegë Marubi

Gegë Marubi nait en 1907 à Shkodër. Son père lui transmet le goût du 8ème art et il suit dans les années 1920 des études professionnelles à Lyon dans une école de photographie fondée par les frères lumières. Gegë devient un des meilleurs photographes de sa génération, il remporte des prix d’expositions à Bari et à Thessalonique. Il délaisse malheureusement son appareil en 1940 à cause de la guerre et le régime communiste par la suite l’empêchera d’exercer et de publier les photos du studio. Il est pourtant l’héritier de plus 150’000 clichés qu’il garde précieusement dans son studio jusqu’à sa mort en 1984. L’archiviste, Gegë Marubi, sans descendant met alors fin à la dynastie Marubi. En 1991, on redécouvrit le graal que la dictature avait tenté de dissimuler. L’histoire albanaise revint aux albanais. On comprit enfin qui était Gegë Marubi, ce chevalier démuni, héritier d’un des plus beaux trésors historiques que compte l’Albanie.

Conclusion

La dynastie des Marubi s’inscrit dans la tradition des rhapsodes albanais, témoignant des évènements par leurs écrits de lumières. Le curieux hasard vit s’installer un art tout nouveau côtoyer dans un coin reculé de l’empire ottoman, une terre oubliée, où subsistait une tradition épique des plus anciennes en Europe. Les Marubi nous narrent par l’image, comme s’ils avaient rendu la vue à Homère, 82 ans de chroniques, des évènements marquants de l’histoire albanaise en passant par la vie quotidienne citadine et montagnarde du peuple albanais. On ne pouvait imaginer Pjetër Marubi le fondateur, Kel Marubi l’artiste et Gegë Marubi l’archiviste ne sont pas les uniques membres cette dynastie. Le savoir-faire sera maintenu grâce au grand nombre de photographes que le studio aura formé. Citons Kolë Idromeno, Shan Pici, Dedë Jakova, Pjetër Raboshta ou Angjelin Nenshati. Ceux-ci ont perpétué l’héritage Marubi, en exerçant et formant à leur tour des jeunes photographes. Ainsi, comme les héros immortalisés et les photos sauvegardées, les Marubi s’inscrivent eux aussi au panthéon des éternels. La troisième génération de photographes du studio. De gauche à droite (Dedë Jakova, Shan Pici, Gegë Marubi, Pjetër Raboshta et Angjelin Nenshati)

Epilogue

Nous conseillons vivement le livre d’Ismail Kadaré « Albanie, visage des Balkans » d’où sont tirées les principales sources de cet article, afin de découvrir les photos des artistes ainsi que le texte de Kadaré « Les Marubi, aèdes de la photographie » dont voici un extrait évoquant la rencontre de Pjetër Marubi avec la ville et les habitants de Shkodër.
« Cette rencontre singulière suffit-elle à expliquer le magnétisme secret, à la limite du mystérieux, qui se dégage de ces clichés, ce style, cette grandeur, cette profondeur, cet horizon presque cosmogonique, et surtout ces liens tissés entre la foule des anonymes et les grands de ce monde, les seigneurs et les humbles, l’éternel et l’éphémère ? Tout début connaît l’ivresse, mais l’avènement d’un art entièrement nouveau, dans les conditions déjà évoquées, est un fait bouleversant. Hommes, horizons, ponts, édifices, routes, plaines, nuages par milliers seront « impressionnés ». Les plaques de bromure d’argent fixeront d’innombrables visages, du souverain à la fille des rues, des héros issus des légendes, jusqu’alors invisibles, promis aux fées, porteurs des stigmates divins, au terne petit employé des Postes. Les voilà mis à l’épreuve, en particulier les héros qui n’existaient que par les livres et l’oralité. S’entrouvrit alors le sûr abri de leurs « sarcophages », apparurent en plein jour leurs rides, leur taille rien moins que gigantesque – qu’avait-on imaginé, leurs costumes et leurs armes!! –, qu’avaient-ils de divin ! Pour la première fois, l’ombre de la démythification plana sur leurs têtes. »
Si vous souhaitez découvrir plus de photos, nous vous conseillons également le livre « Marubi, une dynastie de photographes albanais » par Loïc Chauvin et Christian Raby. Ou encore de visiter directement la photothèque Marubi à Shkodër, dont voici l’adresse : Rue Nuri Bushati.

Galerie

Sources :

  • Ismail Kadaré « Albanie, visage des Balkans »
  • Loïc Chauvin et Christian Raby « Marubi, une dynastie de photographes albanais »
  • http://albanovaonline.info/index.php?option=com_content&task=view&id=564
  • http://www.shkodraonline.com/comment.php?comment.news.208
  • http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/tag/marubi/
  • http://www.nba.fi/en/museums/museum_of_cultures/exhibitions/studio_marubi