Décolonisation de la politique étrangère du Kosovo et de l’Albanie

Décolonisation de la politique étrangère du Kosovo et de l’Albanie

Isa Boletini & Ismail Qemali – Vlorë, 1912. (instagram.com/foto_vjetra/)

Texte écrit en albanais par Enis Sulstarova.
Traduit et commenté par Leonard Ferati

Introduction

En avril 2017, le ministre des affaires étrangères Serbe Daçiç, remercia le Burundi d’avoir révoqué la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo. Le ministre des affaires étrangères du Burundi, Nyamitwe, dans son entretien avec Daçiç, affirma que les relations entre les deux pays ont toujours été bonnes, et ce depuis la Yougoslavie. Il ajouta que la Yougoslavie a été l’un des premiers pays à reconnaître l’indépendance du Burundi. Il dit : « La République fédérative de Yougoslavie a eu un rôle avant-gardiste dans le processus de décolonisation, et la lutte contre l’apartheid, en renforçant la coalition africaine. Nous honorons Tito pour l’aide qu’il a apportée à l’Afrique.

Aujourd’hui, la Serbie récolte les fruits de l’héritage yougoslave et de la « Yougo-nostalgie » dans sa politique étrangère. Alors que l’élite politique et culturel serbe entamait le processus de désintégration de la fédération dans les années 80, car ils estimaient que cette dernière était un obstacle aux intérêts nationaux serbe. 
La révocation de la reconnaissance du Kosovo de la part du Burundi démontre que la Yougoslavie de Tito jouit encore d’un certain prestige auprès des pays postcoloniaux en raison de son engagement auprès des pays « non-alignés » et son soutien dans le processus de décolonisation.

J’ignore avec quels arguments le Kosovo a justifié sa demande de reconnaissance auprès du Burundi. Sans doute que ce pays d’Afrique aurait réfléchi à deux fois avant de révoquer sa reconnaissance s’il était informé que le Kosovo a été traité comme une colonie dans la majeure partie de l’existence de la Yougoslavie et que son indépendance est précisément un acte de décolonisation. Dans ce texte, j’aimerai soutenir que la politique étrangère de la République du Kosovo (appuyé par la politique étrangère de la République d’Albanie) doit présenter l’indépendance du Kosovo non seulement comme un acte découlant des conséquences de l’irrespect total des droits de l’homme du régime de Miloseviç, mais aussi comme un acte moralement juste qui mit un terme à une politique coloniale d’un siècle de la Serbie à l’égard du Kosovo.

Un pas a été réalisé dans cette direction de la part de l’ambassadrice Vlora Çitaku lors de l’assemblée du conseil de sécurité de l’ONU le 10 juin 2019. Elle déclara « l’indépendance du Kosovo n’est pas le résultat d’une volonté de sécession… l’indépendance du Kosovo est le résultat d’une décolonisation ».

La thèse de la décolonisation du Kosovo envers la Serbie doit être soutenue de multiples manières, y compris de manière diplomatique. Cela permettrait de mettre en lumière cette perspective aux yeux du monde. Cela permettrait d’une part au Kosovo (et à l’Albanie) de neutraliser la « yougo-nostalgie » des pays post-coloniaux étant désormais fortement représentés en nombre aux Nations Unies. Mais aussi de présenter la non-reconnaissance de la souveraineté du Kosovo par la Serbie comme une volonté stratégique de poursuivre une relation asymétrique, coloniale ou néocoloniale entre les deux pays.

Notre argumentation sera divisée en trois parties. Dans la première, nous présenterons l’évolution des concepts de colonisation et décolonisations dans les sciences durant les dernières décennies. Dans la seconde, nous présenterons le Kosovo comme une colonie de la Serbie, au sein même de la Yougoslavie. La troisième partie fera office de conclusion et de proposition de l’utilisation de la perspective de la décolonisation dans le cadre des négociations internationales pour la reconnaissance du Kosovo ainsi que dans les discussions (supervisées par l’Union européenne) entre le Kosovo et la Serbie.

colonialisme et décolonisation

Lorsque nous utiliserons les termes de colonie ou de colonisation, nous ferons référence à un système politique relatif à un empire. Le terme empire sous-entend une interaction entre au moins deux camps, dont l’un d’eux exerce un contrôle politique (intérieur et extérieur) sur l’autre. L’un est le centre du système (la métropole)1 alors que l’autre est une périphérie, autrement dit, une colonie. A la différence d’un état nation, un empire n’a pas de frontière clairement définie, car il se compose d’un ensemble de règles et de lois hiérarchiques formelles et informelles. Un empire peut posséder à la fois une colonie, un protectorat, un territoire sous mandat ou un pays officiellement souverain, qui dans les faits est contrôlé par le pouvoir central (la métropole). Le phénomène de dépendance de la colonie vis-à-vis de la métropole se nomme le colonialisme. Alors que la volonté de créer, maintenir ou étendre l’empire (de la part de la métropole) se nomme l’impérialisme.

La colonisation peut aussi sous-entendre le phénomène démographique où des groupes d’individus issus de la métropole s’installeraient sur des territoires occupés. Les colons s’installent indéfiniment dans la colonie de telles sortes à inverser la tendance démographique et s’approprier définitivement le territoire, tout en gardant une continuité culturelle avec la métropole. Il existe également une forme de colonialisme sans colons. Dans ce cas, la colonisation sous-entend une occupation militaire et une exploitation des ressources naturelles du territoire occupé. Le personnel militaire et civil métropolitain assure la gestion administrative de la colonie, mais ne s’installera pas sur ce territoire. Par exemple, la Grande-Bretagne a colonisé l’Amérique du Nord avec des colons qui s’y installeront définitivement. Alors que le même empire installa une gestion administrative de l’Inde (Raj Britannique) sans colon.

L’objectif de la colonisation est lié à l’hégémonie culturelle. L’appropriation des territoires de la part du colon est justifiée par des stéréotypes sous-entend une infériorité des peuples colonisés. Cette vision entraîne des pratiques administratives et politiques qui transforment le peuple autochtone en citoyen de seconde zone, ayant des droits politiques, économiques et sociaux limités. Autrement dit sans différence culturelle, la situation coloniale n’existe pas. Cela a été prouvé avec les colonies d’outre-mer des pays occidentaux. La hiérarchisation raciale est une manière de créer et de maintenir une distance culturelle. Là où le seul argument de la couleur de peau ne suffit pas, d’autres caractéristiques sont mises en évidence : la langue, la religion, et le niveau de civilisation. Les colonisateurs déterminent aussi le niveau d’autonomie gouvernementale accordé à un peuple en se basant sur l’altérité culturelle. L’anthropologue Ann Laura Stoler l’expression de « gradation impériale de la souveraineté » afin de nommer le périmètre dans lequel les habitants d’un territoire jouissent de grades civils et politiques différents et modifiables sur les terres et les biens, l’accès aux ressources économiques, etc. Ces grades coïncident avec la hiérarchisation culturelle définie par le pouvoir. Ce qui est prévu par le pouvoir est la création d’un maximum d’exception s’éloignant des normes universalistes, la création d’ambiguïté territoriale et la hiérarchisation de la citoyenneté. (Stoler 2016 : 177)

La décolonisation est le démantèlement de la dépendance coloniale, complété par l’indépendance formelle de la périphérie vis-à-vis de la métropole. D’après une vision conventionnelle, le processus de décolonisation est arrivé à son terme dans les années 1970, époque où les dernières colonies des pays d’Europe occidentale déclarèrent leur indépendance et devinrent membres de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Aujourd’hui, le pouvoir impérial est considéré comme un système politique injuste, qui est remplacé par des relations bilatérales entre deux pays souverains. L’existence de territoire actuellement toujours dépendant des métropoles occidentales est vue comme une anomalie héritée de l’époque coloniale (la majorité de ces territoires sont des îles). Alors que le terme « néocolonialisme » renvoie à une continuité de dépendance informelle, économique, culturelle, et politique entre la métropole et les anciennes colonies.

Les études postcoloniales constituent une approche théorique développée dans les sciences sociales. Celle-ci permet d’étudier l’héritage culturel du colonialisme dans le monde actuel , ainsi que les inégalités structurelles qui existent entre les métropoles occidentales et les pays en voie de développement, qui pour la majorité d’entre eux sont composés d’ex-colonies. La dernière décennie a donné lieu à un élargissement spatio-temporelle de la focale des études coloniales et postcoloniale. Désormais, les études coloniales comprennent aussi ce qu’on appelle « les empires continentaux » en Europe centrale et en Europe de l’Est qui se sont développés en parallèle à l’extension des empires ayant une frontière maritime en Europe.

L’expansion territoriale des empires Austro-Hongrois, Russes ou Ottomans a été écartée des études coloniales qui se concentraient uniquement sur la colonisation de territoires lointains, en dehors du continent européen. Alors que jusqu’à l’invention des chemins de fer, la communication par la mer entre la métropole et ses colonies était plus aisée que la communication terrestre entre le centre et la périphérie d’un empire continental. Si bien que le trajet de Marseille jusqu’en Algérie ou de Londres jusqu’au Caire était bien plus simple que le trajet de Moscou jusqu’à Tachkent (Ouzbékistan) , et ce jusqu’à la construction des chemins de fer en Asie centrale (Moore 2006 : 23). Les mêmes processus de colonisations ont été constatés dans les deux types d’empire, particulièrement dans la seconde moitié du 19e où les empires continentaux ont emprunté toute la logique colonialiste aux empires occidentaux.

Les mêmes processus de colonisation ont lieu dans les différents types d’empire. L’ autre obstacle conceptuel pour mettre en évidence le colonialisme à l’intérieur de l’Europe a été la séparation entre d’un côté, le processus de formation des États-nations, et de l’autre, le processus d’expansion de ceux-ci au-delà des mers. Dans les faits, il s’agit de processus interdépendants. Les États-nations d’aujourd’hui ont été créés, comme les empires d’hier, à travers des conquêtes et une colonisation de territoires durant plusieurs siècles, par exemple la Russie. Les empires des temps modernes (du 18e au 20e siècle) sont atypiques par rapport aux empires pré-modernes. En effet, les empires modernes ont tous l’idée de nation au centre de leur réflexion qui permet le développement d’un « nationalisme impérialiste ». Dans le cas de l’Italie et de l’Allemagne, il y a une continuité directe entre l’étape du rassemblement national, jusqu’à l’étape de l’annexion des colonies sur les autres continents. La colonisation de la Pologne et des pays Baltes par l’Allemagne a commencé dès le moyen-âge, et a continué dans la Prusse de Bismarck. La nation Russe s’est formée sur les bases des frontières impériales des Tsars. L’expansion territoriale impériale de la Russie a été plus grande et plus stable que les autres empires. La construction de l’état-nation en France et au Pays-Bas s’est produite en parallèle aux invasions impériales de ces pays. Autrement dit, il y a un transfert continuel des pratiques gouvernementales (dans les deux sens) entre les colonies et l’état-nation (Breuily 207 ; Etkind 2011 ; Kolsto 2019 ; Kumar 2010 ; Malesevic 2017)

Un apport théorique des études coloniales en Europe est l’utilisation du concept de « colonialisme interne ». D’après Michael Hechter, le colonialisme est « interne » lorsque la métropole et la périphérie se trouvent dans le même pays ou espace géographique. Dans ce cas de figure, le colonisé appartient à une ethnie différente de celle du colonisateur et se soumet à l’exploitation économique et l’assimilation culturelle du colonisateur de celui-ci. Le colonialisme interne produit une séparation régionale et culturelle du travail. En effet, les matières premières sont extraites en périphérie et sont traitées, raffinées, travaillées par la métropole. Les postes de travail à responsabilité sont réservés à ceux qui sont identifiés comme appartenant à la culture dominante. La domination économique du colonialisme interne est renforcée par des mesures juridiques, politiques et militaires (Hechter 1975 : 30-33). D’après Alexandre Etkind, l’expansion impériale Russe (et par la suite celui de l’URSS) peut être qualifiée de « colonialisme interne ». Historiquement, la Russie peut être considérée non seulement comme sujet, mais aussi comme objet du colonialisme. En effet, ce pays a colonisé des territoires étrangers, mais aussi le cœur des territoires russe par les armes. (Etkind 2011). Selon ce point de vue théorique, le régime bolchevik a continué à perpétuer la colonisation des élites occidentales russes, du monde rural russe ainsi que des peuples non-russes. Durant toute l’existence de l’URSS, la Russie était considérée comme « le grand frère » qui portait la nouvelle idéologie socialiste. Celle-ci était amenée en opposition à la décadence bourgeoise des peuples baltiques ou des régimes féodaux arriérés de l’Asie centrale et du Caucase (Annus 2012).

La colonisation interne comprenait aussi les migrations forcées des peuples « non-convaincus » (par le socialisme) ainsi que l’installation massive de russes dans les autres Républiques socialistes. Durant toute l’existence de l’Union Soviétique, les identités nationales (des peuples) ont été colonisées par l’idéologie socialiste, car l’expression du sentiment national n’était autorisée qu’au travers du socialisme. Dans l’expression « peuple soviétique », le premier mot sous-entendait les traditions du passé alors que le second marque une certaine modernité et sous-entendait l’avenir (Annus 2016). Les révolutions de l’année 1989,(chute du mur de Berlin) ont concerné l’Europe centrale ainsi que l’Europe orientale. En effet, ces révolutions peuvent être interprétées comme une nouvelle étape de décolonisation qui a d’abord concerné les empires externes et informels de l’URSS (l’Allemagne de l’Est). Ce processus de décolonisation s’est ensuite généralisé à l’intérieur même de l’empire soviétique (Daniels 2000).

Par ailleurs, il est tout à fait clair que l’argument d’une relation coloniale entre la Serbie Yougoslave et le Kosovo n’est pas uniquement une idée comprenant la période de 1912 à 1939. En effet durant cette période, les Albanais du Kosovo ont subi une politique coloniale clairement établie par la Serbie. Néanmoins, cet argument est aussi applicable durant tout le 20e siècle. L’idée que le Kosovo ait été une colonie interne de la Serbie est le fil conducteur de cet article. Cette thèse a été soutenue dans de récentes études par Avdic & Vlassi 2013, et Berisha 2016. Celle-ci présente la création de l’état du Kosovo comme le résultat d’une lutte anticoloniale des albanais.

Kosovo, une colonie interne de la serbie

Dès la création de la nation serbe, ses élites ont développé un nationalisme impérialiste selon lequel les serbes seraient un peuple divin devant régner sur les slaves du sud et les autres peuples des Balkans. Cet héritage divin serait un héritage de l’empire serbe du moyen-âge. Cette rhétorique a été utilisée par les dirigeants serbes et a été relayée par la presse et tout le système éducatif national. Les plans basés sur une expansion territoriale comme le document « Nacertanije »2 de Ilia Garasanin avaient pour objectif non seulement le rassemblement des slaves du sud sous l’hégémonie serbe, mais aussi la création d’un empire étant en mesure de concurrencer l’Empire Austro-Hongrois ainsi que l’Empire Ottoman (Voir Malesevic 2019). La création de nouveaux états chrétiens dans les Balkans a été soutenue par les grandes puissances Européennes qui pensaient que ces nouveaux états pouvaient d’une certaine manière « contrôler » les musulmans restés isolés après le retrait de l’empire Ottoman (Rexhepi 2017). Dans un livre publié en 1867 (republié en 1887) les auteures Britanique Adeline Irby et Georgiana Mackenzie écrivaient que les albanais musulmans du Kosovo devaient être civilisés par la Serbie chrétienne : « Si la frontière Sud (de la Serbie) bougeait, de manière à inclure la vieille Serbie (le Kosovo), nous verrions rapidement la piraterie s’éteindre. Alors tous les clans et toutes les classes seraient égaux devant la loi ». (Tanner 2017 : 44).

Avec l’invasion du Kosovo en 1912, les albanais se sont soumis à un régime colonial. Les serbes les considéraient comme un peuple tribal, primitif et barbare. Vladan Gjorgjevic (membre de l’académie des arts et des sciences) considérait après avoir examiné le crâne des albanais que ces derniers ne pouvaient qu’appartenir aux races inférieures, car ces derniers étaient « les peaux rouges de l’Europe », car ils ont des queues et vivent dans les arbres (Avdic & Vllasi 2013 : 40-41). Par conséquent, les albanais n’étaient pas assez civilisés pour comprendre l’idée même de nation. De cette manière, la suspension de la mise en œuvre de la constitution serbe était justifiée au Kosovo et dans toutes les autres régions albanaise. La gouvernance de la province (le Kosovo) s’est faite en situation « d’état d’urgence »3 (ibid. p.54). Les albanais ont été massacrés, torturés, volés et renvoyés de leurs propriétés.

Après la première guerre mondiale, le nouvel Empire des Serbes, des Croates et des Slovènes fraîchement créés, signa dans les traités internationaux une clause de protection pour les minorités4. Néanmoins, ces clauses n’entraient pas en vigueur pour les territoires acquis par la Serbie avant 1913. Par conséquent, les albanais ne disposaient pas de la moindre protection (légale) d’un comportement arbitraire de l’état à leur égard (ibid. p.64). Avec l’application du projet de colonisation du Kosovo, les colons serbes et monténégrins ont pu acquérir gratuitement terres, bétails et outils de productions tout en continuant d’étudier dans les écoles serbes. Leurs habitations étaient soigneusement choisies. Leur maison était à côté des routes principales et des chemins de fer, et leurs champs étaient les plus fertiles. Ils travaillaient dans l’administration (de l’empire), dans l’armée ou la gendarmerie. Leur statut privilégié contribuait à alimenter leur sentiment de supériorité vis-à-vis des albanais qui devaient quant à eux quitter le Kosovo (Berisha 2016 : 4, p.58). A la fin des années 30, des intellectuelles reconnus comme Vasa Cubrillovic ou Ivo Andric mirent au point un projet concret de déportation d’albanais en Turquie afin de permettre une colonisation plus rapide du Kosovo. La seconde guerre mondiale ainsi que le démantèlement du Royaume de Yougoslavie mirent fin à ces plans.

La libération de la Yougoslavie du joug allemand fut accompagnée de massacres des « partisans » de Tito à l’égard des albanais qui étaient massivement considérés comme des  collaborateurs. Il existait une opposition à l’encontre des partisans et leur régime dans d’autres territoires de Yougoslavie, même à l’intérieur de la Serbie. Néanmoins, les mesures drastiques pour éteindre la « contre-révolution » furent prisent uniquement au Kosovo et dans les autres régions à majorité albanaise au Montenegro et en Macédoine (Berisha 2016 : 4, p.106).

La situation était tellement favorable pour une « solution finale » des minorités que Cubriloviç jugea opportun de soumettre à nouveau son projet au nouveau pouvoir yougoslave en 19445. En adaptant les « vieilles idées » Serbe aux besoins du nouveau pouvoir, il suggéra que les villages abandonnés par les albanais devaient être colonisés par les villageois slaves qui avaient perdu leurs maisons et leurs richesses durant la guerre. Il ajouta également que parmi eux, devaient se trouver en premier rang les « partisans » puis les membres du mouvement pour « la libération nationale » (Naconalçlirimtare) (Avdic & Vlassi 2013, p.163-164).

Au départ, le maréchal Tito interdit aux colons serbes présents avant la seconde guerre mondiale de retourner au Kosovo. Néanmoins, il revint très rapidement sur sa décision en laissant cette question aux mains de « la commission des réformes agraires ». Cette dernière confirma la majorité des titres de propriété des colons sur les parcelles familiales ou sur les parcelles généreusement offertes avant la guerre. Environ 4’000 familles de colons furent déplacées du Kosovo dans les autres régions de la Yougoslavies (nécessitant un repeuplement). Plus de la moitié furent déplacé en Voïvodine. (Malcolm 1998 : 317-318).

Comme le fait remarquer l’historien Oliver J. Schmitt, jusqu’en 1966 « la politique yougoslave à l’égard des albanais a été caractérisée par des concessions sur le plan théorique … et une répression sur plan administratif » (2012, p.177). Le vrai pouvoir au Kosovo était détenu par la police secrète, l’UDB (Administration de sécurité de l’Etat), qui persécutait également des membres de l’état ainsi que des membres de la Ligue Communiste. L’objectif était d’entraver le développement d’une conscience nationale albanaise. En effet, l’UDB persécuta les enseignants de langue, de lettre et d’histoire albanaise bien que ces derniers enseignaient avec des programmes validés par le régime yougoslave. L’UDB surveillait également tous ceux qui achetaient le journal « Rilindja » (Renaissance) et tous les autres journaux de la presse en langue albanaise. Des dizaines d’intellectuelles et membres de partis politiques albanais furent torturés et tués durant cette période par l’UDB qui faisait également pression sur les tribunaux pour ne pas enquêter sur ces cas. Ces faits ont été rendus publics après la chute de Rankoviç (ministre de l’Intérieur et dirigeant de l’UDB). Malgré cela, les abus ne furent que très légèrement condamnés, et ce parfois uniquement de manière symbolique (Avdic & Vlassi 2013 : 186-195).

Un des actes emblématiques de cette période est « l’opération de désarmement » imaginé pour terroriser la population albanaise. Ceux qui n’étaient pas en possession d’armes étaient interrogés et torturés. Les lieux de tortures étaient mis en place directement dans les oda des familles importantes et respectées ou dans les écoles. Ces actes avaient pour but d’imprégner l’inconscient collectif en associant cette période (de résistance) à l’horreur et la souffrance subies (Berisha 2016, p.158).

De plus, les anciens accords de « migrations » de la population turque de Yougoslavie furent réactivés avec la Turquie. De cette manière, une centaine de milliers d’albanais furent obligés de se déclarer comme turc et poussés à quitter le Kosovo et leurs autres terres natales.

Après 1974, démarre un processus d’amélioration des conditions politiques et culturelles des albanais, en accord avec la nouvelle orientation libérale que Tito suivait dans l’administration de la Fédération yougoslave. Même si le Kosovo bénéficie progressivement d’une large autonomie politique avec la constitution de 1974, la région continue d’être une colonie interne à la Serbie et à la Yougoslavie économiquement. Dans l’économie planifiée yougoslave, le Kosovo avait un rôle de producteur d’énergie et de matière première bon marché pour les industries du nord de l’état. Le développement industriel s’est fait de manière bien plus lente qu’ailleurs et l’écart socio-économique s’est encore creusé avec les autres régions de la Yougoslavie. Les données d’Ibrahim Berisha permettent d’appuyer ces propos :

« Le Kosovo est en déclin constant et cela se voit avec le pourcentage de participation moyen du produit social par habitant en Yougoslavie : En 1947 avec 49 %, en 1953 avec 45.8 %, en 1961 avec 35.8 %, en 1971 avec 33.8 %, en 1981 avec 29.5 %, et enfin en 1988 avec 27.6 %. Autrement dit, la moyenne de participation a été divisée par deux durant le régime communiste. En comparant l’année 1947 et 1988, cette stagnation a été multipliée par 3,6. En comparaison avec la Slovénie, 7,8 fois. Le produit intérieur brut par habitant acquis par le Kosovo en 1981 a été acquis par le Montenegro en 1961 alors que la Macédoine l’a acquise en 1964 ». (2016 : 139).

Berisha écrit qu’en 1950 toute la Yougoslavie profita de centaines de millions de dollars d’aides internationales desquelles le Kosovo ne vit jamais la couleur. En effet, ces aides étant administrées par les différentes fédérations, la partie qui devait initialement revenir au Kosovo fut absorbée par la Serbie. (ibidem, p.129). Les différences ethniques continuaient de déterminer le niveau de vie au Kosovo. Malgré toute la complainte des élites serbes sur la prétendue « albanisation du Kosovo » après 1966, la plus grande partie des emplois du secteur public restait aux mains des serbes de la province. En 1980, un serbe sur cinq (1/5) était employé par l’état. Alors que du côté albanais ce chiffre n’était que d’un sur 11 (1/11) (Malcolm 1998, p.326). En 1981, 80 % des personnes sans emploi du Kosovo étaient albanaises. Alors que les Serbes et les Monténégrins étaient tentés d’émigrer au Kosovo par le biais de la sécurité foncière de l’état, des prêts et d’emplois dans l’administration, la migration des albanais vers les villes était limitée par des mesures administratives. Cela affectait directement les possibilités d’emplois, le niveau d’enseignement ou la possibilité de recevoir des soins de meilleure qualité (Berisha 2016, p.170-171).

Les peines de prison ainsi que les différentes sanctions continuaient d’être données à ceux qui prônaient une amélioration du statut du Kosovo et ce même après 1974. Par exemple, Adem Demaçi fut condamné en 1976 pour propagation de « propagande ennemie » . Après les manifestations de 1981, le niveau de violence monta encore d’un cran et se répandit sur une large couche de la population. Le nombre de mort par arme à feu et de mort sous la torture varie de 11 personnes selon les rapports officiels à plusieurs centaines d’après Amnesty International (Bellamy 2007 : 110).

Le tristement célèbre mémorandum de 1986 de l’académie serbe des sciences et des arts établit que la crise yougoslave commença dans la seconde moitié des années 60.

L’inquiétude des auteurs de ce mémorandum était la réduction des chances de domination serbe sur les autres états membres de la fédération. Pour eux, l’indicateur principal de la faiblesse du gouvernement serbe était le changement juridique du statut du Kosovo ainsi que la domination démographique des albanais dans la province. L’autonomie de la province et sa représentation au niveau fédératif furent interprétées de manière minime par les intellectuelles et les politiciens serbes des années 80. Alors que la « bombe démographique » des albanais du Kosovo fut qualifiée de « génocide silencieux » à l’encontre des serbes. Ces deux derniers thèmes étaient liés à la paranoïa des viols des femmes serbes par des hommes albanais.

Dans une situation coloniale où le colonisé gagne certains droits sociétaux et commence à revendiquer l’égalité ainsi que sa présence dans les mêmes lieux publics que le colonisateur remet en question les rapports de pouvoir. Chez ce dernier, la perte des privilèges acquis jusqu’alors et la perte des espaces exclusivement réservés au blanc ainsi que l’anxiété que le colonisé puisse se considérer comme égal au colonisateur et revendiquer le même statut sont difficilement acceptables. Cette crainte se manifeste avec une paranoïa de viols de masses de la part des « gens de couleurs » sur les « femmes blanches ».

Une partie importante des serbes du Kosovo et beaucoup de serbes en Serbie, habitué à l’image de l’albanais indigène montagnard ne pouvaient pas concevoir que les albanais seraient un jour en mesure de côtoyer les serbes dans les mêmes espaces publics de la société socialiste, que les albanais pourraient être médecin, pédagogue, diplomate, etc. Il est toutefois important de souligner que malgré ces craintes, la société albanaise continuait d’être la moins développée et la plus arriérée de Yougoslavie.

L’importante natalité des albanais du Kosovo était pour la Serbie une preuve du comportement animale et de l’agressivité sexuelle des albanais. Il s’agirait d’une stratégie insidieuse pour vaincre les serbes dans la paix et ne serait pas dû à la pauvreté et des conditions de vie difficiles de la province. Les mêmes conditions qui poussaient les Serbes du Kosovo émigré dans les autres régions du pays. La crainte de la menace des « violeurs albanais » était tellement poussée à son paroxysme dans les médias que certains déclaraient que dans les régions où les albanais étaient majoritaires :

« ils terrorisent et cultivent le sentiment d’insécurité… ils violent qui ils peuvent, les femmes mariées, les jeunes filles, les vieilles dames et même les enfants de 10 ans. Ils violent n’importe où, sur les places publiques, aux arrêts de bus ou dans les ambulances » (Biserko 2012, p.210-211).

L’historien britanique Noel Malcolm (1998, p. 352) remarque que la politique et la rhétorique serbe des années 90 rappellent la politique coloniale poursuivie dans les années 20-30 pour la « serbisation » de la province. En conséquence, les mouvements albanais pour l’indépendance du Kosovo doivent être considérés comme des mouvements de décolonisation, ressemblant aux processus qui eurent lieu en même temps dans l’ex-URSS, l’Afrique du Sud ou le Timor oriental.

Dans les années 1989 à 1999, le Kosovo était en état de siège où son autonomie et les libertés individuelles furent suspendues. La police et l’armée agissaient de manière arbitraire au point qu’ils donnèrent le pouvoir aux directeurs d’entreprises de licencier massivement les albanais pour des suspicions politiques. Toutes les institutions étatiques, scolaires ou culturelle furent interdites ou suspendues. De plus, la majorité des albanais travaillant en tant que fonctionnaire dans les institutions étatiques furent licenciés.

Les mesures de Belgrade créèrent un régime d’apartheid économique pour appauvrir encore plus les albanais du Kosovo, ceci afin de les pousser à quitter la région. Dans les écoles publiques, où les albanais avaient encore le droit d’aller, même si leurs enseignants n’étaient désormais plus payés par le gouvernement, une séparation physique entre les élèves albanais et les élèves serbes fut mise en place, et ce même pour les toilettes.

Durant cette période, la Serbie remit au goût du jour son projet de colonisation du Kosovo avec les serbes déplacés par la guerre de Croatie. Le 11 janvier 1995, le parlement serbe approuva « La Loi pour la colonisation du Kosovo de la République fédérative de Yougoslavie » qui rappelait les mêmes lois approuvées par l’Empire yougoslave. Les serbes qui s’installeraient au Kosovo se voyaient offrir de l’argent pour construire leurs maisons, et des terres fertiles. On trouvait des obstacles juridiques aux albanais lorsque ceux-ci voulaient acheter leurs terres, puis ces derniers étaient encouragés à quitter le Kosovo de différentes manières. Enfin, l’ancien nom de « Kosovo-et-Methochie » fut de nouveau utilisé pour démontrer que la province appartenait à la Serbie (Bellamy 2007, p.115-116 ; Malcolm 1998, p. 346-349).

Après l’année 1999, la Serbie a continué de considérer le Kosovo comme partie intégrante de leur état. La Serbie se présente aujourd’hui comme une victime de l’impérialisme américain pour masquer son propre comportement impérialiste au 19e et 20e siècle. Le royaume de Yougoslavie (que l’auteur nomme la première Yougoslavie) a été créé au nom de la domination serbe dans les Balkans. La République Fédérative Yougoslave (que l’auteur nomme « la deuxième Yougoslavie ») a été dissoute, car pour beaucoup de Serbe, elle était un obstacle pour l’hégémonie serbe sur les autres peuples, particulièrement pour les albanais du Kosovo. La Serbie poursuit aujourd’hui encore son nationalisme impérial en influençant la gouvernance des pays indépendants limitrophes : La Bosnie-Hérzégovine, le Montenegro, la Macédoine du Nord et le Kosovo. Dans sa constitution, la République de Serbie considère le Kosovo comme faisant partie intégrante de son état et qu’il n’y a aucune frontière entre la Serbie et le Kosovo. La Serbie concentre toute sa politique actuelle sur la division ethnique du Kosovo, visant une différence de traitement entre les citoyens du Kosovo. L’objectif étant que les serbes du Kosovo possèdent leur propre gouvernement à l’intérieur du territoire du Kosovo.

Le mur de Mitrovica est un obstacle pour l’intégration des citoyens et les sépare en fonction de leur ethnie, de la même manière que les murs d’Israël en Palestine ou les murs qui jadis entouraient les villes coloniales européennes. Aujourd’hui, dans les communes du Nord du Kosovo, la Serbie finance de nouvelles constructions tout comme dans les régions « extra-territoriale » autour de Manastir comme une nouvelle forme de colonisation ethnique. La Serbie a créé au Kosovo une séparation de l’enseignement, de la télécommunication et de l’énergie pour les serbes. Elle insiste pour que les serbes du Kosovo participent aux élections serbes et que ces derniers bloquent et boycottent les élections de la République du Kosovo.

La Serbie est constamment à la recherche de formules politiques dont le dénominateur commun est l’entrave à la souveraineté de la République du Kosovo sur l’ensemble du territoire. En alternative au plan de partage du Kosovo entre la Serbie et l’Albanie, discuté dans les cercles intellectuels serbes depuis les années 1980, la Serbie vise à contrôler d’importantes ressources naturelles, des travaux publics et certaines zones à haute valeur historique et culturelle. En avril 2019, la Serbie et la Russie ont discuté d’une formule de « double souveraineté » où la Serbie aurait une souveraineté sur les communes du Nord ainsi que sur les monastères et les églises orthodoxes. Cette formule reconnaîtrait à la Serbie le droit de garantir la sécurité de ces territoires, qui sous-entendrait le retour de leurs forces armées au Kosovo (Murati, 2019). La Serbie tente également d’introduire à l’ordre du jour du dialogue mené par l’Union européenne, le statut du vaste complexe minier de Trepça. Elle entreprend un blocus international du Kosovo alors qu’entre-temps, le dialogue mené par Bruxelles continue d’être marqué par un certain désordre. En effet, il n’est pas discuté des problématiques entre les deux états, mais plutôt des règlements internes du Kosovo, qui sont un attribut de l’état souverain du Kosovo.

La décolonisation n’est pas seulement liée à l’accession de la citoyenneté, mais concerne également les efforts des anciens colonisés à redéfinir les relations économiques, politiques et culturelles avec les anciens colonisateurs. La dépendance coloniale du Kosovo à l’égard de la Serbie ne s’est pas arrêtée avec la déclaration d’indépendance. Elle est susceptible de continuer même après une éventuelle reconnaissance mutuelle, car la Serbie met d’ores et déjà en place les mécanismes nécessaires pour que le Kosovo soit considéré comme un de ses états satellites. Pour cette raison, le Kosovo doit le plus possible rompre cette relation asymétrique avec la Serbie. Le processus de décolonisation doit désormais s’orienter à l’encontre de la domination économique serbe au Kosovo au détriment même des compradores6 albanais qui semblent être prêts pour leurs intérêts personnels à faire des compris avec les anciens colonisateurs qui donneraient lieu à une nouvelle forme de dépendance.

Étant donné qu’au Kosovo les échanges commerciaux dominent et non la production, la bourgeoisie locale est un intermédiaire commercial entre les producteurs et vendeurs de produits serbes et les consommateurs majoritairement albanais du Kosovo. La corruption rend ce problème encore plus profond puisque certains dirigeants tendent à viser le profit immédiat par le biais des privatisations abusives des propriétés publiques ainsi qu’en abusant des investissements du budget de l’état.

La décolonisation du Kosovo doit aussi être sociale, afin que le développement soit basé sur la production, la recherche et l’innovation, comme c’est le cas dans les pays occidentaux développés. Cela permettrait d’arrêter l’émigration des ouvriers, des paysans et des intellectuels. Les mots de Frantz Fanon sur la colonisation de l’Afrique prennent tout leur sens au Kosovo :

« Le peuple comprend qu’il existe des indigènes qui non seulement n’ont pas perdu leur sens de l’adaptation, mais ont profité de la guerre anticoloniale pour renforcer leur position matérielle et sociale. Les gens découvrent que le phénomène amer de l’exploitation peut même prendre des formes noires ou arabes7. Il crie « à bas le traître », mais ce cri doit être corrigé. Puisque la trahison n’est pas nationale, mais sociale, il faut apprendre aux gens à crier « attrapez le voleur » (Fanon 1984, p. 131)

Le désimpérialisme de la Serbie doit être un processus parallèle qui accompagne la décolonisation du Kosovo. La Serbie doit accepter de vivre sans le Kosovo et reconnaître que ses projets impérialistes n’ont apporté souffrances et misères au peuple albanais et aux autres peuples. Certains intellectuels serbes ont compris que la démocratisation de la Serbie passera par le désimpérialisme, qui sous-entend renoncer au Kosovo et la domination de ses états voisins.

Conclusion : décolonisation de la politique étrangère

Les discussions menées par Bruxelles entre Belgrade et Prishtina s’orientent autour de la « normalisation » des relations des deux pays. Une « normalisation » des relations passe avant tout par la reconnaissance mutuelle des deux pays, l’échange de diplomates et la poursuite des procédures judiciaires connues pour régler les différends. De cette manière, les deux états pourront établir une confiance mutuelle. C’est de cette manière qu’est présentée la « normalisation » au peuple du Kosovo par ses négociateurs. Du côté serbe, la normalisation sous-entend le retour de sa souveraineté sur le Kosovo, et pas nécessairement l’autonomie que le Kosovo avait jusqu’en 1989. La Serbie use de formules telles que « plus qu’une autonomie, moins qu’une indépendance », elle parle de « double souveraineté » ou « d’une adhésion à l’ONU sans reconnaissance en tant qu’état » voire même de « correction des frontières ». Les points communs de ces propos sont le déni de la souveraineté du Kosovo sur l’ensemble de son territoire ainsi que le maintien d’une relation asymétrique dans les relations Serbie-Kosovo. L’Union européenne avec son positionnement neutre a accepté cette interprétation tandis que les pays qui ont révoqué la reconnaissance du Kosovo ont interprété la « normalisation » comme une suspension de l’indépendance du pays tant que les deux partis ne trouvent pas une formule acceptable pour le statut du Kosovo. Il est évident que les pourparlers pour la « normalisation » des relations ont endommagé le statut international du Kosovo, tout en ouvrant des discussions sur ses frontières. Le Kosovo doit renforcer sa méthode d’argumentation en matière de politique étrangère et la décolonisation est la bonne direction à prendre.

La décolonisation présente l’indépendance du Kosovo comme l’aboutissement d’un processus socio-historique, bien que formellement l’Occident la classe comme sui generis. La décolonisation met également l’accent sur les discriminations de la Serbie à l’égard des albanais et ce non seulement dans les années 90 du siècle dernier, mais en tant que politique processus continuel de colonisation qui comprenait également l’expulsion forcée des albanais. A cela s’ajoutent l’exploitation des ressources naturelles et le maintien du Kosovo dans une pauvreté permanente afin de forcer les albanais du Kosovo à émigrer.

Les demandes de reconnaissance internationale du Kosovo ne devraient pas se limiter à la décision de la Cour Internationale de Justice, mais devraient faire connaître les calvaires du peuple albanais du Kosovo pour qui l’indépendance était la seule solution pour survivre en tant que peuple. Pour ce faire, la diplomatie publique du Kosovo et de l’Albanie peut jouer un rôle important. Notamment dans le fait d’accepter l’idée du Kosovo en tant que colonie au grand public ainsi qu’aux politiciens des pays postcoloniaux qui sont réticents à reconnaître l’indépendance du Kosovo. A ceux qui possèdent une certaine nostalgie de la Yougoslavie Titiste en tant que leader des pays non-alignés, il faut leur rétorquer avec des faits tangibles qui démontrent la souffrance et la misère qui ont caractérisé le Kosovo.

Il ne faut pas hésiter à comparer la situation des albanais du Kosovo au-delà de l’ex-Yougoslavie avec des cas contemporains de colonisation. Même si la période conventionnelle de décolonisation semble être dépassée, l’Afrique du Sud et la Palestine sont de bons exemples. La politique d’apartheid et les différenciations raciste et coloniale ont aussi existé au Kosovo. C’est pourquoi, les termes « hégémonie » ou « chauvinisme » ne sont pas suffisants, car ils ne prennent pas la pleine mesure de la domination de la Serbie sur les albanais.

La décolonisation pointe en outre du doigt l’asymétrie des relations bilatérales entre les deux états et vise la réciprocité. Le Kosovo ne devrait pas accepter la « normalisation » de ses relations avec la Serbie sans que cette dernière présente ses excuses pour les crimes commis depuis l’abrogation de l’autonomie du Kosovo en 1989 et prenne des mesures compensatoires. La Serbie doit également accepter sa culpabilité pour le traitement colonial qu’elle a infligé aux albanais du Kosovo depuis 1912. Ces enjeux sont tabou pour la Serbie. Néanmoins, le Kosovo a l’obligation de soulever ces questions à chaque fois que l’occasion se présente ainsi que d’exiger que les albanais de la vallée de Preshevë puissent jouir des mêmes droits que les serbes du Kosovo. La symétrie et la réciprocité prennent tout leur sens dans la manière de traiter les relations internationales par le Kosovo. Tout autre positionnement moins ferme ramènerait les pourparlers de Bruxelles au stade de discussion entre la métropole et la colonie.

Le Kosovo doit suivre les exemples des pays Baltiques, qui depuis 2015 ont soumis à la Russie une demande de réparation pour la période ou l’Estonie, la Léthonie, et la Lithianie ont été sous contrôle Soviétique. L’Albanie a subi des dommages humains et matériels du fait des mines posées par la Yougoslavie sur son territoire en 1999. Néanmoins, l’Albanie n’a pas demandé réparation, ce qui en matière de politique étrangère est un signe d’infériorité qui doit être corrigé le plus rapidement possible (voir Murati 2016, p.424-428).

L’Albanie doit adopter un rôle plus actif dans son soutien au Kosovo, particulièrement dans les événements et forums internationaux où le Kosovo n’est pas convié. L’Albanie devrait imposer certaines conditions dans ses relations bilatérales avec la Serbie, en exigeant un changement de comportement à l’égard du Kosovo. La politique actuelle de rapprochement entre l’Albanie et la Serbie n’a servi que la Serbie. De cette manière, la Serbie tente de redorer son image en créant de vaines attentes auprès ds politiciens occidentaux où la création d’une nouvelle « Yougoslavie » avec pour capitale Belgrade serait prétendument acceptable pour les albanais et agirait comme une antichambre à l’intégration à l’Union européenne ou l’Otan. l’Albanie et le Kosovo devrait faire tout le contraire. Ils devraient accorder une importance certaine à sensibiliser les pays membres des institutions internationales, surtout les pays membres de l’Union européenne et de l’OTAN, sur la dangerosité que représente une Serbie qui poursuivrait une politique impérialiste. Ceci mettrait en péril la stabilité et la paix dans les Balkans et en Europe.

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NOTES DE BAS DE PAGE

1. ↑ Le terme métropole ne doit pas être compris au sens géographique du mot. Dans la perspective coloniale, une métropole désigne le pays conquérant. On parle de la France métropolitaine par opposition à la France d’outre-mer.
2. ↑  « Le Nacertanije, est un texte de politique étrangère Serbe. (…) C’est un projet nationaliste basé sur l’expansion territoriale et l’unification ethnico-linguistique des Balkans en vue de la création d’un grand Etat sud-slave (…) qui ferait des Serbes les meneur d’une coalition autour du slavisme » Yves Tomic « La Serbie du prince Milos à Milosevic » 2003
3. ↑ Ceci permettait à la Serbie de suspendre les libertés individuelles sur un territoire donné. Il s’agit d’un équivalent d’un « état de siège » ou d’une « situation de guerre »
4. ↑  Cette clause fut imposé par les puissances Européennes. Ceci afin d’éviter que l’Empire des Serbes, des Croates et des Slovènes n’abusent de son pouvoir dans une région où se mélange les peuples.
5. ↑  D’ailleurs, à la fin de la seconde guerre mondiale, Vasa Cubriloviç devint ministre de l’agriculture et donc responsable des réformes agraires (sous Tito). Cela lui permis d’appliquer ses idées coloniales à l’encontre des l’albanais.
6. ↑  Durant l’époque colonial  les compradores étaient des individus autochtones autorisé par la puissance coloniale à servir d’intermédiaire pour les opérations financières et marchandes entre colons et indigènes.
7. ↑  En l’occurrence, au Kosovo le phénomène d’exploitation prend une forme albanaise (selon la logique de cette citation)

 

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  • “Kosovo’s independence is not a product of a secessionist movement… Kosovo’s independence is a product of decolonization”. Nga artikulli “Situation in Kosovo Fragile after Police Raid on Organized Crime Leads to Arrest, Injury of Peacekeeping Personnel, Top Political Official Tells Security Council” (10 June 2019), në faqen virtuale të OKB-së, https://www.un.org/press/en/2019/sc13833.doc.htm (visité le 24.06.2019).
Pourquoi la Serbie ne change pas ?

Pourquoi la Serbie ne change pas ?

La seule différence entre le parti socialiste de Milosevic et le parti national-socialiste de Hitler était que les partisans d’Hitler croyaient que la « race aryenne » devait gouverner le monde entier, tandis que les admirateurs de Milosevic étaient plus « modestes » et croyaient que la race serbe ne devait régner que dans les territoires de l’ex-Yougoslavie.

Après la fin des dernières guerres en ex-Yougoslavie en 1999 causées par l’hégémonie serbe, avec l’arrivée au pouvoir de Zoran Djindjic en Serbie, et surtout après la comparution de Milosevic devant la Cour pénale internationale à La Haye en 2001, on commençait à espérer qu’un vent nouveau soufflait en Serbie. Peut-être même qu’un léger changement aurait lieu, et ceci comme si l’assassinat du Premier ministre serbe Zoran Djindjic n’avait jamais eu lieu en 2003. Et même si des changements se produisaient, ils seraient destinés à changer de stratégie et de tactique et non pas le changement du but ultime, c’est-à-dire : la non-acceptation de l’État du Kosovo et l’attente d’un momentum plus approprié pour le retour du Kosovo au sein de la Serbie, et si ce n’est pas la totalité du territoire, il s’agira d’au moins une partie considérable. Mais aucun changement n’a eu lieu et les deux partis politiques, qui ont causé toutes les guerres dans l’ex-Yougoslavie, sont revenus au pouvoir : Le parti de Milosevic qu’on appelait socialiste, était en réalité national-socialiste (comme celui d’Hitler). La seule différence était que les adorateurs de Hitler croyaient que la « race aryenne » devait gouverner le monde, alors que les adorateurs de Milosevic étaient plus « modestes » et pensaient que la « race serbe » devait régner seule dans les Balkans occidentaux ; et le parti radical de Seselj dont le nom de parti fasciste (comme celui de Mussolini) correspondrait davantage. Il n’y a pas seulement les mêmes partis qui sont revenus au pouvoir, mais aussi les mêmes personnes telles que : Dacic, Vullin, Dikovic, Drecun, Vucic et d’autres. De plus, ce dernier, alors promu au poste de ministre de la propagande dans le gouvernement de Milosevic a été élu Président avec le vote libre des électeurs serbes.

On peut en effet grandement s’étonner que les Serbes aient pu oublier tout cela. Les pertes qu’ils ont causées à d’autres peuples, en premier lieu aux Bosniaques, mais aussi à toute la région, sont incomparablement plus importantes que celles qu’ils ont subies eux-mêmes. Leurs pertes ne sont pas non plus négligeables, notons toutefois que seule la Serbie n’a pas encore publié le nombre de leurs victimes. Cette non-publication est faite intentionnellement pour permettre la manipulation de ces chiffres de différentes manières et pour différents besoins, comme par exemple présenter les soldats tués comme des civils, présenter les victimes disparues en Croatie comme des personnes disparues au Kosovo pour le besoin d’équilibrer les crimes, tout cela pour diverses combinaisons possibles et pour encore d’autres motifs. Cette non-publication peut être un sujet de recherche intéressant. Il est également étonnant d’apprendre que le régime de Milosevic ne s’est vu opposer aucune résistance en Serbie, à de rares exceptions près, dont le nombre ne dépasse pas les doigts d’une main, comme : Dragisa Pavlovic (homme politique excommunié en 1987), Bogdan Bogdanovic (architecte et professeur contraint d’immigré en Autriche en 1993), Slavko Quruvija (journaliste exécuté par les services secrets serbes) et Natasa Kandic (fondatrice et directrice du Centre des droits de l’Homme de Belgrade) qui a étonnamment survécu à toutes les tempêtes et est à ce jour une épine dans le pied du régime de Belgrade.

Pour comprendre pourquoi ce changement ne se produit pas et qui, à mon avis, ne se produira pas dans les 40-50 prochaines années si certaines conditions ne sont pas remplies. Il faut dire quelques mots sur les programmes scolaires serbes du primaire et du secondaire. En tant qu’élève de ces écoles, après 40-50 ans, je me souviens encore aujourd’hui par cœur de nombreux versets de l’opus des chansons folkloriques épiques serbes. Cet opus est divisé en trois cycles dont l’un s’appelle le cycle du Kosovo. Les chansons/poèmes de cet opus ont trois motifs : la bravoure, la trahison et la malédiction. Étant donné que ces chansons ont été créées après l’occupation de l’Empire ottoman, il semble naturel qu’elles aient été destinées à sauvegarder le moral d’un peuple désespéré après la défaite, en hyperbolisant la bravoure des combattants serbes et en les transformant en légendes, tout en imputant la défaite à la trahison, et ceci sans mentionner le fait que d’autres peuples des Balkans ont également participé à la bataille du Kosovo, chose qui est confirmé par des faits historiques. Par ailleurs, la culpabilité de la trahison s’adresse au prince serbe Vuk Brankovic, un nom qui est devenu synonyme de trahison dans la littérature serbe.

Ensuite, puisque la trahison était la cause de pertes et de souffrances, alors la malédiction sur les traîtres devait être proférée. Selon les auteurs serbes, la grande majorité de ces chansons ont été composées par l’église serbe, certaines même des siècles après la bataille du Kosovo. Ainsi, il semble logique que la malédiction soit utilisée comme un outil, car elle est un domaine répandu dans le milieu ecclésiastique et religieux de manière générale. Un outil qui a un très grand pouvoir d’influence notamment sur la population au Moyen-âge. De quelles malédictions s’agit-il ? Je vais essayer d’illustrer avec une traduction simple, non poétique, qui sonne ici disgracieusement mais qui est belle et excitante dans le texte original :

Mais qui ne vient pas à la guerre au Kosovo
Que votre lignée disparaisse Que votre ouvrage soit stérile
Que vous n’ayez ni fille ni garçon
Un champ de blé blanc et aucune vigne sur votre rivage.

En lançant la malédiction sur tous ceux qui ne sont pas venus à la bataille du Kosovo, il est en fait appelé à ce que la trahison (présumée) ne se répète pas. À plusieurs reprises, la peur de la malédiction a maintenu son pouvoir à travers les siècles jusqu’à nos jours, en particulier dans les couches de la population à travers des superstitions, respectivement avec l’expression de sentiments religieux. Étant donné que les Serbes ont toujours des liens étroits avec leur église, la malédiction joue un rôle important, pour ne pas dire crucial. Ainsi, c’est cette mécanique que l’église serbe a présenté à son peuple au cours des siècles : affirmer que « le Kosovo est la souffrance, le cœur, l’âme, le berceau, Jérusalem… de la Serbie ». À l’époque moderne, parallèlement à l’Église, l’école a joué ce rôle, qu’elle continue de jouer aujourd’hui. De plus, le système éducatif est fortement influencé par l’Église. Un exemple suffit étayer cela lorsque le patriarche serbe Irinej a écrit au ministre serbe de l’Éducation en 2014 au sujet du livre d’histoire pour la sixième année de l’école primaire :  ”Il faut obliger l’éditeur et l’auteur à relativiser dans la nouvelle édition l’affirmation selon laquelle les Albanais sont un peuple autochtone dans la péninsule balkanique (page 42) ”*

Le jour de la bataille du Kosovo, le 28 juin, est une fête serbe appelée Vidovdan. Pour préserver le symbolisme, ce n’est pas un hasard si le 28 juin 2001, Slobodan Milosevic se rendait au Tribunal de La Haye. Donc, comme un traître sur qui la malédiction est tombée, car une fois de plus les Serbes ont perdu le Kosovo. En d’autres termes, la Serbie a livré Milosevic à La Haye, non pas parce qu’elle a causé la mort de centaines de milliers de personnes, violées, mutilées, laissées sans toit ou sans père et mère dans toute l’ex-Yougoslavie, mais parce qu’elle a perdu le Kosovo. Malgré le fait qu’il n’était rien d’autre que l’exécuteur des plans et des projets rédigés par l’Académie des sciences et des arts de Serbie à partir du « Mémorandum de l’ASHAS », un document connu du public depuis 1985/86. Le défaut de ce mémorandum et la raison de son échec, c’est qu’il ne prévoyait pas l’effondrement du mur de Berlin, ou plutôt l’effondrement de l’Union soviétique. Ainsi, ce n’était pas Milosevic qui était responsable de la perte du Kosovo mais les concepteurs du projet, qui ne pouvaient être reconnus coupables car ils devaient concevoir un nouveau projet, désormais plus adapté aux nouvelles conditions.

Pour finir, la Serbie peut même supprimer de sa constitution l’article qui définit le Kosovo comme faisant partie intégrante de la Serbie, et nous, avec les diplomates du monde, nous nous réjouirons en pensant que les Serbes ont changé, mais les Serbes ne peuvent pas changer sans supprimer leurs programmes scolaires puis leurs idées de leur tête, et aussi les parties qui parlent du Kosovo comme de la souffrance, du cœur, de l’âme, du berceau, de Jérusalem… de la Serbie. D’ici là, ils attendront patiemment un moment plus opportun pour annexer le Kosovo. Il a fallu cinq siècles pour la reconquérir sur la Turquie.

Et nous ne pouvons qu’espérer qu’en attendant, nous ferons soit le travail qui nous incombe, soit que l’empire euro-atlantique durera éternellement !

L’histoire nous enseigne qu’aucun empire ne dure éternellement.

*https://mondo.rs/Info/Drustvo/a820070/Izmenjen-sporni-udzbenik-istorije-za-sesti-razred-osnovne-skole.html

Texte écrit en albanais par Ali Mehmeti le 12 février 2017.
Traduit en français par Edon Duraku.

Dialogue Kosovo-Serbie : le principe de réciprocité au cœur de la discorde

Dialogue Kosovo-Serbie : le principe de réciprocité au cœur de la discorde

Le Premier ministre Albin Kurti dévoilant sa politique de réciprocité dans le dialogue Kosovo-Serbie.

« Cest maintenant que commence l’ère où la Serbie devra shabituer au principe de réciprocité », déclare le Premier ministre kosovar Albin Kurti sur son profil Facebook.

Par :
– Jehona Pnishi, étudiante en lobbying européen et représentation dintérêts.
– Arnaud Boutin, étudiant en Licence LLCER Albanais et Relations Internationales.

Le mercredi 29 septembre marque le début d’apaisement du bras de fer politique dans la région du Nord du Kosovo. Plus précisément, ce sont les postes-frontières de Jarinjë/Jarinje et de Bërnjak/Brnjak qui ont été heurtés par les foudres de la mesure tonitruante adoptée par Pristina : la rigoureuse « réciprocité ». En effet, depuis plus de deux semaines, dimportants troubles politiques viennent ébranler cette région assez âprement instable. À lorigine de cette escalade de tension entre le Kosovo et son voisin serbe, la décision du gouvernement kosovar dobliger tout véhicule provenant de la Serbie de se munir de plaque dimmatriculation provisoire de la République du Kosovo, afin de pouvoir entrer sur le territoire national. Si cette décision a fortement fait réagir le gouvernement du Président Aleksandar Vučić, considérant cette mesure comme une provocation, le gouvernement dAlbin Kurti se défend en rappelant que cette même mesure est imposée aux ressortissants kosovars voulant entrer sur le territoire serbe depuis plus de dix ans.

Désormais, un accord sur les plaques d’immatriculation a été signé entre le représentant kosovar Besnik Bislimi et le directeur du « Bureau pour le Kosovo-et-Métochie » Petar Petković à Bruxelles, sous l’égide du représentant spécial de l’UE pour le dialogue entre Belgrade et Pristina, Miroslav Lajčák. Un acte salué avec soulagement par l’Union européenne, mais qualifié de douteux par les partis d’opposition de chaque pays respectif.

La teneur et les termes précis de cet accord font débat au sein de la politique kosovare : plusieurs dirigeants de partis politiques ont demandé la publication de ce texte. Le vice-Premier ministre kosovar, B. Bislimi a brièvement abordé la contexture de laccord signé le 29 septembre. Sur son profil Facebook, B. Bislimi déclare que les conducteurs, tant du côté kosovar que serbe, peuvent désormais circuler dans les deux pays, à condition de recouvrir les symboles du pays dorigine par un autocollant blanc du pays darrivée. La mesure quavait imposé le Premier ministre kosovar il y a quelques semaines consistait à obliger les voitures provenant de Serbie à se déplacer avec une plaque kosovare temporaire,  comme exigeait la Serbie depuis des années pour les voitures kosovares voulant se rendre sur son territoire.  Il déclare que la partie serbe est daccord sur ce premier point, mais quil ne peut sappliquer sur les plaques dimmatriculation portant l’inscription KM (désignation de l’État serbe pour la région du nord du Kosovo), sous prétexte que ces dernières devraient avoir un traitement spécial. B. Bislimi précise par ailleurs que cet accord est provisoire, en attendant l’élaboration dun traité stable et durable. 

Sur le plan diplomatique, il est prévu par le présent accord que les barricades et les troupes armés serbes et kosovares quittent les lieux à partir du 2 octobre 2021. En revanche, il a été convenu que des effectifs de la KFOR soient présentes sur les lieux pour apaiser les tensions. 

La réciprocité politique, mesure récente adoptée par l’État kosovar dans son jeu diplomatique

En droit international, le principe de réciprocité implique le droit à l’égalité et au respect mutuel entre les États. De ce fait, un État nest a priori pas tenu dengagement envers un autre, si ce dernier nen fait pas de même. Suivant cette logique, un État appliquant des mesures pour les ressortissant dun autre État ne pourra pas contester les agissements de ce dernier sil décide dappliquer la même mesure. 

Depuis la fin de la guerre en 1999, le Kosovo est sous le tutorat et le protectorat international, et européen. Avec un objectif dintégration européenne, le pays reste aujourdhui surveillé de près par les acteurs de ces deux échelles de pouvoir. La Serbie, elle aussi, ambitionne à devenir pays membre de la grande famille européenne. Au vu de leur lourd passé conflictuel, lUE a imposé un accord définitif comme préalable à lintégration européenne des deux voisins. Dans les différentes négociations entre les deux États, le Kosovo occupe la place du bon élève qui suit les instructions des communautés internationale et européenne dans la prise de décision au cours des négociations. En revanche, la Serbie occupe la place de l’élève rebelle. Et pourtant, cest grâce à cette attitude que la Serbie a toujours réussi à obtenir ce quelle voulait au détriment du Kosovo. 

Aujourd’hui le Kosovo semble avoir appris ses leçons. Sa politique semble se définir par l’intervention limitée des acteurs étrangers et la prise de décisions politiques vis-à-vis de son voisin serbe devient plus ferme avec la récente application du principe de réciprocité. Il a été pour la première fois imposé en 2018 par le gouvernement Haradinaj, à travers la taxation de 100% sur les produits serbes et bosniens entrant au Kosovo[1]Une mesure qui avait fait fortement réagir la Serbie et avait beaucoup surpris la communauté internationale. 

La deuxième étape dans le principe de réciprocité est donc celle concernant les plaques d’immatriculation, mesure qualifiée par le gouvernement serbe d’une provocation grave par la République du Kosovo. Mais B. Bislimi, lors de son interview pour l’émission Interaktiv de KTV en date du 20 septembre[2], rappelle que « la mesure n’est pas contre les citoyens serbes, et n’a rien avoir avec des questions ethniques » mais signifie simplement que tout véhicule en provenance de la Serbie doit se munir de plaques d’immatriculation provisoires. Il rappelle également le contexte de cette mesure. En effet, cette mesure n’est pas une décision que le gouvernement kosovar aurait pris dans le but premier de provoquer ou de nuire à la Serbie, quand bien même, il serait en parfaite légitimité et légalité d’appliquer le principe de réciprocité tel que prévu par le droit international. B. Bislimi rappelle que cette décision intervient suite à l’expiration de l’accord existant jusqu’à présent. L’ancien accord datant de 2011, était un accord provisoire qui prévoyait qu’à terme les deux parties acceptent les plaques d’immatriculation de l’autre État simplement en cachant le symbole de l’État de provenance avec des autocollants blanc. Or, cet accord n’a jamais été respecté par la Serbie qui demandait malgré tout à chaque véhicule en provenance du Kosovo l’équipement avec des plaques d’immatriculation provisoires. Expirant le 15 septembre 2021, cet ancien accord a été remplacé par cette mesure de réciprocité en question, mesure en soit déjà prévue dans ce dernier, en attendant la négociation d’un nouvel accord. Ainsi, qualifier les agissements du gouvernement kosovar comme étant des actes provocateurs parait démesurément réducteur. La provocation reviendrait plus au côté du gouvernement serbe qui a décidé d’envoyer des troupes armées survoler la zone douanière, et qui a instrumentalisé les Serbes vivant dans le Nord du Kosovo où des émeutes et manifestations ont eu lieu avec des barricades.

Vers une émancipation du Kosovo vis-à-vis de lUE ou la simple réaffirmation de sa souveraineté ? 

Sur cette nouvelle mesure de réciprocité, l’Ambassadeur des États-Unis à Pristina, Philip Kosnett, et Peter Stano, porte-parole de lUE pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, nont pas manqué de réaction en appelant les parties à garder leur sang-froid et à rapidement trouver un accord, en paix.

Aujourd’hui le Kosovo et la Serbie ont trouvé un accord provisoire sur la question des plaques d’immatriculation.

« Nous avons un accord ! Après deux jours d’intenses négociations, un accord sur la désescalade et la voie à suivre vient d’être trouvé. Je remercie Besnik Bislimi et Petar Petković pour leur disponibilité à négocier et à s’entendre pour le bien du peuple », a déclaré Miroslav Lajčák.

Cet accord peut être examiné dans trois dimensions. Au niveau des citoyens, cet accord est dans un premier temps un soulagement pour les pays dans leurs relations diplomatiques et politiques, et l’ensemble des populations. Il peut également être vu comme une affirmation du Kosovo dans sa stratégie diplomatique régionale, qui a décidé de marquer un tournant décisionnel en agissant en toute autonomie et comme un État pleinement souverain. 

Enfin, pour les plus sceptiques, comme un bon nombre des partis dopposition, cet accord est une victoire déguisée du Kosovo dans ces négociations. En effet, laccord obtenu, qualifié par ailleurs comme « accord de stickers », est un retour en arrière pour l’État du Kosovo et ne relève pas spécialement dune progression ou dune affirmation du Kosovo dans la scène diplomatique puisque la mesure d’autocollants obtenue est une mesure qui date de laccord de 2011. 

Quoi quil en soit, il convient de noter que, malgré la présence jugée souvent passive de lUE au Kosovo ou en Serbie, sa médiation reste encore nécessaire, voire obligatoire pour éviter tout débordement de la situation entre les deux voisins. Ce jeu du chat et de la souris semble perdurer pour toujours. Dans leur perspective d’aspiration à l’intégration européenne, il est nécessaire que ce jeu prenne fin via un terrain d’entente entre les deux parties, ainsi que par leur reconnaissance mutuelle.

Références :

[1] ↑ Radio Evropa e lirë : Kosova rrit taksën doganore për Serbinë dhe Bosnjën në 100 për qind, 2018.
[2] ↑ KTV – Kohavision : Arrihet draft-marrëveshje në Bruksel për targat, 2021.
Après l’UÇK et la guerre au Kosovo, le rôle et les limites de la justice transitionnelle

Après l’UÇK et la guerre au Kosovo, le rôle et les limites de la justice transitionnelle

Cet article a été coécrit par Arnaud Boutin et Jehona Pnishi.

Tout comme “[l]a cause juste de lindépendance du Kosovo appelle à un devoir de supériorité morale”, il en va de même lorsqu’il convient de “regarder son passé en face, ce que la Serbie est toujours incapable de faire”. C’est dans cette optique développée par Loïc Trégourès, spécialiste des Balkans occidentaux, que les Chambres Spécialisées de la République du Kosovo ont été envisagées et initiées.

Rappel des faits, influence et portée des Chambres Spécialisées

Le 3 août 2015, l’Assemblée nationale du Kosovo adoptait le 24ème amendement de la Constitution kosovare sous l’impulsion du rapport du député suisse Dick Marty auprès du Conseil de l’Europe. C’est sur le fondement des allégations de ce dernier dénonçant un trafic d’organes perpétré par l’UÇK (Armée de Libération du Kosovo (ALK) – Ushtria Çlirimtare e Kosovës en albanais) qu’ont été créées les Chambres Spécialisées, qui ont récemment inculpé des anciens combattants de l’UÇK devenus acteurs politiques du pays au sortir de la guerre. Ainsi, Jakup Krasniqi, président de l’Assemblée du Kosovo de 2007 à 2014, Kadri Veseli, le succédant à ce poste de 2014 à 2019, Hashim Thaçi, président du Kosovo de 2016 à 2020, et Rexhep Selimi, député du parti Vetëvendosje! (Autodétermination) sont accusés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis au Kosovo entre le 1er janvier 1998 et le 31 décembre 2000. Les Chambres Spécialisées représentent tous les niveaux du système judiciaire kosovar et fonctionnent conformément aux lois applicables dans le pays et au droit international coutumier ainsi qu’aux droits de l’Homme. Elles se composent de deux organes : les chambres, qui remplissent une fonction judiciaire tout en reflétant la structure juridique nationale en raison de leur représentativité de toute la hiérarchie juridictionnelle du Kosovo. Quant à l’administration et les autres tâches des Chambres Spécialisées, c’est le deuxième organe, le bureau administratif, qui en a la charge. Le Bureau du Procureur Spécialisé, lui, est un organe indépendant chargé d’enquêter et de poursuivre les crimes relevant de la compétence des Chambres Spécialisées. Afin de garantir leur impartialité dans les jugements, ces dernières sont composées uniquement de juges internationaux et sont basées à la ville de La Haye, aux Pays-Bas.

C’est précisément au nom de cette supériorité morale que la classe politique kosovare et l’opinion publique étaient consentantes à punir tout éventuel crime de guerre et crime contre l’humanité à travers ces Chambres Spécialisées dont la création a été permise par l’ancien président du Kosovo Hashim Thaçi. Toutefois, cette approbation publique était loin de consentir à ce que semble être aujourd’hui l’affaiblissement manifeste et obstiné de la cause juste de l’UÇK troublée et annihilée par le marasme d’un florilège d’assertions. De plus, ce n’est pas la première fois que son image en tant qu’organisation se fait étriller devant des juridictions par l’inculpation de ses anciens combattants. En effet, c’était dans un premier temps le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) qui était chargé de traduire en justice les personnes présumées responsables de violations graves du droit international humanitaire commises sur le territoire de l’ex-Yougoslavie depuis 1991. Le TPIY a inculpé à deux reprises l’ancien premier ministre kosovar Ramush Haradinaj, pour finalement l’acquitter de ses charges. Une décision qui a soulagé la société kosovare, principalement la classe politique, dans la perspective de l’héritage de l’UÇK, mais qui a irrité le discours serbe qui insistait sur l’existence de “pressions” envers les témoins.

Certains jugent la création des Chambres Spécialisées comme constituant un nouvel espoir qui comblerait les prétendues lacunes des décisions du TPIY en lien avec les anciens combattants de l’UÇK jugées partiales et inconsistantes. Tandis que d’autres y voient un acharnement et une réelle volonté de nuire à l’image de la cause juste de l’UÇK ainsi qu’à celle du Kosovo en tant que pays; cela ferait de la guerre pour son indépendance un engagement illégitime. Même si cette cause juste de l’UÇK n’en est aujourd’hui pas moins fortement diffamée et calomniée, “il ne faut jamais oublier que ce nest pas parce que lautre se comporte mal que ça justifie ou atténue un mauvais comportement que lon aurait soi-même”.

Incidences sur la postérité de l’UÇK 

Ainsi, en plus d’avoir empêché Hashim Thaçi de partir signer un quelconque document avec le président serbe Aleksandar Vučić dans le Bureau ovale, les Chambres Spécialisées jouent un rôle d’une certaine importance dans l’avancée des négociations et des relations entre le Kosovo et la Serbie. Selon Loïc Trégourès, “[ç]a n’intéresse pas Vučić de régler la question du Kosovo, et de toute façon l’opinion serbe n’y est pas du tout prête si l’on en croit la dernière étude de Bezbednost”. Il rajoute qu’aux yeux du président serbe et à ceux de l’Église orthodoxe, “le Kosovo est le coeur de la Serbie, le temps n’a donc aucune importance”. En effet, prétendue région historique serbe perdue au profit des Ottomans il y a plus de 630 ans, les milieux religieux et politique serbes pensent majoritairement que le Kosovo finira par leur revenir. La détérioration des relations fragiles entre les deux pays ne peut être que l’unique résultat de l’adjonction à cette instabilité au Kosovo de propos et actes ternissants qui déligitiment plus de manière collective qu’individuelle le combat et la cause de l’UÇK.

De plus, de par le soutien presque universel à cette armée de libération de la majorité des albanophones, ces inculpations suscitent chez eux un vrai débat. La flamme de ce dernier est ravivée par le statut du tribunal chargé d’accuser l’ancien président et ses anciens frères d’arme. Les Chambres Spécialisées ont en effet vu le jour grâce aux répercussions du rapport de Dick Marty qui accusait l’organisation militaire qu’a été l’UÇK de trafic d’organes. Or aujourd’hui, ces chambres de droit kosovar délocalisées à La Haye accusent les anciens combattants de cette armée de libération de nombreux crimes, mais pas de trafic d’organes. Les preuves du rapport de Dick Marty, qui sont pourtant la pierre angulaire de l’existence de ces chambres, sont aujourd’hui laissées en suspens et ne figurent dans aucune des accusations. Cet élément alimente aujourd’hui les débats sur la continuité de la mission et l’existence même de ces dernières.

Le passage de l’accusation d’un groupe à des individus s’accompagnant de l’omission du plus important chef d’accusation-le trafic d’organes-se révèle alors tout de même assez ubuesque et saugrenu. Il n’en reste pas moins que cet aspect ne peut en aucun cas révéler une impartialité dans le traitement du sujet du Kosovo et de sa guerre; l’UÇK et son héritage en sont au contraire affaiblis. Néanmoins, il convient de ne pas oublier que “ce n’est pas parce que l’UÇK était du bon côté de l’Histoire face à la Serbie de Milošević que ses commandants peuvent être absouts des crimes éventuels commis en marge de cette guerre, que ce soit contre des Serbes, ou contre des Albanais rivaux politiques”. Cet affaiblissement de l’image de la lutte pour l’indépendance et surtout de l’image du Kosovo en tant que pays vis-à-vis de la Serbie profite à cette dernière. Comme le dit justement Loïc Trégourès, “Il y a bien entendu une injustice au regard de l’absence relative de condamnations d’officiers serbes”. L’influence négative des Chambres Spécialisées dans les relations entre les deux pays se combine avec l’incompréhension devant l’inculpation ou l’accusation d’aucun officier serbe. “On ne peut pas reprocher, à bon droit, aux Serbes de protéger leurs criminels, quand on ne sait pas admettre qu’il y en a aussi chez soi.” Tout de même, la présidente des Chambres Spécialisées du Kosovo, Ekaterina Trendafilova, affirmait en 2017 que “les chambres ne poursuivront aucun groupe ethnique. Elles ne poursuivront aucune organisation. Elles ne poursuivront et ne tiendront responsable que des personnes individuelles”. Loïc Trégourès rappelle à juste titre que certaines personnes “confondent aussi les individus incriminés avec l’UÇK. C’est très compréhensible, mais ça n’en demeure pas moins faux”. La dissociation reste néanmoins assez difficile à faire, impactant ainsi les relations entre les deux pays voisins et fragilisant le Kosovo constamment rappelé sur son banc d’accusé dans les négociations avec la Serbie. Il pâtit en effet de la propagation des nombreux assentiments à une infériorisation allant en son encontre par le biais de déconsidérations contre l’UÇK, ce qui déséquilibre évidemment la discussion interétatique. Avec ces attaques contre l’ancienne armée de libération, le Kosovo est d’emblée dirigé vers le siège du camp fautif.

Ce qui est certain, c’est que si ce jeu sempiternel d’accusations perdure, cela devrait potentiellement obstruer la course à l’intégration européenne des deux pays. Quant à la stabilité de la région qui leur est requise, la Serbie joue un rôle-clé mais l’aggravation de son différend avec le Kosovo ne devrait pas la propulser de sitôt sur la voie européenne. De la même manière, ce bon voisinage est nécessaire pour une intégration à l’OTAN ; le Kosovo est fortement plus favorable à l’alliance transatlantique que la Serbie, encore pétrifiée et rancunière des bombardements de 1999. Le Kosovo, lui, a plus fort à faire avec son affirmation sur le plan international qui passe assurément par une adhésion à l’ONU. Celle-ci ne pourra être possible tant que la moitié des pays siégeant aux Nations Unies ne reconnaissent pas son indépendance et que la Serbie continue sa campagne de déreconnaissance. Aujourd’hui, l’heure est à la tenue d’élections législatives puis d’élections présidentielles pour lesquelles Loïc Trégourès affirme qu’“on sent qu’une alternative existe et qu’elle n’est pas loin”. Ces dernières pourraient laisser entrevoir une possibilité de gestion plus souveraine tant interne qu’externe du Kosovo.

Enfin, dans le débat concernant les Chambres Spécialisées, si chacune des parties concernées trouve des arguments allant dans leur sens, une chose commune à ces deux juridictions peut en attendant être relevée. Ni le TPIY, ni les Chambres Spécialisées, n’ont montré de réelle efficacité dans la poursuite équitable de personnes ayant potentiellement commis des crimes de guerre, de crimes contre l’humanité ou des violations graves du droit international humanitaire. Face à ces faits et ce manque de proportionnalité, le peuple kosovar a quoi qu’il en soit perdu toute confiance en cette justice transitionnelle promue par la communauté internationale. Ce problème d’efficacité judiciaire survenu en premier avec le TPIY semble perdurer et muter sous une forme moins abstraite mais plus décriante avec les Chambres Spécialisées. Suite à deux premières apparitions initiales, le procès des quatre accusés se tiendra probablement dans les années à venir, sachant que les avocats de la défense ne l’attendent pas avant l’été 2022 tandis que le Bureau du Procureur Spécialisé souhaite qu’il se déroule au courant de l’année 2021.

Ainsi, un semblant de manque d’impartialité dissimulé se dissémine graduellement autour de l’image et la symbolique patrimoniales de l’UÇK et, par extension, autour de l’image du Kosovo déprécié. L’absence ou la consécration de certaines décisions judiciaires importe peu et l’impartialité intégrale semble compromise dans le contexte difficile et opiniâtre des Balkans. De plus, cet aspect s’applique aussi et surtout au Kosovo où la nécessité de traiter les parties d’égal à égal est la plus importante de tous les conflits de la région et où ce traitement appellerait au jugement, à l’inculpation ou à l’enquête concernant la partie serbe de la même manière que des Albanais du Kosovo sont inculpés pour des éventuels crimes commis dans cette période de tensions.

Une nouvelle ère politique au Kosovo

Une nouvelle ère politique au Kosovo


Partisan·ne·s de Vetëvendosje, Prishtina, 12 février 2021.

Le mouvement Vetëvendosje (Autodétermination), qui se présente comme « un parti social-démocrate », a fait l’objet d’un véritable plébiscite en remportant les élections législatives avec 50% des suffrages.

Une victoire sans précédent dans l’histoire politique du jeune État balkanique. Un cri d’espoir dans un pays gouverné pendant plus de 20 ans par une classe politique qui a imposé le népotisme, le clientélisme et la corruption comme la norme. Ce sont précisément les échecs successifs des gouvernements précédents et la volonté clairement établie du parti de Vetëvendosje de lutter contre la corruption et de mettre en place des politiques sociales qui l’a hissé comme la principale force politique du Kosovo. 

Albin Kurti et Vjosa Osmani 

Albin Kurti, un brillant orateur issu de la gauche radicale, est un personnage central du parti Vetëvendosje. Il est connu notamment pour avoir été emprisonné dans les geôles serbes à la fin de la guerre du Kosovo, en raison de son activisme dans les mouvements estudiantins. 

En février 2020, Albin Kurti avait été nommé premier ministre au sein d’un gouvernement de coalition avec la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), un parti de centre droit. Toutefois, son gouvernement tombe en pleine pandémie après 52 jours, suite à une motion de censure initiée par son partenaire de coalition. En effet, Albin Kurti prévoyait de remplacer la taxe de 100% des produits serbes instaurée par son prédécesseur, par un traitement réciproque de leurs relations commerciales. L’administration Trump, en désaccord avec ces modalités, a fait pression sur la LDK pour faire éclater le gouvernement de coalition.

Un gouvernement illégitime est ensuite élu sans le vainqueur des élections. Ce coup d’État institutionnalisé orchestré, également par la cour constitutionnelle du Kosovo, a eu pour effet de donner du crédit à Vetëvendosje. En outre, Vjosa Osmani, la tête de liste du LDK, fermement opposée à la motion de censure sera quant à elle démise de toutes ses fonctions au sein de son parti politique. Elle rejoint la liste d’Albin Kurti pour les élections législatives de 2021, en compagnie de neuf de ses partisans du LDK afin de contrecarrer tous les plans empêchant Vetëvendosje d’accéder au pouvoir. 

La chute du gouvernement d’Albin Kurti aura raison des partis politiques ayant signé la motion de censure. Le LDK est réduite à un score de 13%, près de la moitié des voix obtenues lors des élections précédentes. Quant au Parti démocratique du Kosovo (PDK), le principal parti responsable du chaos politique régnant au Kosovo depuis de l’indépendance en 2008, il se voit attribuer 17% des suffrages. Ce chiffre, le plus faible depuis la création du parti, est en partie dû à l’emprisonnement des deux figures majeures du PDK, accusées de crimes de guerres, sous les verrous à la Haye depuis novembre 2020.  

Une aspiration populaire pour le changement

L’alliance entre Albin Kurti et Vjosa Osmani a séduit de nombreux·euses électeurs·trices désireux·ses de profonds changements politiques, sociales et économiques, mais aussi un renouvellement de leurs représentant·e·s politiques. Dans leur majorité, la diaspora, la jeunesse et les femmes (à 61%) ont voté pour le parti Vetëvendosje.

Vetëvendosje entend en finir avec l’ancien régime en répondant à des priorités sociales, comme assurer la gratuité des frais de scolarité pour les étudiant·e·s, des congés parentaux et des services de protection sociale notamment pour les mères célibataires et les personnes âgées.

Le défi est de taille pour le nouveau binôme. En effet, les institutions du Kosovo demeurent fragiles, les privatisations abusives durant plusieurs années ont coupé l’herbe sous le pied des ressources du pays et un taux de chômage de 40%, poussent les jeunes à émigrer. 

Sur la scène internationale, le Kosovo est également empêtré depuis de nombreuses années dans un dialogue avec la Serbie, mené par l’Union européenne, dans le but de normaliser leurs rapports. Toutefois, le jeune État est constamment amené à faire des concessions alors que la Serbie ne reconnaît toujours pas l’indépendance du Kosovo. Nombreuses sont les tentatives de s’immiscer dans sa politique interne, par le biais notamment de la Liste Serbe, un parti politique dirigé par Belgrade qui a manipulé les votes des minorités pour s’accaparer les sièges assurés par la Constitution. Le dialogue avec la Serbie ne demeure pas une priorité pour Albin Kurti, qui s’est pourtant exprimé en faveur d’un dialogue avec la communauté serbe au Kosovo.  

Les autorités du Kosovo avaient pour défi de construire un État de droit et démocratique, pourtant la trajectoire du Kosovo est celle d’une désillusion constante. Les attentes populaires sont donc énormes après la victoire du Vetëvendosje.

Ce texte a été initialement publié dans le journal de SolidaritéS en Suisse.

Le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue

Le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue

Manifestation du 9 janvier 2016 – l’edoniste.

En à peine deux jours, deux affaires viennent ternir, une fois n’est pas coutume, le système judiciaire du Kosovo. La première concerne la démission d’un magistrat britannique en fonction dans la mission Eulex et la seconde se rapporte à la condamnation de quatre jeunes activistes du Mouvement Autodétermination par le tribunal de première instance de Prishtina.

Le 16 novembre 2017, le magistrat Malcolm Simmons révèle au journal Le Monde sa démission d’Eulex, la mission de l’union européenne sensée accompagner le Kosovo dans le processus de construction d’un Etat de droit et démocratique. Le juge dénonce une série de dysfonctionnements au sein de la mission, notamment des pressions qu’il aurait subies en 2013 pour condamner Fatmir Limaj (ancien commandant de l’armée de libération du Kosovo et président du parti NISMA) dans le but de l’empêcher de se présenter aux élections législatives. « Eulex n’est pas une mission visant à promouvoir un Etat de droit. C’est une mission politique. Quiconque pense le contraire est soit naïf, soit stupide. » confie le juge au journal Le Monde. Le britannique dénonce également d’autres fraudes de la part de certains juges, mais aussi les constantes pressions qu’ils subissent de leurs supérieures politiques. « Ils veulent que le gouvernement kosovar rentre dans le rang et fasse ce que l’UE lui dit de faire. Beaucoup de mes collègues sont honnêtes et droits. Mais ils ne combattent pas le système, ils s’en accommodent, car ils savent que s’il leur venait à l’idée d’agir correctement, il leur arriverait des problèmes»

À l’origine l’Eulex était l’unique organe juridique du Kosovo, mais depuis 2014, la mission a pour but de soutenir et d’accompagner les juges du Kosovo dans leur travail. Depuis bientôt dix ans, aucune grosse affaire de corruption et de crime n’a été sanctionnée ni par les juges du Kosovo, ni par Eulex. Il semble que le système judiciaire du Kosovo soit submergé par des enjeux de pouvoir auxquels se livrent les différentes mafias politiques du pays. Les hauts fonctionnaires d’Eulex ne semblent cependant pas pouvoir résister à l’hospitalité albanaise, ou plutôt aux généreux pots de vins que les politico-mafieux ont pour habitude de passer sous la table. À quoi bon être victime quand on peut être complice ? Voilà que ceux qui devaient amener la justice, le droit et la connaissance rentrent chez eux, en ayant beaucoup plus appris que transmis, et en guise de récompense, un porte-monnaie confortablement renflouée. Si l’expérience du juge Simmons est malheureuse, ses déclarations ne sont en réalité qu’un arbre qui cache une immense forêt.

Si les coupables ne sont pas condamnés au Kosovo, à l’inverse, ce sont ceux qui réclament justice, ceux qui se soulèvent contre ce régime criminel, ceux qui refusent de se soumettre, ceux qui sont animés par une profonde envie de changement dans ce pays, qui sont renvoyés en prison pour des infractions qu’ils n’ont pas commises. C’est en effet le verdict qui est tombé le 17 novembre, le lendemain des révélations de Simmons. Quatre jeunes du Mouvement Autodétermination sont condamnés pour terrorisme : Adea Batusha est condamnée à 2 ans de prison, Atdhe Arifi à 6 ans, Egzon Haliti à 5 ans et Frashër Krasniqi (élu député en juin dernier) est condamné à 8 ans d’enfermement. Et il ne faut pas oublier Astrit Dehari, pour qui la condamnation à mort le 5 novembre 2016, a été maquillé par un suicide en prison ; une affaire par ailleurs toujours irrésolue. Ces erreurs judiciaires tuant et condamnant des activistes remontent au 5 Août 2016 lorsqu’un explosif est lancé sur le bâtiment du Parlement. « Pour une demi-brique et quatre demi-fenêtres. » dira l’écrivain Rexhep Qosja. Immédiatement, ce sont les activistes du Mouvement Autodétermination qui sont désignés comme étant coupables. Très vite, six d’entre eux sont arrêtés (l’un d’entre eux a été libéré). Ces arrestations interviennent alors que diverses manifestations populaires, déstabilisant le régime, ont lieu au Kosovo et après que des écoutes téléphoniques, du chef du groupe parlementaire du PDK, Adem Grabovci, révèlent que ce dernier place des membres de son parti à la direction des institutions de l’État. Ces arrestations avaient donc pour unique but de nuire au Mouvement Autodétermination. La condamnation des quatre jeunes activistes le 17 novembre s’inscrit donc dans cette même logique, d’autant plus qu’il n’y aucune preuve, aucun témoin oculaire, aucun témoignage liant les activistes avec l’attaque du Parlement. Le Tribunal de première instance de Prishtina a même envoyé des images au FBI pour tenter de vérifier si deux des activistes étaient liés à l’attaque. L’agence étasunienne a annoncé que selon les images qu’elle possède, elle est dans l’incapacité d’identifier les personnes inculpées. Ces condamnations ne sont en effet que d’ordre politique, intervenant d’autant plus deux jours avant le 2ème tour des élections communales. Le but étant de discréditer le Mouvement Autodétermination qui tiens par ailleurs la mairie Prishtina et, a de fortes chances de remporter Prizren, la deuxième plus grande commune du pays1.

Les Albanais et le Mouvement Autodétermination n’en resteront pas là. Si les méthodes de ce régime autoritaire et corrompu jusqu’à la moelle ressemblent de plus en plus à celles du régime de Milosevic, il ne reste qu’aux Albanais seuls, une fois de plus, à affronter un appareil d’Etat qui engorge la justice, la démocratie et toutes autres bonnes volontés citoyennes agissant pour le bien du pays.

La politique et la justice n’existent pas au Kosovo. Il sera impossible de construire un Etat de droit et démocratique dans ce pays tant que les leaders politico-mafieux gouverneront. Il n’y a pas de clivage gauche-droite au Kosovo, il n’y a que le Mouvement Autodétermination contre tous les autres, qui ont bientôt épuisés toutes les possibilités de s’allier les uns avec les autres. On reproche au Mouvement sa prétendue violence, son soi-disant radicalisme et son gaz lacrymogène au Parlement. Alors qu’en réalité, ces moyens ne sont que de faibles réponses face aux méthodes virales et vénéneuses d’un pouvoir criminel.

 

NB : Le titre est un hommage au morceau de Dj Cut Killer dans le film « La Haine. »
1. ↑ Le Mouvement Autodétermination a finalement, non sans difficultés, réussi à garder la gouvernance de Prishtina et a, de plus, remporté deux autres communes : Dardanë et la mairie de Prizren, la deuxième plus grande commune du pays.