Pjetër Marubi – date à voir
  On situe l’invention de la photographie en 1839 à Paris lors de sa présentation à l’académie des sciences. C’est en 1858 qu’elle apparait la première fois en Albanie sous l’objectif de l’italien Pjetër Marubi. Celui que l’on considère comme le père de la photographie albanaise créa son studio à Shkodër qui vit développer plus de 150’000 clichés entre 1858 et 1940. Il forma la jeunesse à la photographie et participa à  l’élan identitaire albanais du XIXème siècle que l’on nomme la renaissance nationale (Rilindja kombëtare). On ne redécouvrit pourtant ces photos que bien plus tard, en 1991. La dictature communiste les avait contraintes à l’obscurité. Il fallut attendre la chute du régime pour que rejaillisse du passé le trésor gardé par Gegë Marubi, dernier de cette illustre lignée. La famille Marubi a mis en lumière l’Albanie et les albanais pendant plus de 80 ans, offrant à son pays un patrimoine photographique remarquable. À leur tour maintenant d’être sous le feu des projecteurs.

Pjetër Marubi

Pietro Marubbi nait en 1834 à Plaisance (Piacenza) au nord de  l’Italie où il apprend le métier de sculpteur, de peintre et d’architecte. Mais c’est vers un art tout récent qu’il est attiré : la photographie. L’Italie est cependant en pleine réforme lors de la moitié du XIXème siècle. La région du nord de l’Italie (Royaume Lombard-Vénitien) est sous administration austro-hongroise, aux dépens de Garibaldi, leader pour l’unification des régions italiennes. Marubbi partisan de ce dernier, est accusé d’être impliqué dans l’assassinat du maire de Plaisance. En 1856, il se voit obligé de fuir l’Italie et choisit l’empire ottoman pour terre d’accueil. Il effectue un bref passage à Corfou puis à Vlorë. Là, il rencontre le consul Italien qui lui conseille de se rendre à Shkodër car la ville est peuplée de catholiques. C’est ce qu’il décide de faire et s’y installe la même année de sa venue en région albanophone. Dans une chambre de 35 mètres carrés, il crée son studio de photographie, qu’il baptise en albanais : « Dritëshkronja » signifiant « écrits de lumières ». En 1858, il photographie le leader de l’insurrection albanaise de Shkodër, Hamzë Kazazi (photo 1 du diaporama). Cette photo est considérée comme la première photographie albanaise.  Au début, les clichés sont pris en studio, qu’il développe lui-même sur des plaques de verres au collodion. Ses photographies sont mises en scène, il utilise des décors, de la paille, des chaises installés pour l’occasion ainsi que des fonds souvent peints par lui-même, représentants des montagnes, des forêts ou des champs. Ce n’est que 3 ans après sa première œuvre qu’il photographie les paysages et les rues de Shkodër. Au fil  du temps, Pietro Marubbi se fait connaître par la population de Shkodër. Et malgré que la représentation des hommes soit interdite dans l’empire, il exerce son métier en suscitant l’intérêt des habitants qui ont plaisir à lui servir de modèles. Il parle albanais et son nom est albanisé, il devient : Pjetër Marubi. Il fait la connaissance d’Arsen Idromeno, père de Kolë Idromeno, celui qui introduira le cinéma en Albanie. Kolë devient l’apprenti de Marubi. Il se lie d’amitié avec un montagnard, Rrok Kodheli et prend sous son aile son fils Mati, pour lui enseigner le métier. Le premier de ses apprentis sera envoyé à l’académie des arts de Venise et le second à Trieste. Malheureusement, Mati Kodheli meurt subitement en 1881 à l’âge de 19 ans. Il est fatalement celui dont on possède le moins de photo.  Marubi prend alors comme apprenti le second fils Kodheli, Mikel, dit Kel. Il est à son tour formé par le maître et comme son  frère, est envoyé à Trieste pour apprendre la profession. (Sur la photo 2 du diaporama nous pouvons voir en formation le jeune Kel à gauche qui pose au côté d’un aède albanais) Pjetër Marubi fait partie intégrante de la ville, il est également concerné par l’avenir de l’Albanie sous administration ottomane. Ses clichés sont par ailleurs publiés dans des revues italiennes, anglaises et françaises. Il est un valeureux témoin des événements marquants que traverse l’Albanie lors du XIXème siècle. Citons l’insurrection de la région de Mirëditë en 1876-77 ou en 1878 lorsqu’il photographie la délégation de Shkodër en route pour la ligue de Prizren, qui avait pour but de tracer les frontières d’une Albanie indépendante. Les anonymes ont pourtant aussi leurs place dans son studio et sur sa pellicule. Il photographie le quotidien du peuple albanais, des marchands, des montagnards, des guerriers,  des prêtres, des mendiants et des prostituées. Il dépeint une véritable mosaïque de personnes que constituait l’Albanie à cette époque. Il participe à la construction de la ville en peignant les façades de la nouvelle église orthodoxe de Shkodër en 1898. Entre 1885 et 1890, il acquiert du nouveau matériel et réaménage son studio en y installant des verrières qu’il peut couvrir avec des rideaux afin de diffuser la lumière à sa guise, enfin il abandonne le collodion pour le bromure d’argent qui est produit de manière industrielle. Vieillissant, il poursuit son métier bien que son activité se soit raréfiée depuis 1890. Il meurt à Shkodër en 1903 sans héritier biologique.

Kel Marubi

C’est Kel Kodheli qui hérite du studio. À la mort de son maître, il prend son nom en hommage et devient Kel Marubi. Son frère décédé, Mati portera également le nom Marubi. Les techniques photographiques ayant évolué depuis la première photo albanaise, Kel Marubi deviendra le photographe le plus prolifique de la dynastie. Comme son père spirituel, il utilise des décors peints, mais cette fois souvent par son ami Kolë Idromeno. Kel brille par la mise en scène de ses photographies, à l’image de celle du barbier ou celle de l’enrôlement d’un albanais dans l’armée ottomane (Photo 3 et 4 du diaporama).
Pjetër, Mati, Kel et Gegë Marubi.
Kel Marubi est au cœur du chamboulement politique que subira l’Albanie au cours du début du XXème siècle. Ainsi, il photographie l’insurrection montagnarde en 1911 et le leader de celle-ci, Dedë Gjo Luli, avec son fils (photo 5 du diaporama). Il photographie la déclaration d’indépendance albanaise en 1912 à Vlorë et les artisans de celle-ci. Il met en lumière ses amis, les célèbres écrivains Ndre Mjeda, Gjergj Fishta et l’homme politique Luigj Gurakuqi (photo 6 du diaporama). Le hasard fait qu’il photographie le jeune Avni Rrustemi, futur bourreau de l’homme politique et grand propriétaire terrien Essad Pacha, qu’il photographie également. La photo du couple de héros, Azem et Shote Galica, en tenue traditionnelle est aussi une de ses œuvres (photo 7 du diaporama). Plus tard il photographiera Ahmed Zogu, futur roi Albanie qui ordonna l’assassinat de son ami Luigj Gurakuqi (Photo 8 du diaporama). Enfin, à Gjirokastër en 1936, il photographie également les débuts politiques d’Enver Hoxha discourant sur un balcon aux côté d’autres personnalités de la ville. Cette photo sera par la suite modifiée par le régime à des fins de propagande, notamment en effaçant les personnes aux côtés du dictateur. Kel Marubi aura été le véritable artiste de la famille. Il professionnalise l’atelier de son père et le fait le connaître au-delà des frontières albanaises. Il devient par ailleurs le photographe attitré de la cours royale du Monténégro. Mais surtout, ses œuvres sont inséparables de l’élan identitaire national que voit l’Albanie se concrétiser au début du XXème siècle. Son appareil aura figé pour l’éternité les visages des bâtisseurs de l’indépendance albanaise, des héros mais aussi des guerres de pouvoir fratricides que connaîtra l’Albanie. Enfin, sans oublier, comme son père, la foule d’anonymes présents sur les plaques de verres. Kel Marubi meurt en 1940 à Shkodër. Il lègue sont studio à son fils Gegë.

Gegë Marubi

Gegë Marubi nait en 1907 à Shkodër. Son père lui transmet le goût du 8ème art et il suit dans les années 1920 des études professionnelles à Lyon dans une école de photographie fondée par les frères lumières. Gegë devient un des meilleurs photographes de sa génération, il remporte des prix d’expositions à Bari et à Thessalonique. Il délaisse malheureusement son appareil en 1940 à cause de la guerre et le régime communiste par la suite l’empêchera d’exercer et de publier les photos du studio. Il est pourtant l’héritier de plus 150’000 clichés qu’il garde précieusement dans son studio jusqu’à sa mort en 1984. L’archiviste, Gegë Marubi, sans descendant met alors fin à la dynastie Marubi. En 1991, on redécouvrit le graal que la dictature avait tenté de dissimuler. L’histoire albanaise revint aux albanais. On comprit enfin qui était Gegë Marubi, ce chevalier démuni, héritier d’un des plus beaux trésors historiques que compte l’Albanie.

Conclusion

La dynastie des Marubi s’inscrit dans la tradition des rhapsodes albanais, témoignant des évènements par leurs écrits de lumières. Le curieux hasard vit s’installer un art tout nouveau côtoyer dans un coin reculé de l’empire ottoman, une terre oubliée, où subsistait une tradition épique des plus anciennes en Europe. Les Marubi nous narrent par l’image, comme s’ils avaient rendu la vue à Homère, 82 ans de chroniques, des évènements marquants de l’histoire albanaise en passant par la vie quotidienne citadine et montagnarde du peuple albanais. On ne pouvait imaginer Pjetër Marubi le fondateur, Kel Marubi l’artiste et Gegë Marubi l’archiviste ne sont pas les uniques membres cette dynastie. Le savoir-faire sera maintenu grâce au grand nombre de photographes que le studio aura formé. Citons Kolë Idromeno, Shan Pici, Dedë Jakova, Pjetër Raboshta ou Angjelin Nenshati. Ceux-ci ont perpétué l’héritage Marubi, en exerçant et formant à leur tour des jeunes photographes. Ainsi, comme les héros immortalisés et les photos sauvegardées, les Marubi s’inscrivent eux aussi au panthéon des éternels. La troisième génération de photographes du studio. De gauche à droite (Dedë Jakova, Shan Pici, Gegë Marubi, Pjetër Raboshta et Angjelin Nenshati)

Epilogue

Nous conseillons vivement le livre d’Ismail Kadaré « Albanie, visage des Balkans » d’où sont tirées les principales sources de cet article, afin de découvrir les photos des artistes ainsi que le texte de Kadaré « Les Marubi, aèdes de la photographie » dont voici un extrait évoquant la rencontre de Pjetër Marubi avec la ville et les habitants de Shkodër.
« Cette rencontre singulière suffit-elle à expliquer le magnétisme secret, à la limite du mystérieux, qui se dégage de ces clichés, ce style, cette grandeur, cette profondeur, cet horizon presque cosmogonique, et surtout ces liens tissés entre la foule des anonymes et les grands de ce monde, les seigneurs et les humbles, l’éternel et l’éphémère ? Tout début connaît l’ivresse, mais l’avènement d’un art entièrement nouveau, dans les conditions déjà évoquées, est un fait bouleversant. Hommes, horizons, ponts, édifices, routes, plaines, nuages par milliers seront « impressionnés ». Les plaques de bromure d’argent fixeront d’innombrables visages, du souverain à la fille des rues, des héros issus des légendes, jusqu’alors invisibles, promis aux fées, porteurs des stigmates divins, au terne petit employé des Postes. Les voilà mis à l’épreuve, en particulier les héros qui n’existaient que par les livres et l’oralité. S’entrouvrit alors le sûr abri de leurs « sarcophages », apparurent en plein jour leurs rides, leur taille rien moins que gigantesque – qu’avait-on imaginé, leurs costumes et leurs armes!! –, qu’avaient-ils de divin ! Pour la première fois, l’ombre de la démythification plana sur leurs têtes. »
Si vous souhaitez découvrir plus de photos, nous vous conseillons également le livre « Marubi, une dynastie de photographes albanais » par Loïc Chauvin et Christian Raby. Ou encore de visiter directement la photothèque Marubi à Shkodër, dont voici l’adresse : Rue Nuri Bushati.

Galerie

Sources :

  • Ismail Kadaré « Albanie, visage des Balkans »
  • Loïc Chauvin et Christian Raby « Marubi, une dynastie de photographes albanais »
  • http://albanovaonline.info/index.php?option=com_content&task=view&id=564
  • http://www.shkodraonline.com/comment.php?comment.news.208
  • http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/tag/marubi/
  • http://www.nba.fi/en/museums/museum_of_cultures/exhibitions/studio_marubi
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