Vous entendez le train siffler ?

Vous entendez le train siffler ?

Un jour d’octobre 1964. Un train provenant de Capoue, en Italie, déverse une partie de ses voyageurs à la gare de Liège-Guillemins. Parmi eux, neuf personnes, toutes membres de ma famille. Jusuf, le patriarche, un petit bonhomme moustachu, muni d’un chapeau en astrakan couleur marron, et toute sa famille : ses deux fils mariés respectivement avec deux sœurs d’origine bosniaque et leurs quatre enfants en bas-âge. L’un d’eux était ma mère, Aishe. Elle avait neuf mois.

L’histoire de leur exil commence cependant bien avant. En 1949, Jusuf décida de quitter sa Malësi (montagne) de Mokër, près de Pogradec en Albanie. Il emmena ses 3 fils : Mustafa, l’aîné ; Nusret mon grand-père qui avait 15 ans ; et Raif, le cadet.

Alors que l’Albanie est proclamée République Populaire le 11 janvier 1946, les conditions de vie deviennent plus rudes. Ce sont surtout le rationnement de nourriture – conduisant très vite à la disette puis à la famine– et les répressions chaque jour plus rudes d’Enver Hoxha qui poussent mon arrière-grand-père à quitter sa maison. La collectivisation des terres, c’est-à-dire la dépossession arbitraire, avait été poussée à son paroxysme dans l’Albanie communiste. Les paysans qui comptaient alors pour 70% de la population avaient interdiction de posséder une vache ou un jardinet. Le crime « d’évasion » c’est-à-dire le fait de tenter de quitter son pays était passible d’au moins vingt ans d’emprisonnement dans un camp de travail. C’est pourtant le risque qu’a eu le courage de prendre Jusuf, en parvenant à faire diversion avec son âne et ses enfants près des barbelés proche de Shën Naum en Macédoine.

Je ne connais pas les étapes qui ont suivi leur évasion en Macédoine mais il s’avère que la police macédonienne les transféra dans un camp de réfugiés à Radushë en périphérie de la ville de Skopje. Le camp était essentiellement composé d’apatrides issus d’ex-Yougoslavie, de Roumanie et de Russie. C’est à ce moment-là que Raif, le cadet, tomba d’un rocher lors d’une excursion scolaire. Il succomba malheureusement à ses blessures quelques jours plus tard. Il repose toujours aujourd’hui au cimetière de Butel près de Skopje.

 

Radushë est un village homogène albanais situé à 25 kilomètres du centre de Skopje et à un kilomètre du Kosovo. Dans le camp du village, les migrants Albanais se mélangeaient aux Macédoniens, aux Croates et aux Roms. Le sol de la région était riche en métaux et l’économie du village reposait essentiellement sur l’exploitation minière. C’est pour cette raison que, dès l’année 1949, mon grand-père et son frère, alors qu’ils n’étaient encore que des adolescents, commencèrent à travailler dans les mines de chrome.  Mustafa descendait dans la mine alors que Nusret était ouvrier mécanique.

Un jour, les deux frères atteignirent l’âge de se marier. À cette époque, il était peu probable qu’un père Albanais soit d’accord de marier sa fille à un jeune ne possédant aucuns moyens. Par ailleurs, la coutume albanaise veut que lorsqu’on souhaite épouser une femme, il faut offrir de l’argent et de l’or à la famille de cette dernière. Or, Mustafa et Nusret ne remplissaient pas ces conditions. Ainsi, comme beaucoup d’autres jeunes garçons du camp, ils ont été contraints de se rendre en Bosnie afin de se marier. En effet, ce pays répondait à des critères religieux et culturels semblables à ceux des Albanais. Ainsi, Mustafa épousa Mine le 1er mai 1956 et Nusret épousa Selime le 28 décembre 1959. Ces deux sœurs orphelines avaient été élevées par leur tante dans un village à 40 kilomètres de la Croatie.

Les 3 premiers enfants de Mine et Mustafa sont nés dans le camp : Hatixhe (1957), Fatime (1958) et Raif (1960) ; il porte ce nom en rappel de la mémoire de son oncle décédé à Skopje.

En 1961, aux alentours de midi, la police macédonienne donna l’ordre à tous les résidents du camp de quitter les lieux. Ils eurent 4h pour plier bagages. Ceux qui en eurent le temps, vendirent ce qui les encombrait pour partir. Ma famille a été déportée en train vers le camp de Gerovo en Croatie où ils sont restés pendant un an et demi. À mille kilomètres au Nord, les Albanais fuyaient le communisme. Ma famille a assisté à cet afflux d’émigrés qui quittaient l’Albanie. Puis, depuis la Croatie, ma famille a été transférée dans un camion en direction de la Slovénie où elle est restée un an.

Ne pouvant plus supporter la vie dans les camps d’ex-Yougoslavie, les deux couples, Jusuf et leurs enfants se sont enfuis en cachette durant la nuit. Ils se fixèrent une nouvelle destination : l’Italie. Leur fuite ne s’est pas faite sans difficulté car ma grand-mère Selime était enceinte de ma mère. Ils ont dû affronter les montagnes slovènes à pieds et ils ont dû dormir dans le froid. Pas loin de leur but, ils se sont fait attraper par la police yougoslave, qui finalement les laissa s’en aller pour atteindre la ville de Trieste en autobus.

En 1962, ils sont restés durant 6 mois à Trieste, au camp de la Risiera di San Sabba. C’est là que ma mère a vu le jour, le 29 septembre 1963. Il convient de préciser que cet endroit, converti en camp de réfugiés de l’ex-Yougoslavie, avait servi de camp de concentration entre 1940 et 1945 lors de l’Holocauste ; on estime qu’entre 2000 et 3000 personnes y ont perdu la vie. L’asphyxie par gaz d’échappement d’autocar a été la principale cause de décès, et ceci sans compter le froid dans lequel vivaient les prisonniers.

Ma famille avait été entassée dans une grande salle dans laquelle les « chambres » étaient séparées par des parois « en carton » me racontera ma grand-mère. Cela n’isolait ni du froid, ni du son. D’ailleurs, ma mère qui venait de naître attrapait continuellement froid, passa ses 3 premiers mois à l’hôpital. Durant ce temps, mon grand-père et son frère travaillaient dans le chargement de camions.  Ensuite, ils ont été emmenés vers le camp de réfugiés politiques de Caserta à Capoue, à 20 km de Naples où ils y séjournèrent pendant 6 mois. C’est là que les « commissions » des différents Etats venaient appeler les personnes à s’établir dans leur pays. L’idée des deux frères était de partir pour l’Amérique, terre promise et idyllique. Mais Mustafa, d’un tempérament nerveux avait eu un mauvais rapport au camp de Radushë. Il s’était battu avec quelqu’un et la commission des Etats-Unis n’acceptait pas les personnes avec un casier judiciaire. Seuls Nusret, son père et sa femme avaient eu l’autorisation de partir. Cependant, les deux frères ont refusé l’idée d’être séparés, ils ont alors simplement attendu qu’un autre pays veuille bien d’eux. C’est à ce moment-là que la Belgique leur proposa le passeport vers la sécurité ! Ils prirent place au bord d’un train pendant trois jours, accompagnés d’expatriés Polonais, Croates, Russes et Roumains.

Lorsqu’ils posèrent le pied à Liège, en octobre 1964, les organisations caritatives Caritas Catolicas et la Croix Rouge avaient déjà anticipé leur venue. Une maison meublée avait été désignée pour la famille Minarolli : rue des Trois Pierres à Herstal. Nous étions la première famille albanaise à Herstal !  Après être passés par 5 camps de réfugiés, la famille connut enfin le bonheur de vivre dans une vraie maison et avec du charbon pour se chauffer. Ils avaient reçu des vêtements et une aide sociale de 500 francs belges/mois (soit 12.50€) et par famille. L’État belge leur imposa très rapidement de trouver un travail et on leur proposa différents postes parmi lesquels ils eurent le droit de choisir. Les deux frères ont travaillé durant 25 ans à l’usine de pneus Englebert, plus précisément dans le quartier des Vennes à Liège.

La première personne albanaise qu’ils ont rencontrée à Herstal était Hysen Shehu (le fils de Vehap) un loumiote (habitant de la région de la Lumë en Albanie du Nord), gérant d’une pompe à essence et marié à une belge qui faisait le travail d’interprète pour eux et qui devint leur ami. C’est lui qui mit ma famille en relation avec la famille d’Adem Gjanaj originaire de la même région, arrivée à Liège quelques années plus tôt.

En Belgique, le plus difficile pour les membres de ma famille a été la méconnaissance de la langue française, langue qu’ils ont cependant réussi à comprendre grâce aux notions d’italien acquises lors de leur séjour dans les camps de Trieste et de Capoue. Et surtout parce que la Belgique avait fait appel à de la main d’œuvre italienne pour travailler dans les mines, ils se sont très vite adapté à leur nouvelle vie.

Mine et Selime étaient femmes aux foyers ; chacune ayant eu 5 enfants, il leur avait été quasiment impossible de travailler. En Belgique, Mine avait mis au monde deux enfants et Selime quatre, nés tous à l’Hôpital de Bavière de Liège, dans le quartier d’Outremeuse. Les 10 enfants ont tous été scolarisés à l’école communale du Bellenay à Herstal et chacun s’est, par la suite, orienté vers la profession de son choix.  Dans un premier temps, les deux familles (celle de Mustafa et celle de Nusret) sont restées réunies dans la même maison et puis chacun a finalement acheté sa propre maison.

Mustafa, « xhaxhi » comme je l’appelais, était une personne dotée d’un grand sens de l’humour et d’un tempérament nerveux, il ne tenait pas en place une seconde. Il aimait se promener à vélo, s’occuper de son potager et de ses roses dans son jardin. Mon grand-père, quant à lui, était de nature plus calme mais il était tout de même un homme de caractère, je ne l’ai jamais vu habillé autrement qu’en costume et en chemise et ceci, même lorsqu’il effectuait de menus travaux à la maison. Ils étaient tous les deux des personnes de parole, ils étaient honnêtes, serviables et bien réputés dans la commune où nous vivons toujours aujourd’hui. Jusuf, le grand-père qui parlait le turc, parcourait 5 km à pieds chaque vendredi pour se rendre de Herstal à Cheratte à la mosquée turque. Il est décédé le 17 février 1983 et repose au cimetière musulman de Robermont. Nusret et Mustafa se sont rendus pour la 1ère fois en Albanie lorsque les frontières se sont enfin ouvertes en juillet 1992, dans leur village natal d’Hoshteçë (Malësia e Mokrës, Pogradec) puis pour la dernière fois en juillet 2003. Mustafa est décédé après s’être fait renverser sur son vélo par une voiture le 22 novembre 2009.

Je m’appelle Lindita et j’ai 28 ans. J’ai pris l’initiative de contacter l’asbl Eagle Event, lorsque j’ai vu leur appel, pour faire honneur à mon grand-père que j’ai aimé par-dessus tout. J’ai été élevée par mes grands-parents et pour moi, c’était l’opportunité de parler d’eux, de leur exil, de leur parcours chaotique. La  plaie la plus grande de notre peuple est l’immigration. L’immigration est synonyme de tragédie. Quelle tragédie de devoir faire le deuil des vivants restés au pays ! Quelle tragédie de quitter son village natal, ses amis, de s’efforcer à garder son identité, ses valeurs, de perpétuer la langue et l’origine à sa descendance lorsqu’on n’est plus dans son propre pays. Aujourd’hui, mon grand-père n’est plus. Il est décédé le 9 février 2013 de la maladie d’Alzheimer. Il avait côtoyé des anciens établis à Bruxelles : Metush Guri du village de Bratomir (Pogradec) avec qui il était devenu krushk, les frères Piku, Ramadan Karaj de Pogradec, Hamit Luka et Islam Biçaku du village de Letëm (Librazhd) et la famille Çela de Mokër (Pogradec) mais il n’était pas spécialement connu des Albanais de l’époque. Cela importe peu car pour moi, il représente le monde ! C’est grâce à lui et à son courage que je suis ici en Belgique, dans mon pays, où je vis librement et en sécurité, et où j’ai pu être scolarisée. Mon grand-père n’avait que 4 ans d’école primaire à son actif et il était pratiquement analphabète mais c’est lui qui m’a appris le respect de la parole donnée, la considération des anciens et la valeur de la famille, notions qu’on n’apprend pas toujours à l’école mais qui font partie de notre culture. Après plus d’un demi-siècle en terre étrangère, je suis fière de dire que je parle toujours albanais et que je suis belge d’origine albanaise !

Après le décès de mon grand-père, nous sommes allés dans la cave chercher cette grosse malle en fer dans laquelle il avait entassé les documents importants : l’acte de mariage, les papiers de la maison… et les cartes de réfugiés de l’ONU ainsi que les permis de travail à son arrivée en Belgique. Jusque-là, je ne savais pas que j’étais en possession des documents qui allaient servir à illustrer mon texte.

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Et si la mère albanaise était une prostituée ? (2/2)

Et si la mère albanaise était une prostituée ? (2/2)

Une femme musulmane – Pjetër Marubi – 1884. 

2ème Partie : le patriarcat moderne

Le Kanun est mort

Nietzsche disait : « Dieu est mort » pour décrire la perte substantielle des valeurs conduites par la religion17. Certains Albanais pourraient ainsi dire « Le Kanun est mort », car divers facteurs notamment socio-économiques globaux ont vu des changements prépondérants en Albanie rendant aujourd’hui difficile la reconnaissance claire des valeurs caractéristiques albanaises. L’honneur,  la parole donnée et l’hospitalité seraient mis à mal. Ainsi, certains nostalgiques de ces anciennes valeurs, qui seraient perdues, regrettent une transition qui serait anormale et dans laquelle la place de la femme serait un instrument de mesure. Désignant celle-ci en partie responsable des maux de la société albanaise, notamment par le leurre véhiculé par la télévision, les médias et les milieux artistiques albanais qui sont en décalage avec la réalité quotidienne des femmes albanaises face aux obstacles que rencontrent celles-ci vers le chemin de l’émancipation. Pour certains, c’est parce que les femmes ont des comportements de débauchées que le patriarcat aurait disparu :« Les femmes ont tous les droits aujourd’hui, même trop. » disent-ils. On peut se demander pourquoi certaines femmes, notamment des chanteuses acceptent de véhiculer une image négative et dégradante de la femme. En réalité, ces comportements sont typiques des sociétés patriarcales dont n’échappent pas aujourd’hui encore les pays européens. Ils sont, sous le prisme de l’homme, le résultat d’une volonté d’être égales aux hommes. La musique apparaît ainsi comme le moyen le plus simple, grâce au physique, d’obtenir une indépendance financière et d’être vue comme l’égale de l’homme. Ces femmes-là sont dénigrées alors que paradoxalement ce sont les traditions patriarcales, les définissant uniquement comme sexe, qui ont fourni cette issue aux femmes pour se libérer de l’emprise des hommes. Inversement, les intellectuelles, qui ont trouvé par leurs études un autre moyen d’être considérées sur le même pied d’égalité que les hommes, sont constamment réduites par ces derniers à n’être que sexe et par conséquent peinent à exprimer leurs opinions dans la société patriarcale albanaise.

Il faut avouer qu’il y a en effet une certaine libération et un progrès vis-à-vis du traitement des femmes chez les Albanais. Cependant, il subsiste des traces de cette tradition patriarcale non-assumée au-delà des frontières albanophones18. Les Albanaises de la diaspora rencontrent aussi des problèmes semblables. Celles-ci se sont trouvées dans une société où les femmes possèdent davantage de libertés et ont dû pour celles de la 2ème génération conjuguer les différences entre la vie familiale et la vie de la société du pays d’accueil. Aujourd’hui, très peu de femmes albanaises se marient avec des non-Albanais, même pour celles de la 3ème génération. Par conséquent, les affinités culturelles et l’origine, autant que cela puisse rapprocher les individus, prévalent sur ce qui devrait primer dans une relation de couple : l’amour. Ces femmes portent ainsi des œillères se limitant seulement à aimer des Albanais et refouler une histoire d’amour potentielle avec des non-Albanais. Cette action est aussi revendiquée au nom d’un certain patriotisme paranoïaque affirmant qu’il faille sauvegarder la nation et le sang albanais. Il faut imaginer la difficulté pour ces femmes de se soustraire à ces règles que les hommes ont imposées ; prendre le risque pour elles d’épouser un non-Albanais signifie une répudiation par tous les membres de sa famille. Il est peut-être romantique et naïf de penser que les mariages ont lieu par amour, mais si nous admettons qu’aujourd’hui les mariages sont basés sur des conditions économiques, le manque de réciprocité de ces exigences engendre fatalement pour les femmes un important désavantage. L’exception résiderait dans le cas où les jeunes filles de la diaspora épousent des hommes venant d’Albanie, du Kosovo et de Macédoine ; les ressources économiques des femmes étant dans ce cas-là supérieures à celles des hommes. Cependant, ces derniers s’installent avec leur femme dans un nouvel appartement, ils cherchent à travailler et décident de prendre les rênes économiques du foyer alors qu’inversement, les femmes qui viennent s’installer dans la famille du mari, restent cloitrées au foyer. Si le Kanun est mort, il ne l’est pas totalement pour les femmes qui sont encore à un seuil incommensurable de leur liberté. « Le Kanun est mort, vive le Kanun ! »

La modernité albanaise

« Moderne », ce terme est devenu le maître-mot des Albanais depuis une dizaine d’années. Une sitcom a même été créée en 2002 portant le nom de« Familja moderne » (La famille moderne.) Cette famille imaginaire et caricaturale n’avait rien de type moderne, c’est-à-dire du type occidental que revendiquent les Albanais, mais elle correspondait à une conception de ce qu’ils entendent par modernité. Qu’est-ce qu’est la modernité alors pour les Albanais ? Cette conception est équivoque. Pour certain, c’est d’offrir toutes les opportunités possibles à ses enfants pour leur propre épanouissement tout en respectant certaines valeurs familiales. Pour d’autres, cela signifie se soustraire complètement de l’éducation de leurs enfants, ceux-ci feront leur propre choix et les parents ne souhaitent pas interférer à la représentation du bonheur que leurs enfants se font. Le plus souvent, il s’agit pourtant d’une imitation de la vie occidentale-européenne. Il s’agit de faire comme les autres, pour éviter le regard désapprobateur des nouveaux modernes ; «  Nous ne sommes pas des arriérés » ai-je parfois entendu dire certains Albanais. Il y a cependant clairement une différence de traitement entre les filles et les garçons. Le mot « moral », elle a une morale, (është e moralshme) revient souvent chez les Albanais, il est associé uniquement aux jeunes filles en âge de faire des études et échappant par moment à la surveillance familiale. Faire preuve de morale, cela signifie ne pas coucher avec des hommes et garder sa virginité pour le futur mari, alors qu’au contraire, les hommes sont encouragés à faire des expériences sexuelles. Ces attitudes montrent un comportement hypocrite de la société albanaise, car si les jeunes hommes doivent faire des expériences sexuelles avec d’autres jeunes femmes, celles-ci sont forcément les filles de certains de ces hommes. La virginité est, pour le futur époux et davantage pour les parents de ce dernier, un atout essentiel qui va déterminer le choix d’une femme. Ces comportements ont permis une déviance de la part des femmes dans le but de s’adapter à cette pensée collective qu’est la sauvegarde de la virginité, sans compter cependant un certain nombre de sacrifices.

Kurvë

La liberté relative vis-à-vis des hommes acquise par les femmes vivant en Albanie et celles de la diaspora n’a pas empêché qu’une fille, fréquentant un garçon qui n’est pas de sa famille, soit considérée comme une kurvë. Une femme qui aura un enfant hors mariage est une pute ; une femme qui vit librement sa vie sexuelle est aussi pute ; une femme qui vient de la diaspora est une pute ; une femme qui fait des études est une pute, car « on ne sait jamais réellement ce qu’elle fait avec les garçons loin de la maison »ai-je entendu certains se demander ; une femme qui a une relation amicale avec un homme est aussi une pute et si elle est aperçue en train de rire avec cet homme, elle est doublement une pute simplement parce que ce comportement est connoté comme un acte de pur dévergondage. Ainsi, la plupart des femmes albanaises seraient des putesmises-à-part les filles de maison « Qika e shpis. » Celles-ci, présentes généralement aujourd’hui dans les familles plus traditionnelles sont considérées comme saines et morales, car depuis la fin de leurs études secondaires au grand maximum, elles sont cantonnées à servir leur mère et sont claustrées à la maison à coudre des napperons (tentene) ; en attendant la venue fatidique du prince charmant dans sa Mercedes qui lui offrira une vie de rêve à l’étranger. Le rêve va cependant très vite consister à servir la famille de son mari. Avec la belle-mère bienveillante, les belles-sœurs attentionnées et les beaux-frères protecteurs, il paraît évident qu’elle sera d’une morale à toute épreuve, car à aucun moment de sa vie elle n’aura été libre. Telle était aussi la condition de la plupart des femmes des milieux ruraux albanais il y a plus de 20 ans. Ces filles de maisons existent toujours bien que ce chiffre ait grandement baissé par le biais des différents facteurs que nous avons observés plus haut. Ces filles de maisons se sont transformées en filles semi-libres vivant aujourd’hui dans des familles dites modernes. On leur permet de faire des études parce qu’il y aurait une certaine concurrence intellectuelle. Pour plaire aux hommes, un certain niveau d’étude est requis, plus exactement, il s’agit d’arriver au terme des études secondaires à l’âge de 18-19 ans. Puis, si elles ne sont toujours pas mariées, elles auront toujours la possibilité d’effectuer des études universitaires pour prolonger leur liberté et accessoirement trouver un homme avant que ce soit leur père qui le choisisse. Les femmes libres, c’est-à-dire les minoritaires qui vivent pleinement leur liberté sexuelle sont toujours considérées par les autres parties comme étant des putes. Le manque de solidarité des femmes des différentes catégories décrites ci-dessus a pour conséquence que chacune traite l’autre comme étant une pute. Ainsi, pour les filles de maisons, toutes les autres femmes différentes d’elles sont des putes et pour les filles semi-libres, ce sont les filles libres qui le sont.

La virginité

Pour les Albanais, la kurvë est une femme qui a perdu sa virginité avant le mariage. Bien qu’aujourd’hui, les relations sexuelles après les fiançailles soient tacitement autorisées, du moment que le couple a la possibilité de se fréquenter avant le mariage. La virginité est une grande préoccupation pour les Albanais. La jeune fille élevée dans sa famille doit demeurer vierge pour son futur époux. Les Albanais dits modernes considèrent cependant que la virginité de la future épouse de leur fils est plus importante que la virginité de leur propre fille. Pour marier le fils, la famille va davantage orienter ses recherches dans le marché de la prostitution vers les jeunes filles de maisons. C’est pour cette raison que les hommes de la diaspora vont plus facilement épouser des filles natives d’Albanie, du Kosovo et de Macédoine. Ces jeunes filles offrent une garantie plus grande d’être vierges et accessoirement sont réputées pour être plus dociles. Les filles de la diaspora sont quant à elles considérées comme des kurvë, sous prétexte qu’elles sortent en boîte, s’amusent, boivent et discutent avec des garçons. Cependant, les jeunes filles albanaises, peu importe leur origine, ne sont pas toutes vierges. Comment font-elles pour épouser un homme et se faire accepter par celui-ci ? Ce mythe de la virginité et le respect des traditions ont conduit ces jeunes femmes à adopter différents comportements. Pour expliquer cela, voyons ce qui signifie exactement la virginité. En français, le mot vierge est ambigu, il désigne une femme qui n’a jamais eu de relations sexuelles, plus précisément une femme qui n’a pas perdu l’hymen. Un homme ne sera par définition jamais vierge. Par contre, le terme virginité désigne les deux sexes en ces mots : personne qui n’a jamais eu de relations sexuelles19. Par le caractère ambigu des termes liés à la virginité de la femme, je me suis permis de déterminer mes propres définitions. J’ai ainsi défini quatre types de femmes vierges : 1. La vierge. 2. La non-vierge. 3. La demi-vierge. 4. La pseudo-vierge. Une explication de la vierge et de la non-vierge ne semblent pas nécessaire vu leurs caractères explicites. Une demi-vierge est une femme qui pratique la fellation et la sodomie, son vagin étant uniquement réservé à son futur mari qu’elle ne connaît pas encore. Une pseudo-vierge, est souvent une demi-vierge, mais elle est surtout une non-vierge qui s’est fait reconstruire l’hymen, c’est-à-dire ce qu’on appelle vulgairement « se faire recoudre20. » D’autres pseudo-vierges parviennent aussi par certains subterfuges grâce à leur cycle menstruel, à faire croire à leur fiancé qu’elles sont vierges.  Veuillez par ailleurs, m’excuser mesdames si je dévoile vos astuces vieilles comme le monde. Les jeunes filles albanaises ne vivent toujours pas librement leur vie sexuelle. Les demi-vierges se soumettent aux hommes en leur procurant du plaisir sans en obtenir en retour. Elles succombent, de cette manière, à la pression sociétale exercée par les hommes qui tend vers une désinhibition des mœurs sexuelles, tout en préservant l’antre sacré immanent à leur propre féminité définie par ces mêmes hommes. Les pseudos-vierges sont dans une mécanique identique. La perte de leur virginité est souvent due à uneerreur de jeunesse ou à des relations sexuelles antérieurement assumées et qui face aux déceptions amoureuses se tournent de gré vers le cadre familial traditionnel. Les Albanais estiment que la sexualité est quelque chose d’avilissant pour les jeunes femmes, qu’elle est uniquement l’apanage des prostituées et des femmes mariées. Si pour les Albanais, être une femme non-mariée et avoir des relations sexuelles, c’est être une pute, pourquoi une mère albanaise ne saurait en être une, puisqu’elle a bien des relations avec son mari ? Ma mère ne se nomme pas Marie et je suis pourtant la preuve irréfutable d’un coït. Je possède d’autres preuves également ; ayant un frère et une sœur, je suis certain que mes parents ont eu au moins trois relations sexuelles dans leur vie. Excepté, le fait de vanter leurs exploits, la sexualité demeure chez les hommes un sujet tabou. Il y a dans la société albanaise une sorte de négation de la sexualité, ce malaise s’exprime par exemple lorsque le thème des violences sexuelles faites aux femmes pendant la guerre du Kosovo est abordé. Ce sujet ne peut être évoqué sans que la honte et le déshonneur soient ressentis, comme si ces femmes, dans cette société dite moderne, avaient quelque chose à se reprocher et devaient vivre recluses et cachées par la honte. Là encore, c’est une volonté pour les hommes de refuser de voir que les mères peuvent être aussi des personnes sexuées et que cela implique parfois, pour elles, de surmonter des épreuves.

Homme vêtu d’un costume de femme catholique – Kel Marubi – 1900-1919.

Le divorce

 « § 33 Article 13. La femme a le devoir : de préserver l’honneur de son époux, de le servir sans réserve, de demeurer sous son autorité, de satisfaire au devoir conjugal, d’élever et d’éduquer les enfants dans l’honneur, d’entretenir vêtements et chaussures, de ne pas se mêler des fiançailles de ses fils et de ses filles. »

La recrudescence des divorces chez les Albanais est vue comme un terrible échec. Dans la plupart des cas de divorces, la faute est accordée à la femme. Elle est une mauvaise épouse qui n’a su satisfaire les besoins de son mari et a échoué quant à ses devoirs tels qu’ils sont indiqués dans l’extrait du Kanun ci-dessus. L’homme quant à lui est irréprochable, comment pourrait-il ne pas l’être s’il travaille et entretient sa famille ? Son rôle est un postulat couronné de succès. Les services de la femme rendus à l’homme constituent pour celui-ci avec les relations sexuelles, ses uniques liens avec elle ; l’erreur ne peut être qu’à ce niveau-là. Par ailleurs, la femme n’obtient jamais la garde des enfants puisque ceux-là appartiennent à la famille du père, une femme divorcée perd absolument tous les liens avec la famille de son ex-époux, elle ne pourra ainsi plus jamais voir ses enfants. La femme divorcée a souillé la réputation de sa famille et s’est déshonorée elle-même, car elle n’a pas accompli ce que son statut de femme lui dicte. Voici certaines actions que le Kanun autorise à l’homme :

« §57 Article 28. Si l’homme bat sa femme, il ne tombe pas en faute selon le Kanun et les parents même ne peuvent le traduire en justice. »

« §58 Article 33. Le mari a le droit de battre et d’enchaîner sa femme quand elle en vient à mépriser ses ordres. »

La plupart des femmes font tout ce qui est possible pour garder leur mari. Leur manque d’indépendance et de soutien permet aux époux les plus malintentionnés de se jouer d’elles, les tromper et même les battre sans qu’elles ne puissent faire autre chose qu’accepter leur sort. Le divorce est synonyme, pour elles, de bien pire. Il signifie déshonneur, honte et surtout incapacité de survie dans un milieu qui leur est inconnu. Elles sont parfois intentionnellement maintenues dans cet état de dépendance par le mari désireux de préserver son essentialité masculine. Le divorce est aujourd’hui l’expression de cette constatation des femmes qui ne souhaitent plus subir le courroux de leur mari et qui possèdent les moyens financiers de s’en défaire. Simone de Beauvoir compare la relation des couples mariés à une relation de maître à esclave, voici ce qu’elle nous dit :

« Le maître et l’esclave aussi sont unis par un besoin économique réciproque qui ne libère pas l’esclave. C’est que dans le rapport de maître à esclave, le maître ne posepas le besoin qu’il a de l’autre ; il détient le pouvoir de satisfaire ce besoin et ne le médiatise pas ; au contraire l’esclave dans la dépendance, espoir ou peur, intériorise le besoin qu’il a du maître ; l’urgence du besoin fût-elle égale en tous deux joue toujours en faveur de l’oppresseur contre l’opprimé. 21»

Taux de divorce pour l’année 201222Taux de divorce : (Nombre de divorce/Nombre de mariage) x 100.

Et si la mère albanaise était une prostituée ?

Partout dans le monde, la prostituée a toujours été vue comme un rebut de la société, celle qui est au plus bas de l’échelle sociale ; il en est de même chez les Albanais. C’est souvent la précarité de leur existence qui pousse ces femmes à faire ce métier. Il est ainsi difficile de déterminer si cela constitue un choix véritable. Cependant, nous pouvons nous demander à quel moment la femme albanaise a la possibilité de faire un choix. La jeune fille est, dès son plus jeune âge, conditionnée à servir les hommes ; à l’adolescence, elle est déjà perçue comme une future épouse ; au mariage, elle est une épouse réduite à une matrice avant de devenir une mère esclave de son époux et de ses enfants.

« La femme mariée est une esclave qu’il faut savoir mettre sur un trône.23 » Balzac.

La mère est universellement un être sacré, intouchable. Toute idée de dégradation de sa personne est un sacrilège. Car elle est un être sacrifié sur l’autel de la maternité ; elle est dévouée à son époux et à ses enfants ; elle est une vierge, un mythe asexué pour ces derniers, et c’est justement parce que considérée comme telle qu’elle en est réduite à être uniquement sexuée, à être l’Autre. La citation de Balzac résume bien ce qu’est une mère pour les Albanais. Alors qu’elle possède les caractéristiques d’une esclave et d’une prostituée, elle est une reine sur un trône pour ses propres enfants. C’est cette hypocrisie de la société albanaise à l’égard de la mère qui hisse cette dernière à un statut supérieur à celui de la prostituée. Tandis que les défenseurs du patriarcat, les héritiers du système tribal-féodal albanais asservissent leurs épouses tout en rabaissant les femmes qui cherchent à gagner leur indépendance et à être traitées à l’égal de l’homme. Ce sont ces mêmes hommes qui contribuent à ce que les jeunes filles continuent à être comparées à des prostituées, à être reléguées uniquement par ce qui les détermine comme sexe. Elles sont conduites à adopter un comportement à l’égard des hommes à défaut de ne pouvoir se définir et s’approprier leur propre sexualité. Les Albanais ne perçoivent que la partie visible de l’iceberg qu’est la liberté sexuelle, sans deviner la partie submergée contenant leurs revendications féministes, leur désir d’égalité et leur volonté à ne plus être perçues comme l’Autre. Toute tentative de liberté de la part des femmes ne signifie pas exclusivement la quête d’une liberté sexuelle, c’est néanmoins ce à quoi sont réduites ces tentatives par les Albanais. Typiquement, ces derniers voient les prostituées uniquement à travers le prisme de la sexualité. Pour eux, tout ce qui a trait à la sexualité a trait à la prostitution et tout ce qui est propre à la liberté est inhérent à la sexualité. C’est pourquoi une fille libre est pour eux absolument une pute. Cependant, nous avons vu que le statut de la mère postule que celle-ci ait une vie sexuelle. Ainsi, la différence essentielle entre une mère albanaise et une prostituée ne réside pas dans la sexualité, mais dans leur affranchissement financier vis-à-vis des hommes. Nous avons vu que la mère albanaise ne possède aucune indépendance économique ; si elle travaille, c’est parce que l’époux est d’accord ; l’argent qu’elle gagne est géré par celui-ci, alors que les prostituées gèrent leur propre porte-monnaie. Les mères sont les prostituées de l’ombre de la société albanaise, mais sont admises par celle-ci parce qu’elles ne possèdent qu’un seul et infidèle client. Pour les Albanais, les filles de maisons seraient alors des futures prostituées ; les femmes au foyer et les mères seraient des prostituées en exercices ; et si par ailleurs, un Jack l’Éventreur devait exister en Albanie, ses victimes seraient des femmes au foyer et non des prostituées. Messieurs, pourquoi ne pas nous réjouir ? Nous pouvons enfin nous écrier sans complexe : « Toutes des putes ! Nos mères et nos sœurs aussi ! »

Pour finir cet article dans la bonne humeur, nous vous proposons d’écouter cette chanson de GiedRé : « TouTes des puTes. »

Et si la mère albanais était une prostituée ? (1/2)

Notes de bas de page : 2ème partie

17 Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris : GF-Flammarion, 2006, p. 47. 
18 Voici une anecdote personnelle : un Albanais qui se croit être une personne moderne et donc émancipée des valeurs patriarcales albanaises est venu passer une soirée avec d’autres amis albanais chez moi. En partant, pour faire une bise à ma sœur qui était devant lui, il a demandé mon autorisation. J’ai répondu que ma sœur était adulte, que je ne dictais pas sa conduite et qu’il pouvait lui demander, si elle n’est pas d’accord, elle lui dirait. Ma sœur stupéfaite a accepté de lui faire la bise. Celle-ci m’a ensuite avoué qu’elle s’est sentie insultée, car selon lui, elle n’existait pas en tant que personne, qu’elle dépendait de moi son frère, commandant de ses faits et gestes. Cette expression évidente de la domination masculine montre bien dans quel environnement évoluent encore aujourd’hui les Albanais de la diaspora. 
19 Les définitions des mots « vierge » et « virginité » sont tirées du Petit Robert, édition 2014. 
20 Le terme technique est : hyménoplastie. 
21 Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe : tome I, Paris : Édition Gallimard : folio essais, 1949 réédition de 1976, p. 22-23. 
22 Les dernières statistiques sur ces données pour le Kosovo datent de 2012. Afin d’offrir un point de comparaison plus proche avec les autres pays, j’ai décidé de me baser sur cette année. 
23 Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe : tome I, Paris : Édition Gallimard : folio essais, 1949 réédition de 1976, p. 193.

Sources

Ouvrages :

  • DOJA Albert, Naître et grandir chez les Albanais : la construction culturelle de la personne, Paris : Édition l’Harmattan, 2000, 322 p.
  • GJEÇOVI Shtjefën, Kanuni i Lekë Dukagjinit : The Code of Lekë Dukagjini, Albanian text with parallel English translation by Leonard Fox, 1874-1929 (Gjeçovi), 1989 (Fox), New York : Gjonleka Publishing Company. 269 p.
  • GJEÇOVI Shtjefën, Le Kanun de Lekë Dukagjini : Traduis de l’albanais par Christian Gut sur l’édition de Shtjefën Gjeçovi. Pejë : Dukagjini publishing House, 2001, 298 p.
  • DE BEAUVOIR  Simone, Le deuxième sexe : tome I : Les faits et les mythes, Paris : Édition Gallimard : folio essais, 1949 renouvelé en 1976, 409 p.
  • DE BEAUVOIR  Simone, Le deuxième sexe : tome II : L’expérience vécue, Paris : Édition Gallimard : folio essais, 1949 renouvelé en 1976, 652 p.
  • NIETZSCHE Friedrich, Ainsi parlait Zarathoustra, traduction par Geneviève Bianquis, Paris : Flammarion 1996, 2006 pour cette édition, Paris : Aubier pour la traduction, 1969, 477 p.
  • CORBIN Alain, Le mal nécessaire ?, l’Histoire : Prostitution : de la tolérance à la prohibition, janvier 2013, n° 383, p. 38-41.
  • RIPA Yannick, Comment on a aboli les maisons closes, l’Histoire : Prostitution : de la tolérance à la prohibition, janvier 2013, n° 383, p. 42-51.
  • FRONDIZI Alexandre, Les trottoirs de la Goutte-d’or, l’Histoire : Prostitution : de la tolérance à la prohibition, janvier 2013, n° 383, p. 52-55.
  • REVENIN Régis, Du côté des garçons, l’Histoire : Prostitution : de la tolérance à la prohibition, janvier 2013, n° 383, p. 56-57.
  • TARAUD Christelle, Visite au Sphynx d’Alger, l’Histoire : Prostitution : de la tolérance à la prohibition, janvier 2013, n° 383, p. 58-61.
  • DUPONT-MONOD Clara, Faut-il interdire la prostitution ?, l’Histoire : Prostitution : de la tolérance à la prohibition, janvier 2013, n° 383, p. 62-65.
  • KADARÉ Ismaïl, Le Général de l’armée morte, Paris : Albin Michel, 1970, 287 p.
  • KADARÉ Ismaïl, Avril brisé, Paris : Fayard, 1981, 216 p.
  • KADARÉ Ismaïl, Eschyle ou le Grand Perdant, édition revue et augmentée, Paris : Fayard, 1988, 1995 pour l’édition augmentée. 185 p.
  • KADARÉ Ismaïl, La Fille d’Agamemnon, Paris : Fayard, 2003, 123 p.

Sites :

  • http://www.wellnesskliniek.com/fr/chirurgie-genitale/reconstruction-hymen
  • http://www.chirurgien-esthetiqueparis.com/Hymenoplastie
(Statistiques : Mariages et divorces)
  • http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/01/06/blank/key/06/06.html
  • http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/01/06/blank/key/05.html
  • http://www.insee.fr/fr/methodes/default.asp?page=definitions/taux-divorce.htm
  • https://ask.rks-gov.net/ENG/latest-news/328–press-release-marriages-and-divorces
  • http://www.instat.gov.al/al/themes/popullsia.aspx
Et si la mère albanaise était une prostituée ? (1/2)

Et si la mère albanaise était une prostituée ? (1/2)

La prostituée – Kristaq Sotiri
Je dédie cet article à la future prostituée de ma vie.
« Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie. » François Poullain de la Barre.

1ère Partie : le conditionnement

Avant-Propos

Je surpris un jour mes parents en train de se disputer. Ils étaient revenus des vacances en Albanie quelques jours plus tôt et mon père reprochait à ma mère d’avoir trop longuement parlé et plaisanté avec un inconnu. Mon père me vit arriver et il continua son discours devant ma mère. Puis, il se tourna vers moi m’interrogeant : « Et en plus, j’étais là ! Qu’aurait-elle fait si je ne l’avais pas été ? » Je lui répondis immédiatement : « E qeshtu kur ta marrish një kurvë për grue. » (C’est ce qui arrive lorsqu’on prend une pute pour femme). Les yeux écarquillés, mon père se tut, tandis que ma mère éclata de rire. Cependant, un sentiment de gêne et presque de honte m’envahit ; je venais indirectement de traiter ma mère de « pute. » Cette pensée se dissipa très vite car en réalité, je ne faisais que poser un mot sur ce que laissait suggérer mon père.

L’Autre

Le mot « pute » en albanais se traduit par « kurvë »1. Ce terme est souvent employé pour désigner une fille de mauvaises mœurs, il possède cependant chez certains Albanais un caractère plus équivoque que partout ailleurs. En effet, une jeune fille prenant la liberté de fréquenter un garçon est vue comme une kurvë. L’indépendance économique et la liberté seraient, selon eux, un caractère inhérent à la prostituée. En réalité, dans cette période de transition que vivent les Albanais, la plupart des jeunes femmes sont traitées de « putes. » Ainsi pourquoi la mère ferait-elle exception ? Une prostituée est une personne qui consent à pratiquer des relations sexuelles moyennant une rémunération. Puisque la mère albanaise ne fait pas ce métier, elle ne peut être considérée comme telle m’a-t-on dit. Pourtant ces jeunes femmes que les Albanais traitent de kurvë ne font pas ce métier non plus. Qui sont ces Albanais ? La situation politique, sociale et économique des Albanais n’est plus la même qu’il y a 20 ans. C’est pourquoi, il apparaît très ardu de définir précisément qui sont ces Albanais et extraire d’eux un caractère immanent ; entre ceux d’Albanie, du Kosovo, de Macédoine ou ceux de la diaspora ; d’autres dit modernes ou traditionnels ; de certaines régions ; des différentes religions ; ou encore d’un milieu rural ou citadin. Toutefois, de ce capharnaüm surgit une constante : la place de la femme peine à se délivrer des croyances primitives albanaises.

Pour Simone de Beauvoir, la femme est vue par l’homme comme étant essentiellement un être sexué. Alors que l’homme se définit comme Homme, la femme se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle. L’homme est l’essentiel, il est le Sujet ; la femme est l’Autre2. Ainsi, si les jeunes Albanaises sont traitées de kurvë, donc renvoyées vers ce qui les constitue uniquement comme sexe, nous pourrions admettre qu’il en soit tout autant des mères albanaises, qui par leur asservissement revêtent le rôle de ce que Simone de Beauvoir définit comme l’Autre. Par ailleurs, dans son essai « le deuxième sexe »la philosophe française reprend une citation d’Antonio Marro, qui dit : « Entre celles qui se vendent par la prostitution et celles qui se vendent par le mariage, la seule différence consiste dans le prix et la durée du contrat »3. En effet, ma mère a été vendue par sa famille à la famille de mon père. Ce ne fut pas une mauvaise chose et je tiens à remercier mes grands-parents pour cet accord. Car même si cela a pu être à l’origine une erreur, elle a été réparée par la venue au monde de ma brillante et masculine personne ; cela justifie bien évidemment tous les mariages forcés et conditionnés sur terre. Ma mère n’a pas résisté, car durant son enfance, elle a été préparée comme la plupart des femmes albanaises pour ce jour fatidique qu’est le mariage. Et si la mère albanaise était une prostituée ? Pour répondre à cette question, nous allons voir les différentes étapes de vie d’une femme albanaise telle que ma mère ; de sa naissance à sa jeunesse, puis de son rôle d’épouse jusqu’à son ascension suprême au statut de mère dans la société patriarcale albanaise.

L’homogénéité familiale

Pour comprendre la place de la femme dans la société albanaise, il faut l’observer dans le principal élément vecteur de socialisation que constitue la famille. Le système familial albanais est homogène, c’est-à-dire qu’il est composé de plusieurs couples au sein de la maison. Le patriarche ou le maître de maison (zoti i shtëpisë) est le représentant de l’autorité familiale. Ses fils et ses petits-enfants vivent dans la même maison avec leur femme. La séparation des frères s’effectue souvent à la mort du patriarche. Le foyer albanais dans le milieu rural est souvent constitué ainsi. Les femmes mariées au sein de ce foyer seront vues comme étant des étrangères : « mall i huaj. »(Le bien d’autrui.) Seules les filles et les petites-filles du patriarche sont considérées comme faisant partie intégrante de la famille, jusqu’au jour où, celles-ci, comme leurs mères seront mariées dans un autre groupe.

Dans les familles albanaises, les enfants sont traités comme des « adultes réduits »4.On leur confie, selon leur sexe, souvent des tâches quotidiennes qui vont les conditionner à leur futur rôle au sein de la famille, mais auxquels ils se sont déjà identifiés en observant leurs parents. Le principal trait du statut de la femme est : sa capacité à effectuer des tâches domestiques et à servir ceux qui possèdent un statut hiérarchique supérieur à elle. En effet, il y a principalement deux hiérarchies dans la société albanaise, celle de l’ancienneté et celle du sexe. La seconde prédomine sur la première, c’est-à-dire qu’un petit garçon de 5 ans jouit d’un statut hiérarchique supérieur à sa grand-mère de 60 ans. La jeune fille albanaise est, dès son plus jeune âge, conditionnée à être au service des hommes et aux ordres des femmes plus âgées. De cette manière, lorsqu’elle sera mariée, elle ne ternira pas la réputation de la famille dans laquelle elle a été élevée, et pour que ladite famille puisse à son tour, un jour, dans un but suprême, quérir des femmes pour leurs fils auprès de ce que les Albanais appellent : une bonne famille. À l’adolescence, l’entourage exerce aussi une influence majeure dans ce conditionnement. En effet, les adolescentes entendent souvent de la part des femmes plus âgées : « Tu dois aider ta mère maintenant, car elle se fait vieille. » La jeune fille allège en effet le travail de la mère, mais ce ne sont jamais les hommes qui sont montrés bénéficiaires de cette aide. Revenons à cette vieillesse prématurée de la mère de famille. Ce symptôme est d’autant plus fort lorsque le fils aîné est dans l’âge de se marier, on propose alors à celui-ci de lui trouver une femme qui aidera sa mère car elle se fait vieille. Les mères qui marient leurs fils ont généralement entre 40 et 50 ans. Dès lors, celles-ci, voient leurs forces mystiquement s’affaiblir. Du jour au lendemain, elles délaissent certaines tâches. Telles les prostituées en âge de la retraite, qui ne sachant que faire de leur avenir décident d’être maquerelles à leur tour ; gérant et exploitant une horde de brus, c’est-à-dire les prostituées à plein temps de leurs fils. Voyez à ce sujet, deux extraits du code coutumier albanais, le Kanun5.

« §22 Article 9. Droits de la maîtresse de maison : de commander les femmes de la maison, de les envoyer à l’eau, au bois, porter à manger aux travailleurs, arroser, transporter le fumier, moissonner, bêcher ou battre le grain. »

« §23 Article 9. La maîtresse de maison ne fait pas la cuisine, ne va pas à l’eau, ne fait pas de bois, ne va pas à l’arrosage, à la moisson, au battage, ne porte pas la nourriture aux travailleurs. »

La descendance

Nous avons vu précédemment que les filles albanaises étaient conditionnées à devenir des ménagères dévouées. Cependant, la qualité essentielle d’une femme réside en sa capacité à procréer. « La fille est une future épouse, c’est-à-dire une mère en puissance, destinée pourtant à assurer la descendance d’une autre lignée étrangère. » Nous dit Albert Doja6. En effet, dans la culture albanaise, le mariage devient effectif seulement lorsque la femme donne naissance à un enfant de sexe masculin ; la femme n’est plus épouse, elle acquiert dorénavant le statut de mère. Par ailleurs, les femmes stériles sont considérées comme des êtres inachevés ; dans de rares cas, lorsqu’un couple ne parvient à avoir d’enfant, il arrive que le mari prenne une deuxième femme, voire une troisième, sans parfois libérer les autres, car personne ne voudra d’une femme incapable de donner naissance. Le mari ne peut être responsable de ce manquement ; et si même suite à un troisième mariage le couple ne parvient à avoir d’enfant, on attribuera ce phénomène à la volonté de dieu. Pour encourager la venue au monde d’un enfant de sexe masculin, il existe différents rituels et superstitions afin de conjurer toutes les forces possibles à cet accomplissement. Par exemple, lorsque la mariée arrive dans la maison du mari, on lui approche un petit garçon pour qu’elle enfante un garçon. Le jour avant la première nuit de noce, on roule un petit garçon dans le lit conjugal dans le but encore une fois d’engendrer un enfant de sexe masculin7. On formule aux mariés le souhait d’avoir des héritiers de sexe masculin (u trashëgofshi !) C’est avant tout la naissance des garçons qui est souhaitée et célébrée ; celle d’une fille est annoncée par hasard au détour d’une rue. Si un garçon naît, on lui souhaite longue vie alors que si c’est une fille, on se rassure en disant que « la fille naît pour bercer les garçons. » (çika përkund djalin.8) Enfin, on se réjouit que la mère soit délivrée de cet accouchement, comme si elle avait enfanté le diable de Rosemary9.

« Accepter l’enfant femelle c’est de la part du père un acte de libre générosité ; la femme n’entre dans ces sociétés que par une sorte de grâce qui lui est concédée, et non légitimement comme le mâle.10 »

La venue au monde d’une fille est parfois même synonyme de malheur. Dans le sud de l’Albanie, à Korçe, on croit que « le temps se gâte et que le feu ne s’allume plus au foyer, les tuiles du toit noircissent, les chevrons et les poutres de la maison cassent11 ». D’autres Albanais pensent aussi pouvoir deviner le sexe de l’enfant ; si la mère embellit lors de sa grossesse, on pense qu’un enfant de sexe masculin naîtra, alors que si la grossesse est mal vécue, que la future mère possède des tâches pigmentées sur le visage, cela annonce la naissance d’une fille. Les femmes enceintes désirent elles-mêmes porter un garçon, cela génère des répercussions parfois désastreuses. En effet, lorsqu’un couple apprend le sexe de l’enfant, il arrive qu’il recoure illégalement à l’interruption de grossesse. Les mères albanaises ignorent l’ampleur des dégâts physiques qu’engendrent de telles pratiques à un stade si tardif de la grossesse. Ces mères albanaises, sous la pression sociale, ne sont pas maîtresses de leur corps. Nous pouvons nous poser la question si le corps des véritables prostituées leur appartient ? Cependant, ces dernières signent des contrats avec les hommes alors que pour les femmes albanaises c’est le jour de leur naissance qui fait office de contrat.

Aujourd’hui, les Albanais qui ont deux, voire trois fils, n’auront plus d’enfants par la suite. Par contre, le nombre d’enfants peut-être conséquent si les premiers se trouvent être des filles. Ainsi, dans certaines familles, il peut y avoir un certain nombre de filles et un garçon, le cadet évidemment, le mariage étant devenu effectif. Dans ces cas-là, le couple cesse généralement d’avoir des enfants. Mais dans d’autres cas, on ne se limite pas à avoir un seul héritier mâle, le couple souhaite en avoir deux. En effet, un accident pourrait arriver à l’enfant et rompre ainsi la pérennité de la lignée. Par conséquent, on évite que deux frères voyagent ensemble ou prennent des risques communs de peur que l’un des deux périsse. Le cas du fils unique est aussi révélateur. Un garçon ayant 4 sœurs par exemple, sera considéré comme « fils unique » (djal për hasret.) Ce dernier est généralement un enfant extrêmement cajolé et surprotégé. Enfant-roi, il incarne à lui seul la pérennité de la lignée, ainsi ses 4 sœurs et sa mère doivent se soumettre à lui avec une dévotion extrême. L’avantage, c’est qu’un meilleur roulement est possible lorsqu’elles doivent se relayer pour bercer le fils unique, si elles ne sont pas en train d’aider leur mère aux tâches ménagères bien évidemment. Le prénom donné à certaines filles albanaises est aussi très significatif dans cette volonté de concevoir uniquement des enfants de sexe masculin. Ainsi, les prénoms : Shkurte (Coupure, écourter), Fikrije (Éteindre), Nalije (Arrêter) existent parce que les parents ont cru en la superstition selon laquelle cela va stopper les futures naissances d’enfants de sexe féminin.

Sur les traces de son père – Agim Sulaj – 2006, dessin au crayon.

L’Arbre du lait

Les Albanais distinguent deux lignées héréditaires. L’arbre du sang, la lignée du père et l’arbre du lait, la lignée de la mère. L’appellation de la tante et de l’oncle est différenciée selon l’arbre du sang ou l’arbre du lait. (Tante et oncle paternel : hallë, axhë ou migj ; maternel : teze, dajë.) La mère albanaise n’est donc pas étrangère dans la maison de son père. Pourtant, elle n’y vit plus depuis son mariage, ceci crée parfois de grave contentieux entre belles-sœurs dans une famille, car aucun des foyers n’est véritablement le leur. Souvent, la femme trouve son salut, comme nous l’avons vu plus haut, lorsque le patriarche meurt. Son mari se sépare de ses frères et ce dernier, possédant sa propre maison, devient patriarche lui-même. Le Kanun est aussi très précis sur cette différence entre la famille du père et celle de la mère. Si une femme est tuée par exemple, ce n’est pas son fils ni son mari qui doit la venger, mais la famille de sa maison de naissance, ce sont les membres de celles-ci qui ont le devoir de laver leur honneur en la vengeant. Ainsi, même dans la violence et le meurtre, la mère est étrangère dans sa propre maison.

« §57 Article 28. La femme ne tombe pas dans le sang. La femme transmet le sang à ses parents. »

Concernant le meurtre de la femme, il existait une ancienne coutume qui tolérait spécifiquement cet acte. Celle-ci n’est plus mise en pratique aujourd’hui. Elle s’applique au mariage, dans le cas où la fille refuserait d’épouser l’homme que son père lui a choisi.  L’extrait du Kanun suffit à comprendre l’ampleur :

« §43 Article 17. La fille ne peut laisser le garçon, même s’il ne lui plaît pas. Si elle ne veut pas aller avec celui qui l’a retenue et si ses parents la soutiennent, elle ne peut se marier avec un autre tant que vivra le premier. […] S’il arrive que la fille ne veuille pas aller avec le mari qui l’a retenue, on la livrera, même par la force, à celui-ci en y joignant une cartouche et, s’il voit la fille s’enfuir et s’il la tue avec la cartouche de ses parents, son sang n’est pas vengé pour la raison qu’il l’a tuée avec leur cartouche. »

D’ailleurs lorsque l’union est officialisée le père de la fille déclare au père de son beau-fils : « Qika jem robi jotë » (ma fille, ton esclave.12) Ce n’est pas simplement une femme qu’on transfère à un mercato d’été, mais une esclave, un sexe, une poupée gonflable, une catin destinée à une vie de servitude. La maison du patriarche albanais pourrait être ainsi considérée comme une maison close formatrice de ménagères et de prostituées. Si ce n’est pas une pute, que représente la femme dans la maison ? Le Kanun nous apporte également une réponse :

« §44 Article 20. La femme albanaise ne reçoit aucun héritage de ses parents, ni en meubles, ni en immeubles. Le Kanun considère la femme comme un supplément dans la maison. »

La femme est donc un supplément (tepricë). J’ai voulu vérifier la définition de ce mot dans le Larousse, voici ce qu’il nous apprend : « Ce qu’on ajoute à quelque chose déjà considéré comme complet. » Lorsque j’ai appris cela, j’ai conseillé à mon père, dans le but unique de maintenir la flamme avec ma mère, que dis-je, le feu ardent, l’éruption volcanique qui justifie leurs mutuelles existences de l’un pour l’autre, de parfois l’appeler : « mon petit supplément », ou encore « ma petite crème chantilly. » Je suis ensuite revenu sur cette dernière proposition, car bien que plus romantique, je souhaite éviter de froisser les pâtissiers pour qui la crème chantilly est un ingrédient essentiel à leurs mets. Ce qui a retenu mon attention, c’est le caractère tragicomique du mot supplément. Cependant, vous remarquerez que la femme ne touche aucun héritage, cela paraît naturel puisqu’elle fait partie de cet héritage, elle est un patrimoine vendu d’une famille à une autre. Un patrimoine est hérité et par définition ne peut être sujet à un quelconque héritage.  Une fille est une charge ; pour un père, avoir une fille c’est avoir misé sur le mauvais numéro au casino, c’est être certain de n’obtenir aucun retour sur investissement. Le montant de la dot qu’il reçoit de la part de sa belle-famille fait office d’exception, toutefois ce prix correspond davantage à une sorte de récompense pour le père, car on n’élève pas une fille gratuitement. Ainsi, on le remercie d’avoir su élever sa fille en bonne ménagère et en une prostituée qui intégrera parfaitement le marché de la prostitution qu’est la société albanaise vis-à-vis des femmes. Et aujourd’hui, si des parents poussent leurs filles à poursuivre de longues études, c’est davantage pour se calquer sur un modèle dit moderneet occidental, que de pousser leurs filles vers l’émancipation et l’indépendance économique. Il y a un paradoxe entre ce que les parents attendent d’elles en tant que jeunes filles et en tant que futures mères de famille.

Le mariage

Nous avons vu que le mariage est un élément essentiel pour assurer la pérennité de la lignée. Voici ce que nous dit le Kanun à ce sujet :

« §28 Article 11. Se marier cela veut dire, selon le Kanun, fonder une maison ou l’accroître d’un membre supplémentaire en vue du travail de l’augmentation du nombre des enfants13. »

Le mariage possède une importance cruciale chez les Albanais. Il est encore aujourd’hui au centre de nombreuses discussions familiales où diverses personnes se sentent dominées par le devoir suprême de partir à la recherche d’une épouse idéale auprès d’une bonne famille. Les femmes sont dénichées comme dans des foires, dans un marché où sœurs et cousines sont les meilleures scrutatrices et enquêtrices auprès des bordelsfamiliaux voisins à la recherche d’une matrice et d’une vierge. Le Kanun est précis sur le mariage. Il définit les droits et les devoirs des époux, il régit les fiançailles, les préparatifs du mariage et l’organisation du cortège nuptial. Aujourd’hui, c’est un cortège de voitures qui est constitué pour aller chercher la jeune mariée. Même si le Kanun ne défend pas le rapt, la forme que prend le cortège, notamment le fait que le chemin du retour soit différent de l’aller, laisse croire que le mariage serait le simulacre d’un rapt qui aurait pour origine une tradition antique. Cette thèse est soutenue par l’historien et linguiste albanais Eqrem Çabej, par le romancier Ismaïl Kadare, mais aussi par Simone de Beauvoir14 : « Le mariage primitif se fonde parfois sur un rapt soit réel soit symbolique : c’est que la violence faite à autrui est l’affirmation la plus évidente de son altérité15 ». Les jeunes mariées qui vivaient au crochet de leur père sont livrées dans un colis maquillé et doré par le biais sacré du mariage pour vivre, cette fois, au crochet de leur mari. De plus, l’entremetteur (misiti) c’est-à-dire celui qui a permis que les deux familles se mettent d’accord, reçoit par le père de l’époux, si le mariage a lieu, une commission16. Le trafic monétaire généré par les mariages et les retombées économiques ont abouti à un marché financier certainement bien supérieur au marché de la prostitution. Pour cela, il faut voir le prix qu’investissent les Albanais pour marier leurs fils. (Entre 20’000 et 30’000 euros). Il suffit également de voir au Kosovo les foisonnantes salles de fêtes immenses en forme de bloc et kitsch, construites ces dix dernières années qui ne servent à aucun autre usage que celui de célébrer des banquets en lien avec le mariage.

Les jeunes hommes albanais subissent aussi des pressions de la part de leur famille pour se marier. Les pères insistent davantage que les mères pour que leur fils trouve une femme. « Quand vas-tu te trouver une femme ? »« Trouve-toi une femme pour qu’elle s’occupe de tes vieux parents ! » Il existe différentes autres formules, mais cette dernière me paraît la plus intéressante. Le père albanais n’a en effet jamais eu la liberté de choisir son épouse, par contre il possède la liberté de choisir celle de son fils. Dissimulé derrière la relation de servitude qui le relie à sa bru, il pourra goûter au plaisir ostentatoire de la voir se mouvoir devant lui et par moment se permettre un arrêt sur image sur son arrière-train. Pourrait-on voir en cela une sorte de relation sexuelle par procuration à travers le fils, du père avec sa belle-fille ?

Et si la mère albanaise était une prostituée ? (2/2)

Notes de bas de page : 1ère partie

1 Phonétiquement : kurv. Ce terme, emprunté à la langue slave, est employé par les Albanais du Kosovo. En Albanie, c’est le mot « lavire »qui est davantage utilisé.
2 Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, tome I, Paris : Édition Gallimard, folio essais, 1949 réédition de 1976, p.17. [Voici l’extrait complet :« L’homme se pense sans la femme. Elle ne se pense pas sans l’homme. Et elle n’est rien d’autre que ce que l’homme en décide ; ainsi on l’appelle « le sexe » voulant dire par là qu’elle apparaît essentiellement au mâle comme un autre sexué : pour lui, elle est sexe, donc elle l’est absolument. Elle se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle ; elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le Sujet, il est l’Absolu ; elle est l’Autre. »]
 3 Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe : tome II, Paris : Édition Gallimard : folio essais, 1949 réédition de 1976, p.425.
4 Albert Doja, Naître et grandir chez les Albanais : la construction culturelle de la personne, Paris : Édition l’Harmattan, 2000, p.27.
5 Note de l’auteur : [Le Kanun est un code coutumier albanais qui a régi des règles dans la société albanaise. Bien qu’aujourd’hui des nouvelles lois soient en vigueur chez les Albanais, le Kanun est ancré dans les mœurs et fait souvent office de loi parallèle. Le dictateur Albanais Enver Hoxha avait pourtant interdit l’application du Kanun par une sévère politique de répression. Pour redéfinir la famille et le rôle de la femme, il s’est calqué sur le modèle de l’URSS qui se targuait de dire qu’il n’y a plus d’hommes ni de femmes, mais uniquement des travailleurs. Ce modèle n’a pas suffi à réduire les inégalités entre les hommes et femmes. En effet, plus de 40 ans de communisme en Albanie n’ont pas suffi à balayer plusieurs millénaires de domination masculine et à éradiquer le patriarcat. Cela constitue la principale différence entre l’Albanie d’une part et le Kosovo et la Macédoine d’autre part]
6 Albert Doja, Naître et grandir chez les Albanais : la construction culturelle de la personne, Paris : Édition l’Harmattan, 2000, p.34.
7 ibid., p. 36.
8 ibid., p. 35.
9 Rosemary’s baby – film de Roman Polanski – 1968.
10 Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe : tome I, Paris : Édition Gallimard : folio essais, 1949 réédition de 1976, p.139.
11 Albert Doja, Naître et grandir chez les Albanais : la construction culturelle de la personne, Paris : Édition l’Harmattan, 2000, p.35.
12 Le mot «  rob »signifie pour les Albanais : propriété ou main d’œuvre, cependant sa définition est bien« esclave », selon l’Académie des sciences albanaise. (Akadamedia e shkencave e Shqiperisë : Instituti i gjuhësisë dhe i letërsisë, Fjalor i shqipes së sotme, Tiranë, Botimet Toena, 2002.)  
13 §28 article 11 – Le Kanun de Lekë Dukagjini – Shtjefën Gjeçovi.
14 Eqrem Çabej est un ethnologue et un linguiste albanais (1908 -1980.) 
15 Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe : tome I, Paris : Édition Gallimard : folio essais, 1949 réédition de 1976, p.128.
16 §38 Article 15  – Le Kanun de Lekë Dukagjini – Shtjefën Gjeçovi.
    Dragùa et kulshedra

    Dragùa et kulshedra

    Introduction

    Entrer en Albanie c’est franchir une barrière mystique dans un pays regorgeant d’anciennes croyances, où les superstitions et les rituels règnent encore. Un éternuement, un hoquet, une démangeaison de la joue, un enjambement d’enfant ou encore la perte d’une chaussette possèdent une réelle signification. Comme si une force extérieure enchantait les faits et gestes et sur laquelle parfois on fonde les mythes. Certaines de ces croyances se seraient propagées lorsque le paganisme faisait foi dans le vieux continent. La religion vint ensuite accompagnée de son courroux, elle parvint à balayer d’un coup de fouet toutes ces croyances pour n’imposer alors que la sienne, la seule, la véridique : le dieu unique. On ne chasse pourtant pas les démons si facilement. Dans les coins les plus reculés de l’Europe, ils continuaient de vivre discrètement parmi les humains. Les Odin et autres Berserk survécurent dans la mythologie nordique. Persée, la Méduse et Pégase tout autant dans la mythologie grecque et enfin les zana et ora(1), tant bien que mal dans la mythologie albanaise. Dans cet article, nous allons voir comment peut se fonder un mythe, mais avant cela, il semble plus nécessaire dans un premier temps, de tenter de le faire survivre.                    

    Les enfants nés coiffés

    Lors del’accouchement, il arrive que  l’enfant naisse coiffé(2). Cela signifie que le sac amniotique, qui contient le liquide du même nom, couvre le bébé entièrement à la naissance. Dans les croyances européennes, ces naissances sont vues comme étant de bon augure ; chance et félicité accompagneront ces enfants toutes leurs vies. En outre, on leur prête des vertus surnaturelles : comme l’immunité à la noyade et l’impossibilité de mourir tué par balle, notamment dans les croyances espagnoles. En Asie du Sud-Est, on leur attribue le don de clairvoyance ; en Afrique du Sud, le don de voir l’esprit de ses ancêtres. La croyance slave raconte que l’enfant né coiffé devient un loup-garou. Il existe également d’autres croyances analogues dans les pays scandinaves et germaniques. Chez les Albanais, l’expression pour désigner les enfants nés coiffés est : i lindur me këmishë. « Né en chemise. »(3). La coiffe est généralement conservée par les Albanais qui en font un talisman pour l’enfant. Les aptitudes qu’elle offre sont semblables à celles prêtées par les autres cultures européennes, c’est-à-dire, l’immunité à l’eau et au feu, ainsi que le don de clairvoyance et de guérison. Cependant, la coiffe est, chez les Albanais, à l’origine d’un mythe : celui du dragùa et de la kulshedra.

    Le dragùa

    Albert Doja(4) nous informe qu’il existe deux représentations du dragùa. La première le définit comme un dragon ou un monstre ressemblant à l’hydre de Lerne de la mythologie grecque(5). La seconde présente le dragùa comme un héros vivant parmi les humains et qui doit affronter en permanence son rival féminin et maléfique qu’est la kulshedra(6). Selon les croyances albanaises, ce sont les enfants nés coiffés qui possèdent la faculté de devenir des dragùa. Ces enfants peuvent aussi présenter des marques telles que : des ailes, au nombre de deux ou de quatre, sous les aisselles, révélant ainsi leur identité. Ces signes peuvent se manifester à n’importe quel âge, mais ce sont souvent les enfants au berceau qui possèdent ce don. Les armes que possède le dragùa sont surtout des outils agricoles tels que : l’age et le soc de la charrue, la fourche, le bâton pour battre le grain ainsi que les meules du moulin avec lesquelles il attaque la kulshedra. Autre effet important, le dragùa possède un berceau comme bouclier pour se défendre de la kulshedra qui, elle, l’attaque avec son urine et le lait venimeux de ses seins. Le dragùa possède une force surhumaine et, de ce fait, est capable de lancer des météores, des éclairs, des arbres, des rochers et des maisons qu’il arrache entièrement de la terre. Un joyau est enfoui dans son cœur en or, mais les sources de son pouvoir, nous apprend Robert Elsie(7), sont ses ailes et ses bras. C’est pourquoi, l’action de vociférer : « Tu thafshin kraht »(8) (Que périssent tes bras) cause une mort immédiate au dragùa. Celui-ci connaît un autre point faible ; en effet, seuls sa mère, Dieu et lui-même sont au courant de ses pouvoirs. Si quelqu’un d’autre apprend son identité véritable ou que son talisman est découvert, il meurt sur le champ. À noter que les animaux de sexe masculin peuvent aussi devenir des dragùa. Le bélier noir par exemple, qui attaque la kulshedra avec ses cornes ou encore le coq noir qui peut transpercer les yeux de celle-ci. Voici ce que nous dit Albert Doja sur le dragùa dans son livre : « Naître et grandir chez les Albanais. »

    « Quand l’orage approche, le dragùa quitte la compagnie des autres hommes sous prétexte d’aller se coucher, et personne sauf sa mère ne connaît le vrai motif de son départ. Il se met au lit, mais son âme quitte son corps pour aller à la réunion des dragùa. À sa place dans le lit, il n’y a qu’une bûche de bois, le vrai dragùa étant loin. » (9)  

    La kulshedra

    L’opposé féminin du dragùa est la kulshedra. Celle-ci vit dans les sources et les fontaines. Elle provoque sécheresses, intempéries et autres catastrophes naturelles qui ne cessent seulement lorsque des sacrifices humains lui sont octroyés. Au Sud de l’Albanie, la kulshedra est aussi représentée comme un serpent de sexe féminin entourant la terre. Elle est capable de l’écraser si des sacrifices humains ne lui sont pas offerts tous les jours. Dans la région de Dukagjin, la kulshedra apparaît sous les traits d’une femme normale, mais aussi d’une anguille, d’une grenouille, d’une tortue ou d’un lézard, toujours de sexe féminin cependant. À Tirana, on croit que les petits de la kulshedra ont l’apparence de serpents. À Prishtina, la kulshedra est représentée comme un serpent appelé bolla. Quant aux régions montagneuses du Nord, on raconte qu’un serpent qui vit 50 ans sans être vu se transforme en bullar, un reptile qui en allaitant les serpents leur procure leur venin. Si la bullar vit encore 50 ans sans être aperçu, elle devient une ershaj, un reptile qui mange le cœur des hommes. Enfin quand l’ershaj vit encore cinquante ans sans être vue, elle devient enfin une kulshedra. Voici la description qu’Albert Doja nous fait de ce monstre :

    « La kulshedra est représentée comme un démon de l’orage, un être géant et affreux, dégoûtant et horrible, de sexe féminin, avec de gros seins pendant jusqu’à terre, avec une longue queue et neuf têtes, les langues pendantes, du feu jaillissant des gueules grandes ouvertes, couverte sur toute la face et sur tout le corps de longs poils roux. Quand elle s’approche, le temps se gâte, les nuages noirs couvrent le ciel et de gros orages éclatent. On dit que les petits orages sont causés par ses rejetons. » (10)

    La symbolique de la lutte

     

    Dans le mythe opposant les deux monstres, seul le dragùa peut lutter contre la kulshedra. La légende raconte que le dragùa doit noyer la kulshedra afin de l’anéantir définitivement sans quoi elle pourrait ressusciter. Dans les montagnes de Çermenika au centre de l’Albanie, la croyance veut que la kulshedra ait été noyée par le dragùa dans le Shkumbim, fleuve notamment connu pour être la frontière naturelle entre le dialecte gègue au nord et le dialecte tosque au sud. Les habitants du nord de l’Albanie sont aussi persuadés que le dragùa et la kulshedra se sont affrontés sur les méandres du fleuve Drini, près du pont du vizir à Kukës(11). Les gigantesques rocs reposant sur les rives et dans le lit du fleuve en seraient la preuve irréfutable.

    Le pont du vizir. Photo de Kel Marubi.

    Les analyses d’Albert Doja offrent une explication de la symbolique de cette lutte. Les représentations de l’enfance et de la vie utérine semblent évidentes. Le sac amniotique dans lequel baigne l’enfant dans sa vie utérine est fourni par sa mère qui le protège. La conservation de la membrane amniotique à la naissance est vue comme la prolongation de la protection maternelle dans la vie extra-utérine de l’enfant, c’est pourquoi la découverte de cette membrane par un tiers entraîne la mort immédiate du dragùa. Les attributs du dragùa et de la kulshedra sont inextricablement liés à l’enfance et plus précisément à la vie intra-utérine. Rappelons que le dragùa a un berceau comme bouclier pour se protéger de la kulshedra qui lui lance des jets d’urine et du lait venimeux. Comme il est mentionné plus haut, la kulshedra est un monstre marin qui doit être noyé pour être définitivement tué. Les membranes amniotiques et les eaux maternelles représentent ainsi les attributs de la naissance auxquels se réfèrent  symboliquement le dragùa et la kulshedra. La mort de l’un comme de l’autre figure « de façon symbolique comme un retour dans le ventre maternel, là d’où ils sont venus. […] Leur combat ne serait finalement que la représentation symbolique du retour cyclique dans le monde aquatique et chthonien de la mort, pour pouvoir parvenir, comme la végétation, au renouveau cosmique d’une nouvelle naissance. » Enfin, la kulshedra est, de par sa nature, malfaisante. Ainsi, « elle s’oppose à tout ce qui peut symboliser le développement humain et social, à tout développement économique, agricole et patriarcal du groupe familial, parental et territorial. » Ajoutons que la kulshedra assèche la terre et qu’elle s’oppose ainsi à toute forme de vie végétale et animale, alors que les armes du dragùa sont des outils agricoles, représentant le rapport qu’ont les hommes avec la culture de la terre et par extension, la vie.

    Un monstre féminin

    Albert Doja donne également une autre explication symbolique de ce monstre féminin qu’est la kulshedra. En effet, on peut se demander la raison pour laquelle ce monstre est irrémédiablement féminin. Voici l’avis d’Albert Doja sur la question :

     « Dans ce démon féminin, ne serait-il pas possible de voir […] une malveillance naturelle de la féminité à l’égard de la transmission de la vie, une hostilité qu’il convient cependant de surmonter par des techniques rituelles et sociales appropriées, dans l’intention de se concilier mystiquement et de rendre favorables les forces génésiques propres à la féminité ? »(12) 

    Dans les croyances populaires albanaises, la stérilité est par exemple uniquement associée à la femme. Une femme stérile est « considérée comme un être inachevé. » Puis, le taux élevé de fausses couches et de mortinaissance sont des exemples de cette malveillance que décrit Albert Doja. Ainsi, la capacité exclusive de la femme concernant le don de la vie, mais aussi par opposition sa difficulté, où parfois son incapacité à la fournir, auraitdonné naissance à ce démon féminin originaire des eaux maternelles qu’est la kulshedra. Ces croyances ont donné naissance à des superstitions liées à la fécondité et au développement de l’enfant. Par exemple, une femme enceinte ne doit pas avoir les cheveux mêlés de peur qu’elle noue l’enfant et ne le délivre pas à la naissance. Lors de l’accouchement, rien ne doit rester fermé à l’intérieur de la maison ; on ouvre les portes, tiroirs, coffres etc. On secoue également des arbres pour qu’ils laissent plus facilement tomber leurs fruits. Lors de l’allaitement, la mère ne doit pas serrer la main aux autres personnes et d’autant plus se méfier des femmes infécondes qui peuvent s’emparer de son lait maternel. Les femmes enceintes sont généralement surprotégées dans la société albanaise. Ces rituels et l’élévation temporaire du statut de la femme enceinte sont en décalage avec un système profondément patriarcal. Ainsi, ces comportements pourraient être expliqués comme étant des réminiscences du système matriarcal indo-européen en vigueur au début de l’Antiquité, 3000 ans avant notre ère. Il est difficile aujourd’hui de définir l’ampleur de ces pratiques dans les régions albanaises. S’ils subsistent davantage dans les zones rurales, ces rituels et ces superstitions sont néanmoins ancrés dans l’inconscient collectif albanais.

    Dans la poésie albanaise

    Les dragùa et les kulshedra sont souvent évoqués dans la poésie albanaise. Le poète Fan Noli dans l’éloge qu’il fait au héros Bajram Curri écrit :

    « Sur le sol tremblant, il se tient
    Car du séisme jamais il ne craint
    Dif(13) dragùa de Dragobi(14)
    Enfant déjà, fut héros et tribun »

    « Vendi dridhej, ay mbeti
    Se s’tronditej nga tërmeti –
    Dif dragoj i Dragobisë,
    Trim tribun i Vegjëlisë. » (15)

    La kulshedra est aussi présente dans la poésie de Fan Noli. Elle est utilisée de façon métaphorique pour désigner une puissance maléfique étrangère comme dans le poème : « Thomson et la kulshedra ». Skenderbeu, le héros national albanais était aussi désigné comme étant une kulshedra en raison de la terreur qu’il semait dans les rangs ottomans. Toutefois, le principal biographe de Skenderbeu, Marin Barleti, rapporte que le jour de la naissance du héros national, sa mère aurait rêvé qu’une kulshedra allait s’emparer de l’Albanie et dévorer ses habitants. En revanche, le poète Naim Frashëri, dans son poème « L’histoire de Skenderbeu »  hausse le héros national au rang de dragùa. Dans la tradition orale albanaise, Skenderbeu est également le plus souvent considéré comme étant un dragùa. Albert Doja nous rapporte des passages du folkloriste albanais Qemal Haxhihasani décrivant le héros national albanais :

    « Il était invulnérable, ni balle, ni épée ne le touchaient point, car il est né coiffé, comme naissent les dragùa. Il est né avec des ailes sous l’aisselle, comme naissent les dragùa. Il est né avec la marque d’une épée sur le bras et avec des ailes sous l’aisselle. » (16)

    « Ate s’e zinte plumi, s’e pritte shpata, se ka pasë le me kmishë, siç lejnë drangojt. Ka le me fletë nën sjetull, sikur lejnë drangojt. Ka le me ni shej si shpate n’krah dhe me fletë nan sqetël. »

    « Skanderbeg (17) étant venu à Bulqiza, il est allé à la chasse près du village. Ses chiens qui étaient éloignés un peu devant lui, il les retrouve aux prises avec une kulshedra, Skanderbeg soulève alors ces grosses pierres, qu’il lance à la kulshedra, qu’il tue net sur le coup. Les rochers se trouvent au lieu-dit Rrasa e Doriçet et s’appellent les Rochers de Skanderbeg. » (16)

    « Kur kishte ardhë Skënderbegju nji herë në Bulqizë, kishte dalë me gjue aty afër katundit. Langojt e vet, qi kishin hikë përpara, i gjet tu u zanë me ni kulçedër. Ngre ata gurë të mdhej Skënderbegju, ja fugj kulçedrës dhe e le top në vent. Gurët gjinden të Rrasa e Doriçet dhe quhen Gurët e Skënderbeut. »

    Jeu vidéo

    Pour conclure, voici un fait amusant. Le développeur de jeux vidéos japonais Square Enix s’est inspiré de ce mythe albanais pour inclure le dragùa et la kulshedra comme des monstres dans le jeu : Final Fantasy XI. Voir les images ci-dessous.

    Le dragùa. La kulshedra.


    (1) La zana est un esprit des montagnes comparable à la fée. La ora est un esprit féminin protecteur qui accompagne une personne tout le long de sa vie.

    (2) 1 cas sur 80’000 dans les accouchements médicalisés.

    (3) Cette appellation n’est pas uniquement albanaise.

    (4) Albert Doja est un docteur en anthropologie sociale. Il a enseigné la sociologie à l’Université de Paris-VIII.

    (5) Le dragùa fait penser au terme dragon. Selon Albert Doja, le nom est uniquement un emprunt linguistique au grec et au latin.

    (6) Aussi orthographié Kuçedra.

    (7) Robert Elsie est un albanologue et un spécialiste du folklore albanais.

    (8) Invective populaire albanaise.

    (9) p. 138 – Albert Doja – Naître et grandir chez les Albanais.

    (10) p. 131-132 – Albert Doja – Naître et grandir chez les Albanais.

    (11) Kukës est une ville du nord-est de l’Albanie.   

    (12) p. 135 – Albert Doja – Naître et grandir chez les Albanais.

    (13) Le Dif est un monstre de la mythologie albanaise.

    (14) Dragobi est un village du Nord de l’Albanie.

    (15) Tiré du poème « Shpell’e Dragobisë ». (La grotte de Dragobi)

    (16) p. 140 – Albert Doja – Naître et grandir chez les Albanais. 

    (17) Autre orthographe pour Skenderbeu.

    Sources

    Ouvrages :

    • Naître et grandir chez les Albanais, la construction culturelle de la personne – Albert DOJA – 2000, l’Harmattan.
    • A Dictionary of Albanian Religion, Mythology, and Folk Culture – Robert ELSIE – 2001, C. Hurst & Co.
    • Album – Fan S. NOLI – 2007, Almera.

    Sites :

    • http://croisic1.over-blog.com/hydre-mythes-et-legendes-creatures-imaginaires-feerie-land
    • http://mettreaumondeaunaturel.blogspot.ch/2014/01/mythe-et-magie-de-la-naissance-dun-bebe.html
    • http://www.albasoul.com/letersia/Rilindja/nfrasheri/kreu3.htm
    • http://www.forumishqiptar.com/threads/153519-Sk%C3%ABnderbeu-me-bisht-pronari-i-tok%C3%ABs-ku-u-gjet-statuja-E-hodh%C3%ABn-nga-nj%C3%AB-kamion
    • http://lajmpress.com/lajme/kulture/29086-gjendet-nje-statuje-e-skenderbeut-me-bisht.html
    • http://gazetadielli.com/figura-e-skenderbeut-qe-bashkoi-nolin-me-konicen/
    • https://www.shqiperia.com/Aleksandri-i-Madh-dhe-Skenderbeu-me-epitetet-%5CGjarpri-Dragoi-Kucedra%5C!-.5708/