Statue de Skënderbeu à Tirana – 2016 © l’edoniste.

Le film « Skënderbeu » est une coproduction albanaise et soviétique réalisée par Sergei Yutkeviç en 1953. C’est Enver Hoxha lui-même qui fait la demande en 1949 au ministère des affaires étrangères de l’URSS pour réaliser un film sur le héros et la lutte du peuple albanais contre les Ottomans. Par ailleurs, la grande majorité du casting est composé d’acteurs soviétiques. L’acteur qui incarne le héros national, Akaki Khorava est géorgien. Le film rencontre un franc succès dans les salles russes et albanaises. En 1954, il est présenté au Festival de Cannes et remporte le Prix International. Le long-métrage est également projeté dans les salles françaises sous le titre : Scander-beg, l’indomptable.

Le film retrace quelques épisodes historiques avérés de l’histoire de Skënderbeu, tels que la prise de Krujë ou la bataille d’Albulenë. Toutefois, le film véhicule des valeurs communistes qui tendent à hisser Skënderbeu, tel un Spartacus, à un héros communiste ; à un libérateur donnant des armes aux esclaves pour combattre l’ennemi ottoman. Le personnage de Gjin est celui qui incarne d’ailleurs cette libération du peuple Albanais. Berger et agriculteur, Gjin est un serf au service d’un seigneur albanais. Doté d’une force extraordinaire, il parvient à battre Gjergj Kastriot au bras de fer. Suite à cela, le héros le considère comme son égal et l’invite à combattre à ses côtés en lui offrant une épée. Gjin est ainsi la figure travailleuse et ouvrière du peuple albanais levant son épée pour combattre les Ottomans aux côtés du héros. Une figure donc plus puissante que Skënderbeu lui-même.

La scène avec Gjin :

Le film dépeint également Skënderbeu comme un héros qui libère les Albanais de la vendetta. Dans une scène on peut voir une femme âgée pleurer la mort de son fils et faire appel à la vendetta selon les coutumes des montagnards albanais. Gjergj Kastrioti surgit alors de nulle de part pour s’interposer et la convaincre de renoncer à la vengeance parce que les ennemis des Albanais se réjouiront de voir le peuple s’entretuer. Il ajoute ensuite que quiconque fera couler le sang des Albanais sera son ennemi. L’œuvre affiche donc clairement la volonté de s’inscrire dans une réalité sociale et politique des années 50 afin de convaincre les Albanais d’abandonner leurs anciennes coutumes et s’unir pour affronter un ennemi plus dangereux.

La scène sur la vendetta :

La fin du film est également marquante lorsqu’un conteur aveugle, à l’image de Homère, chante les louanges du héros national. Alors que le chanteur souhaite toucher le visage de Skënderbeu, ce dernier le trompe et lui fait toucher le visage d’un de ses soldats. Gjergj Kastrioti justifie son action par le fait qu’il n’est pas éternel contrairement au peuple albanais qui lui continuera à combattre ses ennemis.

Dans ces trois scènes décrites ci-dessus, on comprend que Skënderbeu est un représentant du peuple, un libérateur guidant le destin de son peuple et le mettant en garde contre l’arrivé d’un éventuel ennemi. Dans le film, il est très souvent question des ennemis du peuple albanais. Au premier abord, on comprend que les ennemis désignés de peuple albanais sont l’empire ottoman et la République de Venise. Toutefois, dans le contexte politique de l’époque du film, on peut comprendre que les ennemis des Albanais sont tous ceux qui entravent le développement d’un état communiste, soit les fascistes et les capitalistes. Skënderbeu est donc aussi présenté comme un protecteur de la République Socialiste d’Albanie. Skënderbeu défend donc l’Albanie de ses ennemis venant de l’extérieur, mais aussi de ses ennemis venant de l’intérieur. À titre d’exemple, on peut évoquer la scène dans laquelle le roi serbe Brankovic est présenté comme un traître au service de la Sublime Porte. Brankovic peut donc être affilié à Tito, qui en 1946 avait tourné le dos à Staline et au communiste centralisé des Soviets. Dans cette même scène, le roi serbe tente aussi de séduire Hamza, le neveu de Skënderbeu qui le trahira plus tard. Ainsi, nous pouvons penser à Koçi Xoxe, ministre de l’intérieur de la République Socialiste d’Albanie qui fut en faveur de l’adhésion de l’Albanie dans la fédération yougoslave de Tito. Pour cela, Koçi Xoxe fut torturé et exécuté par le régime d’Enver Hoxha. Nous pouvons également penser à Mehmet Shehu, le bras du droit du dictateur qui fut certainement exécuté par le régime en 1981.

Dans le film, les femmes tiennent un rôle relativement important, notamment Mamica, la sœur du héros et son épouse Donika. Alors que l’histoire nous donne que très peu d’information sur elles, celles-ci sont montrées comme des personnes de mêmes valeurs que Skënderbeu. Mamica est d’ailleurs mise en avant dans une scène qui nous révèle ses qualités de guerrière. Cette scène est par ailleurs très semblable à une précédente dans laquelle nous voyons Skënderbeu combattre. Le régime d’Enver Hoxha a en effet tenter de réduire les inégalités entre les hommes et les femmes, considérant à l’instar de l’URSS que dans une République socialiste, il n’y a plus d’hommes, ni de femmes, mais uniquement des travailleurs. L’art réaliste socialiste albanais affiche également une représentation de la femme de cette manière.

Le combat de Skënderbeu :

Le combat de Mamica :

L’art réaliste socialiste :

On entend parfois que c’est le régime communiste d’Enver Hoxha qui a fabriqué la figure héroïque de Skënderbeu. Cette posture tend uniquement à présenter Skënderbeu comme un défenseur de la chrétienté et par conséquent comme un ennemi de l’islam. C’est pourquoi il est ici important de différencier deux Skënderbeu, le premier étant historique et le second politique. Lorsque Gjergj Kastrioti se soulève contre l’empire ottoman au XVème siècle, les états-nations ainsi que la laïcité n’existent pas, la vie sociale et politique est indissociable de la vie religieuse. Le film fait ainsi souvent l’impasse sur les aspects religieux et donc historique de la résistance de Skënderbeu, car il se concentre uniquement sur les aspects politiques. C’est pourquoi, on ne peut pas avoir une lecture historique et donc réelle de Skënderbeu dans ce film, mais uniquement une vision politique s’inscrivant dans un contexte politique précis lors de la réalisation du film. Si les aspects historiques et donc religieux sont occultés dans le film, cela ne signifie pas que la figure du héros est une fabrication du régime communiste d’Enver Hoxha. Car Skënderbeu est connu depuis toujours par les Albanais, ses faits d’armes ont été transmis de génération en génération dans la tradition orale, mais aussi par les écrits de Marin Barleti, de Naim Frashëri et de Fan Noli. Par ailleurs, c’est la plume de Marin Barleti qui fait dire au héros national une de ses phrases les plus connus : « Je ne vous ai pas apporté la liberté, je l’ai trouvé ici parmi vous. » Ce n’est donc pas le régime d’Enver Hoxha qui a fabriqué le héros Skënderbeu. Il était déjà le héros des Albanais, mais le régime a fait de Skënderbeu un héros national, un héros populaire et sans religion et non plus un noble seigneur catholique, et ceci pour que chaque Albanais (hommes et femmes) puisse se sentir représenté dans cette figure héroïque et libératrice.

Scène de la libération de Krujë :

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