« Immigration » © Agim Sulaj.

Chapitre I : le brave part en exil.

            Je n’avais pas cinq ans lorsque, le 11 mars 1990, le car qui transportait ma famille pénétrait le sol helvétique. Pendant mon enfance, les souvenirs de ce voyage s’effaceront peu à peu. Il ne survivra plus tard que le souvenir flou d’une chanson diffusée dans l’autocar. Je gardais ce précieux souvenir pour moi, comme un secret, sans savoir s’il était réel ou tout simplement le fruit de mon imagination. J’ignorais pour quelles raisons j’avais été marqué par ce détail musical, mais je lui accordais une importance toute singulière. Le souvenir incertain de cette chanson était l’unique élément qui me permettait de m’attacher à ce voyage, de me convaincre que moi aussi j’avais vécu cet épisode.  Je suis longtemps resté attentif aux chansons albanaises qu’écoutaient mes parents, espérant peut-être un jour la retrouver. Puis j’abandonnais progressivement cette idée, l’espoir de la retrouver était devenu comme le souvenir lui-même, rien de plus qu’un autre souvenir.

            Mes parents évoquaient que trop rarement leurs vies passées au Kosovo. Lorsqu’ils ont quitté ce pays dans les années 90, ils ont, semble-t-il, comme beaucoup d’Albanais, emportés leurs souvenirs avec eux. Non pas pour les préserver lorsqu’ils arriveraient à destination, mais pour s’en débarrasser en chemin, les jeter aux bords de la route pour se délester, comme une valise qu’on vide pour pouvoir continuer à avancer. Quand je me rends au Kosovo en voiture, je me plais souvent à imaginer que ces routes sont regorgées de souvenirs orphelins et qu’ils auraient tant à nous révéler. Je m’imagine parfois en saisir quelques-uns, voir ce qu’ils renferment et par le plus grand des hasards, pouvoir agripper ceux de mes parents trainant là sur un talus ambré.

            J’aurais aimé pouvoir dire que j’avais vécu ce voyage en pleine conscience des événements qui se déroulaient. Si j’avais la possibilité d’interroger mes parents à ce sujet, j’y renonçais chaque fois. J’anticipais une déception ou j’avais peut-être tout simplement peur de déconstruire un imaginaire dans lequel je me complaisais. Car j’allais véritablement vivre cet exil par procuration, écoutant d’innombrables chansons albanaises abordant cette thématique. J’aurais sans doute voulu être un de ces chanteurs racontant l’exil des Albanais. Ces ballades me fascinaient, elles semblaient me venir d’outre-tombe, couvertes de sang et de terre, de gjak et de dhé. Quand je les écoutais, l’exil de mes parents me semblait banal, sans souffrances. Ces chansons avaient façonné en moi un imaginaire et il fallait que l’exil de mes parents correspondent parfaitement à cela. Car je souhaitais moi aussi partager avec eux cette souffrance que la mémoire de mon jeune âge m’avait arrachée. Je refusais l’idée d’être venu en Suisse tout blanc, lavé de mon jeune passé d’exilé, mais je ne pouvais finalement que me résigner à faire le deuil impossible de ce passé. Impossible car si on peut faire le deuil d’une personne dont le souvenir est toujours présent, comment fait-on le deuil de quelque chose dont on ne se souvient plus, mais duquel on est certain qu’elle a existé ? Voilà que je parviens à utiliser des mots à la hauteur de ces tristes ballades albanaises. Il ne me manque plus qu’à employer les mots « sang » et « terre » et j’aurais rempli le cahier des charges, inscrivant ce texte dans la droite lignée de ces chansons.

            Vers la fin des années 2000, le souvenir de cette chanson s’était complètement estompée. Avec l’arrivée de l’internet 2.0, les vieilles chansons albanaises foisonnaient sur différents sites web. Un jour, alors que j’écoutais passivement quelques chansons sur YouTube, le média me suggérait une vidéo. Sur la vignette on observait un homme aux cheveux châtain clair et une barbe complète, on devinait qu’il était installé sur le siège d’un bus. Je connaissais cet artiste et j’appréciais ses chansons, mais je n’avais jamais écouté ce titre. Je cliquais enfin sur la vidéo et la musique débuta. Les premières notes de la çifteli me donnèrent immédiatement des frissons, une excitation soudaine s’emparait de moi. La voix du chanteur vint ensuite accompagner la musique et tous les souvenirs me revinrent en un seul bloc. J’accourais tout agité vers mes parents, et leur demandais s’ils se rappelaient d’une chanson particulière lors de notre voyage en bus. Ils cogitaient tous les deux mais ils étaient surtout surpris par mon état d’excitation, ils finirent par me demander des explications. Je leur confiais mon secret et leur fis écouter la chanson de Sinan Vllasaliu : Niset trimi për gurbet (le brave part en exil). Ils sourirent tous les deux et me révélèrent enfin que ce titre passait autrefois tout le temps à la radio. Ils me confirmèrent enfin que la chanson était très souvent diffusée pendant le voyage. Mon père se souvenait même qu’il trouvait déplacé le fait que le conducteur puisse diffuser sans arrêt cette chanson qui rappelaient aux passagers leur exil douloureux. C’était la première fois, après presque 20 ans, que mes parents évoquaient ce voyage. Ils se plongèrent aussitôt dans leurs souvenirs pour me raconter d’autres événements liés à ce trajet. Leurs paroles se libéraient peu à peu, leurs souvenirs réapparaissent comme une pluie torrentielle survenant après de longues années de sécheresse. Pourtant, ces souvenirs d’une vie entre-deux, d’un nul-part, ni d’un ici, ni d’un là-bas, d’une parenthèse qu’ils avaient oubliés, peut-être intentionnellement, leur revenaient à la figure avec une immense tristesse, mais à ma plus grande joie.

            Mes parents avaient été réticents à ma raconter cette histoire car il s’agissait pour eux d’une banale intersection, d’une étape obligatoire pour mener une plus belle vie ailleurs. Lors de leur établissement en Suisse, ils ne pouvaient se douter qu’ils allaient rencontrer tant de difficultés pour se régulariser, autant d’obstacles à affronter, tant de violences institutionnelles à subir dans une Suisse qui ne voulaient pas de ces nouveaux albanais. Ils ne se doutaient pas qu’ils ne reverraient leurs familles au Kosovo pendant dix ans, enfermés dans une cage dorée où ils avaient uniquement le droit de travailler, de se taire et de se faire le plus discret possible. Ce voyage en bus ne leur semblait qu’un événement futile par rapport à ce qu’ils allaient devoir supporter.

            Ces ballades albanaises sur l’exil saisissaient donc tous les souvenirs abandonnés sur la chaussée pour fabriquer une histoire commune à tous ceux qui l’ont vécu. Si ces chansons sont si tristes c’est parce qu’elles racontent le deuil d’une vie qu’ils ne connaitront plus. Il paraît que le deuil d’un parent avec lequel on a été en conflit est encore plus douloureux et difficile à accomplir. Et c’est bien un Kosovo blessé, avec un avenir incertain, que les Albanais ont quitté dans les années 90. Le déracinement qu’ils ont vécu était un choc violent, un traumatisme avec lequel ils devaient se reconstruire. Je ressentais, pour ma part, le besoin essentiel de revenir sur ces événements pour me reconstruire moi-même, faire la paix avec mon histoire. Cette chanson du brave qui part en exil allait être le point de départ, celui qui me permettra d’initier le dialogue avec mes parents, de me rapprocher d’eux et de leur pardonner le déracinement qu’ils m’avaient infligés ; un déracinement que je ressentais au plus profond de moi, comme une boule au ventre inexpliquée que je devais extraire. La réapparition de cette chanson était synonyme pour moi de renaissance, j’allais enfin tout me rappeler de ce voyage : l’arrivée à la gare routière de Gjakovë en motoculteur ; le bus qui devenait soudainement bleu ; le visage sombre des passagers ; des gardes-frontières suisses qui menaçaient de renvoyer mon père ; des portes magiques vitrées qui s’ouvraient automatiquement dans une station-service ; et enfin de ma première nuit dans un centre pour réfugiés à Bâle.

Ce texte fera probablement l’oeuvre d’une suite en plusieurs chapitres. 

 

Paroles de la chanson en albanais

« Nisej trimi për gurbet,
Përshëndet shokët e vetë.
Përqafon babë e nënë,
E merr malli për vatan.

Amanet po e lah
Kur në gurbet mos me rrah.
Buk e kryp në vatër tonë
Je çelik për gjithmonë.

Zemra i djeg kur i len fëmijët,
Qe kanë mallë për dy prindë.
Lotët rrjedhin si burim,
Më kalon jeta në përmallim.

Kur degjoj çiftelin,
Më rrëmbën mallin e shkrin.
Lotët rrejdhin si burim,
Digjen flakët për vendin time. »

Paroles de la chanson en français.

« Le brave part en exil,
Il dit adieu à ses amis.
Il embrasse son père et sa mère,
Sa patrie lui manque déjà.

Je laisse comme testament,
De ne jamais connaître l’exil.
Du pain et du sel dans nos foyers,
Tu seras toujours fort comme l’acier.

Son cœur brûle quittant ses enfants,
Qui ressentent le manque de deux parents.
Les larmes coulent comme l’eau des sources,
Je passe ma vie dans les souvenirs.

Quand j’entends la çifteli,
Elle m’enlève le manque le fait fondre
Les larmes coulent comme l’eau des sources,
Les flammes brûlent pour mon pays. »

Playlist personnelle de chansons albanaises traitant de l’exil :
La playlist sur YouTube 

Agim Tejeci – O vendi im
Dava Gjergji – Kengë për kurbetin
Elsa Lila – Moj e bukura More
Gezim Nika – Shqipëria O nëna ime
Ilir Shaqiri – 500 vjet pa u parë
Ilir Shaqiri – Do t’kthehem në Prishtinë
Ilir Shaqiri – Kthehu
Ilir Shaqiri – Lamtumirë
Ilir Shaqiri – Mergimtari
Ilir Shaqiri – Poçari
Malesori – Kthehuni
Sabri Fejzullahu – Atje është Kosova
Sinan Vllasaliu – Gyrbeti
Sinan Vllasaliu – Në rini kam ardh në kurbet
Sinan Vllasaliu – Niset trimi per gurbet
Sinan Vllasaliu – Unë e kam një shok
Shaqir Cërvadiku – Atje atje larg
Shaqir Cërvadiku – Një grusht dhé
Shaqir Cërvadiku – S’kam kujtu se m’gjen pranvera
Shkurte Fejza – Çka ka zogu
Shkurte Fejza – E kam emrin Kosovar
Shkurte Fejza – Mos ja kthe shpinen atdheut
Shkurte Fejza – Oj Kosovë, nëna ime
Shkurte Fejza – Prap po nisen për mërgim
Shqipe Kastrati – Jetojë larg në gurbetë

« L’étranger » © Agim Sulaj.
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