© Elisa Murcia-Artengo

Dans son œuvre « la mise-en-scène de la vie quotidienne », le sociologue Erving Goffman, nous apprends que les individus jouent en permanence un rôle en face des autres. Comme dans une pièce de théâtre où les protagonistes portent des masques pour plaire à autrui. C’est ainsi avec une certaine ironie que, dans la pièce « Sœurs », mise-en-scène par Elidan Arzoni au théâtre Galpon, les personnages vont faire tomber les masques pour se livrer à un pugilat verbal deux heures durant.

Avant de pénétrer sur l’arène, le metteur en scène met en garde les spectateurs : « quand vous entrerez, la pièce aura déjà commencé ». À l’intérieur, on découvre la scène sobre et noir. Au milieu est disposée un grand tapis cendré sur lequel des chaises sont méticuleusement alignés par la sœur aîné, Arblinda. En face, la cadette, Nastassja, l’observe le regard froid, valise à la main, prête à tout déballer. La tension est palpable et l’on devine très vite que ce terrain va se transformer en no man’s land.

Durant deux heures, les deux sœurs ne se ménageront pas, rien ne sera épargné, tous les reproches remontant de la petite enfance à l’âge adulte seront bons à dire. Les assaillantes ne rechigneront pas à porter de violents coups que les spectateurs recevront à double, tant le langage est cru et incisif.

Nous serons d’office pris d’empathie pour Nastassja, venue dans l’espoir de clamer sa souffrance et conjurer la malédiction d’être née en second. Cependant, Arblinda, bien décidée à ne pas se laisser envahir par les envies destructrices de sa cadette, va progressivement renverser ce rapport à un moment charnière où la pièce va dépasser le cadre familial pour tenir un propos plus profond, universel et humaniste. En effet, l’ainée, militante d’une ONG venant en aide aux migrants et aux SDF, va évoquer les souffrances des victimes par ce qu’elle nomme « la géopolitique absurde ». Cette dimension politique ne va alors pas consister à uniquement exposer la confrontation de deux sœurs, mais de deux idéologies que tout oppose. Elidan Arzoni nous confiera par ailleurs que la pièce aborde deux souffrances distinctes : « l’une privée et l’autre du monde ». Effectivement, Arblinda est sensible à la souffrance du monde qui l’entoure, mais insensible aux souffrances de sa sœur, alors que le paradigme est inversé pour Nastassja. Deux visions du monde qui peinent donc à coexister dans nos sociétés contemporaines. Le metteur en scène ira même plus loin, qualifiant les opinions politiques de l’aînée proche de l’extrême-gauche ou de la France Insoumise, alors que la cadette serait une macroniste avérée. La pièce questionne également nos positions face à ces souffrances qui mènent notre monde à se déchirer, mais aussi la place de notre existence individuelle au sein d’une société, d’un monde collectif. Est-ce qu’une souffrance prime sur l’autre ?

Les comédiennes, Arblinda Dauti-Gervalla et Nastassja Tanner, sont époustouflantes dans leurs rôles où les tirades sont interminablement jouissives. Leur corps et mise est à rude épreuve, elles donnent tout, jusqu’à leur propre prénom dans la pièce. « Sœurs » s’inscrit ainsi dans une réalité sociale et politique. Nous le disions, les masques tombent, mais le quatrième mur également. Les spectateurs sont pris à parti dans cette joute verbale. En effet, Arblinda s’adresse soudainement à nous. On ne sait plus sur quel pied danser, est-ce le personnage ou la comédienne qui nous parle ? Peu importe finalement, il s’agit là de la même personne. La réalité nous rattrape ainsi, nous questionne sur notre propre place dans ce monde souffrant d’une « géopolitique absurde ». Et quand nous questionnons la comédienne sur la cause des migrants et sur ses origines albanaises, il devient difficile pour elle de pas être émue. Rien d’étonnant finalement, la pièce avait débuté bien avant que les spectateurs arrivent et finie, dans le réel, bien après que ces derniers quittent la salle ; si l’on peut considérer que cela puisse finir un jour.

« Sœurs » fait l’effet d’un tsunami qui ravage tout sur son passage, les chaises soigneusement ordonnées finissent en désordre, car tout doit être bousculé. La cadette pousse l’aîné jusqu’à ces derniers retranchements, alors que cette dernière renvoi sa colère sur ce monde passif et impuissant qui répète sans cesse les erreurs du passé. Il ne manque plus qu’aux spectateurs de faire écho à cette colère, de provoquer une « émeute » ou un « effondrement », et bien entendu de se précipiter à aller la voir cette pièce.

Arblinda Dauti-Gervalla – actrice
Genevoise, d’origine albanaise, Arblinda Dauti a fait ses études d’art dramatique au Cours Florent à Paris de 2012 à 2015. Elle a été lauréate de la bourse Simon I. Patiño en 2013.
Elle a ensuite joué La Tragédie du Vengeur de Thomas Middleton (m.e.s Jerzy Klezyk) ; Oncle Vania d’Anton Tchekhov (m.e.s Lise Dehurtevent) ; Toc Toc de Laurent Baffie (m.e.s Laurent Baffie, tournée de 2 ans en France, dont le Festival d’Avignon en 2018 et à Casablanca) ; Very Nice d’Eric Carrière (m.e.s Roger Louret).
Sœurs sera le premier spectacle qu’elle jouera dans sa ville d’origine.

 

Nastassja Tanner – actrice

Diplômée de La Manufacture – Haute Ecole de Théâtre de Suisse Romande – Lausanne en 2015, Nastassja Tanner a notamment joué dans Ivanov d’Anton Tchekhov (m.e.s. Alexandre Doublet) ; Lac de Pascal Rambert (m.e.s. Denis Maillefer, au TLH Sierres, Théâtre du Loup Genève, Vidy Lausanne, La Cartoucherie Paris) ; Villa Dolorosa de Rebekka Kricheldorf (m.e.s. Guillaume Béguin, Théâtre du Poche Genève, CDN Montluçon, Vidy Lausanne) ; Adieu Sémione Sémionovitch ! d’après Nikolaï Erdman (m.e.s. Lara Khattabi et Jonas Lambelet, Théâtre Saint-Gervais Genève.
Elle tourne son solo Loubna depuis 2017, notamment au Centre Culturel Suisse à Paris, à la Comédie de Genève et au Théâtre du Pommier à Neuchâtel.
Elle a joué dans plusieurs court-métrages ainsi que pour la télévision : Dévoilées (Jacob Berger) ; dans la série Quartier des banques (Fulvio Bernasconi) ; ainsi que Prénom Mathieu (Lionel Baier).

 

Elidan Arzoni – Mise en scène et costumes

Après des études d’art dramatique auprès de la Section Professionnelle d’Art Dramatique (SPAD) du Conservatoire de Lausanne, il travaille, notamment, avec Bernard Bloch, Eric Devanthéry, Claude Stratz, Omar Porras, Michel Deutsch, Anne-Cécile Moser, Manfred Karge, Michel Kullmann, Anne Bisang, Nicolas Brieger, Geneviève Guhl.
En 2007, Elidan Arzoni crée la Compagnie Métamorphoses. Il fait ses débuts comme metteur en scène avec Huis clos de Jean-Paul Sartre, donné au Théâtre T/50 à Genève en 2008. Suivront : Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès au Théâtre T/50 à Genève en 2010 (mise en scène, scénographie, costumes, lumières et rôle du Dealer) ; La Leçon d’Eugène Ionesco au Théâtre Alchimic en 2011 (mise en scène, scénographie, costumes et rôle du Professeur) ; « Art » de Yasmina Reza au Théâtre Alchimic en 2012 (mise en scène, scénographie, costumes et rôle de Marc), repris avec grand succès au Théâtre Alchimic et au Théâtre de l’Orangerie en 2013 ; Les Liaisons dangereuses de Christopher Hampton d’après Laclos au Théâtre Alchimic en 2013 (mise en scène, scénographie, costumes et rôle de Valmont) ; La Vérité de Florian Zeller au Théâtre Alchimic en 2014 (mise en scène, scénographie, costumes et rôle de Marc) ; Clôture de l’amour de Pascal Rambert au Théâtre du Grütli et au Théâtre Les Salons en 2016 (mise en scène, scénographie et costumes) ; Contraction de Mike Bartlett au Théâtre Alchimic en 2017 (mise en scène et costumes) ; La Grande et fabuleuses histoire du commerce de Joël Pommerat au Théâtre du Grütli en 2018 (mise en scène, costumes et rôle d’André) ; Momo de Sébastien Thiéry au Théâtre Alchimic en 2019 (mise en scène, scénographie et costumes).
Il a signé sa première mise en scène lyrique avec Romeo und Julie, Singspiel de Georg Anton Benda produit par l’Opéra de Chambre de Genève et donné à l’Alhambra en juillet 2018.
Au cinéma, outre de nombreux court-métrages, il a joué le rôle principal dans La mort en exil, moyen-métrage d’Ayten Mutlu, sélectionné au Festival de Cannes en 2002 ; dans Film Socialisme de Jean-Luc Godard ; Ceux qui travaillent d’Antoine Russbach (Meilleure fiction au Prix du cinéma suisse 2019) ; Fortissimo ! de Janine Piguet et la série Frieden de Michael Schaerer.
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