Après l’UÇK et la guerre au Kosovo, le rôle et les limites de la justice transitionnelle

Après l’UÇK et la guerre au Kosovo, le rôle et les limites de la justice transitionnelle

Cet article a été coécrit par Arnaud Boutin et Jehona Pnishi.

Tout comme “[l]a cause juste de lindépendance du Kosovo appelle à un devoir de supériorité morale”, il en va de même lorsqu’il convient de “regarder son passé en face, ce que la Serbie est toujours incapable de faire”. C’est dans cette optique développée par Loïc Trégourès, spécialiste des Balkans occidentaux, que les Chambres Spécialisées de la République du Kosovo ont été envisagées et initiées.

Rappel des faits, influence et portée des Chambres Spécialisées

Le 3 août 2015, l’Assemblée nationale du Kosovo adoptait le 24ème amendement de la Constitution kosovare sous l’impulsion du rapport du député suisse Dick Marty auprès du Conseil de l’Europe. C’est sur le fondement des allégations de ce dernier dénonçant un trafic d’organes perpétré par l’UÇK (Armée de Libération du Kosovo (ALK) – Ushtria Çlirimtare e Kosovës en albanais) qu’ont été créées les Chambres Spécialisées, qui ont récemment inculpé des anciens combattants de l’UÇK devenus acteurs politiques du pays au sortir de la guerre. Ainsi, Jakup Krasniqi, président de l’Assemblée du Kosovo de 2007 à 2014, Kadri Veseli, le succédant à ce poste de 2014 à 2019, Hashim Thaçi, président du Kosovo de 2016 à 2020, et Rexhep Selimi, député du parti Vetëvendosje! (Autodétermination) sont accusés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis au Kosovo entre le 1er janvier 1998 et le 31 décembre 2000. Les Chambres Spécialisées représentent tous les niveaux du système judiciaire kosovar et fonctionnent conformément aux lois applicables dans le pays et au droit international coutumier ainsi qu’aux droits de l’Homme. Elles se composent de deux organes : les chambres, qui remplissent une fonction judiciaire tout en reflétant la structure juridique nationale en raison de leur représentativité de toute la hiérarchie juridictionnelle du Kosovo. Quant à l’administration et les autres tâches des Chambres Spécialisées, c’est le deuxième organe, le bureau administratif, qui en a la charge. Le Bureau du Procureur Spécialisé, lui, est un organe indépendant chargé d’enquêter et de poursuivre les crimes relevant de la compétence des Chambres Spécialisées. Afin de garantir leur impartialité dans les jugements, ces dernières sont composées uniquement de juges internationaux et sont basées à la ville de La Haye, aux Pays-Bas.

C’est précisément au nom de cette supériorité morale que la classe politique kosovare et l’opinion publique étaient consentantes à punir tout éventuel crime de guerre et crime contre l’humanité à travers ces Chambres Spécialisées dont la création a été permise par l’ancien président du Kosovo Hashim Thaçi. Toutefois, cette approbation publique était loin de consentir à ce que semble être aujourd’hui l’affaiblissement manifeste et obstiné de la cause juste de l’UÇK troublée et annihilée par le marasme d’un florilège d’assertions. De plus, ce n’est pas la première fois que son image en tant qu’organisation se fait étriller devant des juridictions par l’inculpation de ses anciens combattants. En effet, c’était dans un premier temps le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) qui était chargé de traduire en justice les personnes présumées responsables de violations graves du droit international humanitaire commises sur le territoire de l’ex-Yougoslavie depuis 1991. Le TPIY a inculpé à deux reprises l’ancien premier ministre kosovar Ramush Haradinaj, pour finalement l’acquitter de ses charges. Une décision qui a soulagé la société kosovare, principalement la classe politique, dans la perspective de l’héritage de l’UÇK, mais qui a irrité le discours serbe qui insistait sur l’existence de “pressions” envers les témoins.

Certains jugent la création des Chambres Spécialisées comme constituant un nouvel espoir qui comblerait les prétendues lacunes des décisions du TPIY en lien avec les anciens combattants de l’UÇK jugées partiales et inconsistantes. Tandis que d’autres y voient un acharnement et une réelle volonté de nuire à l’image de la cause juste de l’UÇK ainsi qu’à celle du Kosovo en tant que pays; cela ferait de la guerre pour son indépendance un engagement illégitime. Même si cette cause juste de l’UÇK n’en est aujourd’hui pas moins fortement diffamée et calomniée, “il ne faut jamais oublier que ce nest pas parce que lautre se comporte mal que ça justifie ou atténue un mauvais comportement que lon aurait soi-même”.

Incidences sur la postérité de l’UÇK 

Ainsi, en plus d’avoir empêché Hashim Thaçi de partir signer un quelconque document avec le président serbe Aleksandar Vučić dans le Bureau ovale, les Chambres Spécialisées jouent un rôle d’une certaine importance dans l’avancée des négociations et des relations entre le Kosovo et la Serbie. Selon Loïc Trégourès, “[ç]a n’intéresse pas Vučić de régler la question du Kosovo, et de toute façon l’opinion serbe n’y est pas du tout prête si l’on en croit la dernière étude de Bezbednost”. Il rajoute qu’aux yeux du président serbe et à ceux de l’Église orthodoxe, “le Kosovo est le coeur de la Serbie, le temps n’a donc aucune importance”. En effet, prétendue région historique serbe perdue au profit des Ottomans il y a plus de 630 ans, les milieux religieux et politique serbes pensent majoritairement que le Kosovo finira par leur revenir. La détérioration des relations fragiles entre les deux pays ne peut être que l’unique résultat de l’adjonction à cette instabilité au Kosovo de propos et actes ternissants qui déligitiment plus de manière collective qu’individuelle le combat et la cause de l’UÇK.

De plus, de par le soutien presque universel à cette armée de libération de la majorité des albanophones, ces inculpations suscitent chez eux un vrai débat. La flamme de ce dernier est ravivée par le statut du tribunal chargé d’accuser l’ancien président et ses anciens frères d’arme. Les Chambres Spécialisées ont en effet vu le jour grâce aux répercussions du rapport de Dick Marty qui accusait l’organisation militaire qu’a été l’UÇK de trafic d’organes. Or aujourd’hui, ces chambres de droit kosovar délocalisées à La Haye accusent les anciens combattants de cette armée de libération de nombreux crimes, mais pas de trafic d’organes. Les preuves du rapport de Dick Marty, qui sont pourtant la pierre angulaire de l’existence de ces chambres, sont aujourd’hui laissées en suspens et ne figurent dans aucune des accusations. Cet élément alimente aujourd’hui les débats sur la continuité de la mission et l’existence même de ces dernières.

Le passage de l’accusation d’un groupe à des individus s’accompagnant de l’omission du plus important chef d’accusation-le trafic d’organes-se révèle alors tout de même assez ubuesque et saugrenu. Il n’en reste pas moins que cet aspect ne peut en aucun cas révéler une impartialité dans le traitement du sujet du Kosovo et de sa guerre; l’UÇK et son héritage en sont au contraire affaiblis. Néanmoins, il convient de ne pas oublier que “ce n’est pas parce que l’UÇK était du bon côté de l’Histoire face à la Serbie de Milošević que ses commandants peuvent être absouts des crimes éventuels commis en marge de cette guerre, que ce soit contre des Serbes, ou contre des Albanais rivaux politiques”. Cet affaiblissement de l’image de la lutte pour l’indépendance et surtout de l’image du Kosovo en tant que pays vis-à-vis de la Serbie profite à cette dernière. Comme le dit justement Loïc Trégourès, “Il y a bien entendu une injustice au regard de l’absence relative de condamnations d’officiers serbes”. L’influence négative des Chambres Spécialisées dans les relations entre les deux pays se combine avec l’incompréhension devant l’inculpation ou l’accusation d’aucun officier serbe. “On ne peut pas reprocher, à bon droit, aux Serbes de protéger leurs criminels, quand on ne sait pas admettre qu’il y en a aussi chez soi.” Tout de même, la présidente des Chambres Spécialisées du Kosovo, Ekaterina Trendafilova, affirmait en 2017 que “les chambres ne poursuivront aucun groupe ethnique. Elles ne poursuivront aucune organisation. Elles ne poursuivront et ne tiendront responsable que des personnes individuelles”. Loïc Trégourès rappelle à juste titre que certaines personnes “confondent aussi les individus incriminés avec l’UÇK. C’est très compréhensible, mais ça n’en demeure pas moins faux”. La dissociation reste néanmoins assez difficile à faire, impactant ainsi les relations entre les deux pays voisins et fragilisant le Kosovo constamment rappelé sur son banc d’accusé dans les négociations avec la Serbie. Il pâtit en effet de la propagation des nombreux assentiments à une infériorisation allant en son encontre par le biais de déconsidérations contre l’UÇK, ce qui déséquilibre évidemment la discussion interétatique. Avec ces attaques contre l’ancienne armée de libération, le Kosovo est d’emblée dirigé vers le siège du camp fautif.

Ce qui est certain, c’est que si ce jeu sempiternel d’accusations perdure, cela devrait potentiellement obstruer la course à l’intégration européenne des deux pays. Quant à la stabilité de la région qui leur est requise, la Serbie joue un rôle-clé mais l’aggravation de son différend avec le Kosovo ne devrait pas la propulser de sitôt sur la voie européenne. De la même manière, ce bon voisinage est nécessaire pour une intégration à l’OTAN ; le Kosovo est fortement plus favorable à l’alliance transatlantique que la Serbie, encore pétrifiée et rancunière des bombardements de 1999. Le Kosovo, lui, a plus fort à faire avec son affirmation sur le plan international qui passe assurément par une adhésion à l’ONU. Celle-ci ne pourra être possible tant que la moitié des pays siégeant aux Nations Unies ne reconnaissent pas son indépendance et que la Serbie continue sa campagne de déreconnaissance. Aujourd’hui, l’heure est à la tenue d’élections législatives puis d’élections présidentielles pour lesquelles Loïc Trégourès affirme qu’“on sent qu’une alternative existe et qu’elle n’est pas loin”. Ces dernières pourraient laisser entrevoir une possibilité de gestion plus souveraine tant interne qu’externe du Kosovo.

Enfin, dans le débat concernant les Chambres Spécialisées, si chacune des parties concernées trouve des arguments allant dans leur sens, une chose commune à ces deux juridictions peut en attendant être relevée. Ni le TPIY, ni les Chambres Spécialisées, n’ont montré de réelle efficacité dans la poursuite équitable de personnes ayant potentiellement commis des crimes de guerre, de crimes contre l’humanité ou des violations graves du droit international humanitaire. Face à ces faits et ce manque de proportionnalité, le peuple kosovar a quoi qu’il en soit perdu toute confiance en cette justice transitionnelle promue par la communauté internationale. Ce problème d’efficacité judiciaire survenu en premier avec le TPIY semble perdurer et muter sous une forme moins abstraite mais plus décriante avec les Chambres Spécialisées. Suite à deux premières apparitions initiales, le procès des quatre accusés se tiendra probablement dans les années à venir, sachant que les avocats de la défense ne l’attendent pas avant l’été 2022 tandis que le Bureau du Procureur Spécialisé souhaite qu’il se déroule au courant de l’année 2021.

Ainsi, un semblant de manque d’impartialité dissimulé se dissémine graduellement autour de l’image et la symbolique patrimoniales de l’UÇK et, par extension, autour de l’image du Kosovo déprécié. L’absence ou la consécration de certaines décisions judiciaires importe peu et l’impartialité intégrale semble compromise dans le contexte difficile et opiniâtre des Balkans. De plus, cet aspect s’applique aussi et surtout au Kosovo où la nécessité de traiter les parties d’égal à égal est la plus importante de tous les conflits de la région et où ce traitement appellerait au jugement, à l’inculpation ou à l’enquête concernant la partie serbe de la même manière que des Albanais du Kosovo sont inculpés pour des éventuels crimes commis dans cette période de tensions.

Une nouvelle ère politique au Kosovo

Une nouvelle ère politique au Kosovo


Partisan·ne·s de Vetëvendosje, Prishtina, 12 février 2021.

Le mouvement Vetëvendosje (Autodétermination), qui se présente comme « un parti social-démocrate », a fait l’objet d’un véritable plébiscite en remportant les élections législatives avec 50% des suffrages.

Une victoire sans précédent dans l’histoire politique du jeune État balkanique. Un cri d’espoir dans un pays gouverné pendant plus de 20 ans par une classe politique qui a imposé le népotisme, le clientélisme et la corruption comme la norme. Ce sont précisément les échecs successifs des gouvernements précédents et la volonté clairement établie du parti de Vetëvendosje de lutter contre la corruption et de mettre en place des politique sociales qui l’a hissé comme la principale force politique du Kosovo. 

Albin Kurti et Vjosa Osmani 

Albin Kurti, un brillant orateur issu de la gauche radicale, est un personnage central du parti Vetëvendosje. Il est connu notamment pour avoir été emprisonné dans les geôles serbes à la fin de la guerre du Kosovo, en raison de son activisme dans les mouvements estudiantins. 

En février 2020, Albin Kurti avait été nommé premier ministre au sein d’un gouvernement de coalition avec la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), un parti de centre droit. Toutefois, son gouvernement tombe en pleine pandémie après 52 jours, suite à une motion de censure initiée par son partenaire de coalition. En effet, Albin Kurti prévoyait de remplacer la taxe de 100% des produits serbes instaurée par son prédécesseur, par un traitement réciproque de leurs relations commerciales. L’administration Trump, en désaccord avec ces modalités, a fait pression sur la LDK pour faire éclater le gouvernement de coalition.

Un gouvernement illégitime est ensuite élu sans le vainqueur des élections. Ce coup d’État institutionnalisé orchestré, également par la cour constitutionnelle du Kosovo, a eu pour effet de donner du crédit à Vetëvendosje. En outre, Vjosa Osmani, la tête de liste du LDK, fermement opposée à la motion de censure sera quant à elle démise de toutes ses fonctions au sein de son parti politique. Elle rejoint la liste d’Albin Kurti pour les élections législatives de 2021, en compagnie de neuf de ses partisans du LDK afin de contrecarrer tous les plans empêchant Vetëvendosje d’accéder au pouvoir. 

La chute du gouvernement d’Albin Kurti aura raison des partis politiques ayant signé la motion de censure. Le LDK est réduite à un score de 13%, près de la moitié des voix obtenues lors des élections précédentes. Quant au Parti démocratique du Kosovo (PDK), le principal parti responsable du chaos politique régnant au Kosovo depuis de l’indépendance en 2008, il se voit attribuer 17% des suffrages. Ce chiffre, le plus faible depuis la création du parti, est en partie dû à l’emprisonnement des deux figures majeures du PDK, accusées de crimes de guerres, sous les verrous à la Haye depuis novembre 2020.  

Une aspiration populaire pour le changement

L’alliance entre Albin Kurti et Vjosa Osmani a séduit de nombreux·euses électeurs·trices désireux·ses de profonds changements politiques, sociales et économiques, mais aussi un renouvellement de leurs représentant·e·s politiques. Dans leur majorité, la diaspora, la jeunesse et les femmes (à 61%) ont voté pour le parti Vetëvendosje.

Vetëvendosje entend en finir avec l’ancien régime en répondant à des priorités sociales, comme assurer la gratuité des frais de scolarité pour les étudiant·e·s, des congés parentaux et des services de protection sociale notamment pour les mères célibataires et les personnes âgées.

Le défi est de taille pour le nouveau binôme. En effet, les institutions du Kosovo demeurent fragiles, les privatisations abusives durant plusieurs années ont coupé l’herbe sous le pied des ressources du pays et un taux de chômage de 40%, poussent les jeunes à émigrer. 

Sur la scène internationale, le Kosovo est également empêtré depuis de nombreuses années dans un dialogue avec la Serbie, mené par l’Union européenne, dans le but de normaliser leurs rapports. Toutefois, le jeune État est constamment amené à faire des concessions alors que la Serbie ne reconnaît toujours pas l’indépendance du Kosovo. Nombreuses sont les tentatives de s’immiscer dans sa politique interne, par le biais notamment de la Liste Serbe, un parti politique dirigé par Belgrade qui a manipulé les votes des minorités pour s’accaparer les sièges assurés par la Constitution. Le dialogue avec la Serbie ne demeure pas une priorité pour Albin Kurti, qui s’est pourtant exprimé en faveur d’un dialogue avec la communauté serbe au Kosovo.  

Les autorités du Kosovo avaient pour défi de construire un État de droit et démocratique, pourtant la trajectoire du Kosovo est celle d’une désillusion constante. Les attentes populaires sont donc énormes après la victoire du Vetëvendosje.

Ce texte a été initialement publié dans le journal de SolidaritéS en Suisse.

Le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue

Le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue

Manifestation du 9 janvier 2016 – l’edoniste.

En à peine deux jours, deux affaires viennent ternir, une fois n’est pas coutume, le système judiciaire du Kosovo. La première concerne la démission d’un magistrat britannique en fonction dans la mission Eulex et la seconde se rapporte à la condamnation de quatre jeunes activistes du Mouvement Autodétermination par le tribunal de première instance de Prishtina.

Le 16 novembre 2017, le magistrat Malcolm Simmons révèle au journal Le Monde sa démission d’Eulex, la mission de l’union européenne sensée accompagner le Kosovo dans le processus de construction d’un Etat de droit et démocratique. Le juge dénonce une série de dysfonctionnements au sein de la mission, notamment des pressions qu’il aurait subies en 2013 pour condamner Fatmir Limaj (ancien commandant de l’armée de libération du Kosovo et président du parti NISMA) dans le but de l’empêcher de se présenter aux élections législatives. « Eulex n’est pas une mission visant à promouvoir un Etat de droit. C’est une mission politique. Quiconque pense le contraire est soit naïf, soit stupide. » confie le juge au journal Le Monde. Le britannique dénonce également d’autres fraudes de la part de certains juges, mais aussi les constantes pressions qu’ils subissent de leurs supérieures politiques. « Ils veulent que le gouvernement kosovar rentre dans le rang et fasse ce que l’UE lui dit de faire. Beaucoup de mes collègues sont honnêtes et droits. Mais ils ne combattent pas le système, ils s’en accommodent, car ils savent que s’il leur venait à l’idée d’agir correctement, il leur arriverait des problèmes»

À l’origine l’Eulex était l’unique organe juridique du Kosovo, mais depuis 2014, la mission a pour but de soutenir et d’accompagner les juges du Kosovo dans leur travail. Depuis bientôt dix ans, aucune grosse affaire de corruption et de crime n’a été sanctionnée ni par les juges du Kosovo, ni par Eulex. Il semble que le système judiciaire du Kosovo soit submergé par des enjeux de pouvoir auxquels se livrent les différentes mafias politiques du pays. Les hauts fonctionnaires d’Eulex ne semblent cependant pas pouvoir résister à l’hospitalité albanaise, ou plutôt aux généreux pots de vins que les politico-mafieux ont pour habitude de passer sous la table. À quoi bon être victime quand on peut être complice ? Voilà que ceux qui devaient amener la justice, le droit et la connaissance rentrent chez eux, en ayant beaucoup plus appris que transmis, et en guise de récompense, un porte-monnaie confortablement renflouée. Si l’expérience du juge Simmons est malheureuse, ses déclarations ne sont en réalité qu’un arbre qui cache une immense forêt.

Si les coupables ne sont pas condamnés au Kosovo, à l’inverse, ce sont ceux qui réclament justice, ceux qui se soulèvent contre ce régime criminel, ceux qui refusent de se soumettre, ceux qui sont animés par une profonde envie de changement dans ce pays, qui sont renvoyés en prison pour des infractions qu’ils n’ont pas commises. C’est en effet le verdict qui est tombé le 17 novembre, le lendemain des révélations de Simmons. Quatre jeunes du Mouvement Autodétermination sont condamnés pour terrorisme : Adea Batusha est condamnée à 2 ans de prison, Atdhe Arifi à 6 ans, Egzon Haliti à 5 ans et Frashër Krasniqi (élu député en juin dernier) est condamné à 8 ans d’enfermement. Et il ne faut pas oublier Astrit Dehari, pour qui la condamnation à mort le 5 novembre 2016, a été maquillé par un suicide en prison ; une affaire par ailleurs toujours irrésolue. Ces erreurs judiciaires tuant et condamnant des activistes remontent au 5 Août 2016 lorsqu’un explosif est lancé sur le bâtiment du Parlement. « Pour une demi-brique et quatre demi-fenêtres. » dira l’écrivain Rexhep Qosja. Immédiatement, ce sont les activistes du Mouvement Autodétermination qui sont désignés comme étant coupables. Très vite, six d’entre eux sont arrêtés (l’un d’entre eux a été libéré). Ces arrestations interviennent alors que diverses manifestations populaires, déstabilisant le régime, ont lieu au Kosovo et après que des écoutes téléphoniques, du chef du groupe parlementaire du PDK, Adem Grabovci, révèlent que ce dernier place des membres de son parti à la direction des institutions de l’État. Ces arrestations avaient donc pour unique but de nuire au Mouvement Autodétermination. La condamnation des quatre jeunes activistes le 17 novembre s’inscrit donc dans cette même logique, d’autant plus qu’il n’y aucune preuve, aucun témoin oculaire, aucun témoignage liant les activistes avec l’attaque du Parlement. Le Tribunal de première instance de Prishtina a même envoyé des images au FBI pour tenter de vérifier si deux des activistes étaient liés à l’attaque. L’agence étasunienne a annoncé que selon les images qu’elle possède, elle est dans l’incapacité d’identifier les personnes inculpées. Ces condamnations ne sont en effet que d’ordre politique, intervenant d’autant plus deux jours avant le 2ème tour des élections communales. Le but étant de discréditer le Mouvement Autodétermination qui tiens par ailleurs la mairie Prishtina et, a de fortes chances de remporter Prizren, la deuxième plus grande commune du pays1.

Les Albanais et le Mouvement Autodétermination n’en resteront pas là. Si les méthodes de ce régime autoritaire et corrompu jusqu’à la moelle ressemblent de plus en plus à celles du régime de Milosevic, il ne reste qu’aux Albanais seuls, une fois de plus, à affronter un appareil d’Etat qui engorge la justice, la démocratie et toutes autres bonnes volontés citoyennes agissant pour le bien du pays.

La politique et la justice n’existent pas au Kosovo. Il sera impossible de construire un Etat de droit et démocratique dans ce pays tant que les leaders politico-mafieux gouverneront. Il n’y a pas de clivage gauche-droite au Kosovo, il n’y a que le Mouvement Autodétermination contre tous les autres, qui ont bientôt épuisés toutes les possibilités de s’allier les uns avec les autres. On reproche au Mouvement sa prétendue violence, son soi-disant radicalisme et son gaz lacrymogène au Parlement. Alors qu’en réalité, ces moyens ne sont que de faibles réponses face aux méthodes virales et vénéneuses d’un pouvoir criminel.

 

NB : Le titre est un hommage au morceau de Dj Cut Killer dans le film « La Haine. »
1. ↑ Le Mouvement Autodétermination a finalement, non sans difficultés, réussi à garder la gouvernance de Prishtina et a, de plus, remporté deux autres communes : Dardanë et la mairie de Prizren, la deuxième plus grande commune du pays.
Le trône du Kosovo

Le trône du Kosovo

La fontaine – Marcel Duchamp – 1917.

Le trône du Kosovo

Si la politique au Kosovo devait se résumer à une œuvre artistique ce serait la Fontaine de Marcel Duchamp. Et même si cet urinoir est bien trop immaculé pour la représenter fidèlement, il possède l’avantage d’avoir été signé au nom de Mutt, ce qui signifie littéralement merde en Albanais. Je ne crois pas que cela eut été un hasard, tout porte à croire qu’il y a de cela 100 ans, Duchamp allait réaliser une œuvre prémonitoire destinée au Kosovo. L’artiste ne se doutait cependant pas de l’ampleur de l’œuvre qu’il avait accomplie. Jamais il n’aurait imaginé que la politique au Kosovo allait être à ce point engloutie par les défécations des élites politiques, atteintes de gastroentérite après la guerre et se précipitant tour à tour, pour déverser leurs selles dans cette grande fosse septique qu’est devenue la scène politique du Kosovo.

Ça va encore puer !

Ne vomissez pas tout de suite, nous n’en avons pas terminé avec la matière fécale qui accompagne si fidèlement ce pays. Pour la suite de la lecture, je vous conseille de vous munir d’un seau vide que vous déposerez à une distance raisonnable pour vos rejets alimentaires. Les ambassadeurs américains ont par ailleurs très bien compris sur quelle matière première travaillent majoritairement les politiques du Kosovo. L’ambassadrice américaine Tracey Ann Jacobson avait sommé les politiciens Albanais, dans leur propre langue pour qu’elle soit sûre de se faire comprendre, de ne pas chier sur le travail. Mos e dhini punen avait-elle dit. Ce qui signifie plus poliment : ne gâchez pas le travail. Son prédécesseur, Christopher Dell, que j’ai décidé d’appeler ici le pisseur de la démocratie, tout aussi clairvoyant que Jacobson, choisi d’adopter un comportement plus semblable aux élites politique du Kosovo. En 2011, il tentait d’influencer le vote des députés en leur envoyant des SMS pour l’élection présidentielle. Le pisseur ne s’arrêta pas à ce premier jet, sa vessie éléphantesque se préparait à évacuer un torrent. Lors de son investiture (2009-2012), le gouvernement du Kosovo mandata deux entreprises pour construire la première autoroute du Kosovo. C’est l’américain Bechtel et le turc Enka qui obtinrent le mandat. L’addition devait s’élever à l’origine à 400 millions d’euros mais en coûta finalement 800, soit plus de la moitié du budget du Kosovo. Enfin, le miracle eu lieu après le mandat du pisseur, lorsque celui-ci fut directement promu au conseil d’administration de Bechtel. Ah la saveur de la pisse américaine, n’est-ce pas une pure pisse d’or ? Prenez maintenant le seau et vomissez ! 

Ibrahim, il ne fallait pas tant fumer

Il est nécessaire, pour la suite de cet article, de vous présenter les principaux partis politiques responsables du chaos régnant au Kosovo. Il y a dans un premier temps le plus ancien parti du Kosovo, le LDK, dont le président fut Ibrahim Rugova. Le LDK dominait la scène politique jusqu’à la mort de ce dernier en 2006. Après cela, le parti sera divisé par ceux se considérant comme les héritiers spirituels de Rugova. Onze ans après sa mort, certains pensent toujours que LDK suit l’idéologie de Rugova, que celui-ci veille sur eux dans l’au-delà, les guidant vers les chemins de la connaissance et de la vérité. Mais le LDK est depuis longtemps entré dans les magouilles de son successeur, du plus infâme parti du Kosovo : le PDK. À sa tête, son cou et ses pieds : Hashim Thaçi, dit le serpent. Ce dernier accumule le poste de premier ministre, de vice-premier ministre, de président, et accessoirement de plus grand mafieux du Kosovo. Le LDK et le PDK étaient les deux principaux opposants politiques du Kosovo. Cependant, avec l’arrivée progressive du Mouvement Autodétermination (LVV), ces deux partis ont préféré former une coalition et gouverner ensemble. Quant à l’opposition, elle est formée par le Mouvement Autodétermination, le AAK sur lequel je reviendrai plus tard, et le parti NISMA.

Résultat des élections législatives au Kosovo en 2014.

Voici maintenant un petit bilan du travail effectué par la coalition PDK-LDK depuis 2014. La liste ci-dessous n’est évidemment pas exhaustive. 

  • Plus de 100’000 Albanais du Kosovo fuient le pays.
  • Tentative d’ingérence de la Serbie par l’association des communes serbes.
  • Démarcation de territoire offrant plus de 8’000 km2 au Monténégro.
  • Construction d’un mur à Mitrovica séparant Albanais et Serbes.
  • Des appels sur écoute du chef du groupe parlementaire du PDK, Adem Grabovci, révèlent que celui-ci place des membres de son parti dans les institutions du Kosovo.
  • Arrestation massive des activistes du Mouvement Autodétermination (LVV).
  • Introduction brutale et illégale de la police dans les locaux du Mouvement Autodétermination (LVV).
  • Le gouvernement tente d’anéantir le LVV en l’accusant de terrorisme.
  • Mort suspecte en détention provisoire d’Astrit Dehari, activiste de LVV.
  • Pays le plus corrompu en Europe selon Transparency International.
  • Pays le moins libre selon Freedom House.
  • Pays dont les performances scolaires sont les plus basses selon le rapport PISA.
  • Échec diplomatique concernant la reconnaissance du Kosovo par l’UNESCO.
  • Élections de Hashim Thaçi comme président alors que des centaines de policiers et de snipers surveillent les milliers de manifestants au Parlement.

Cette législature a également été marquée par un grand nombre de manifestations organisées par l’opposition. Enfin… opposition est un bien grand mot car le AAK et NISMA n’ont pas la moindre idée de ce que représente une manifestation. Ils se sont en effet simplement cachés derrière le LVV, profitant de l’occasion de contester pour contester. Ils sont dans l’opposition et ils s’opposent au fait qu’ils ne soient pas dans le gouvernement.

Valseurs et valseuses

Le gouvernement de coalition PDK-LDK a été le pire qui ait gouverné le pays depuis la fin de la guerre. Quoi de pire que de voir s’allier des criminels à des incompétents au sein d’un gouvernement ? En réalité, le Kosovo n’a peut-être pas encore échappé au pire, nous verrons cela très bientôt. Dans l’incapacité de diriger le pays, le gouvernement est dissout le 10 mai par une motion que le parti NISMA fait signer à la majorité des députés. Cette motion sera, j’en suis sûr, retenue dans l’histoire, non pas du Kosovo, mais du parti NISMA comme étant le seul acte politique sérieux qu’ils aient accompli de leur vie. Les élections sont très vite fixées au 11 juin. Le 17 mai, c’est la stupéfaction : le AAK et NISMA décident de se présenter aux élections en faisant liste commune avec le PDK, parti contre lequel ils s’étaient opposés depuis 3 ans. La coalition se fait très vite appeler PAN1. En hommage certainement aux coups de feu tirés par Hashim Thaçi et son acolyte Kadri Veseli pour éliminer leurs opposants politiques et militaires pendant et après la guerre du Kosovo.

Rambo au pays des bovins

Le PDK avait bien préparé le terrain, travaillant dans l’ombre comme à son habitude. La motion signée par NISMA avait donc été montée de toute part. Mais comment le PDK est-il parvenu à convaincre le AAK de se joindre à la coalition ? Sans vouloir tomber dans le piège conspirationniste du type des sophistes d’égalité & réconciliation, je vais ci-dessous exposer des faits que je vous laisse interpréter comme bon vous semble. Avant cela, il convient toutefois de vous présenter un personnage clé de cet article : Ramush Haradinaj, fondateur de son parti le AAK, qu’il préside depuis sa création. Ramush est un ancien combattant très respecté au Kosovo.  Surnommé parfois Rambo, il est connu pour sa vivacité d’esprit et pour l’immense bagage que constitue son vocabulaire onomatopéique. Ne sous le sous-estimez pas, en cliquant sur ce lien, vous pourrez voir à quel point son imitation de la vache est réussi. Parvenir à placer un beuglement pour répondre à une question politique, relève du génie. Au début, je me suis dit qu’il empocherait deux ou trois-cent euros d’un pote lui ayant lancé ce défi. Après coup, je me suis demandé s’il n’était pas tout simplement idiot. J’ai préféré opter pour la deuxième proposition. Le rêve de Rambovin, (ce surnom lui convient mieux ne trouvez-vous pas ?) c’est être premier ministre. Quand il sera sur le trône, tous les problèmes du Kosovo s’envoleront grâce à son aura enchanteresse. Voici ce qu’il propose pour améliorer les rapports avec la Serbie : il faut être ferme et dire aux serbes que ce qu’ils font au Kosovo n’est pas bien, que c’est injuste et que s’ils continuent bah on sera pas content. Levez-vous et applaudissez ! Le véritable problème de Rambovin c’est qu’en plus de se prendre pour Achille, il se croit tout autant être Ulysse. Si un jour on pouvait seulement lui dire : Rambo, laisse Ulysse fabriquer son cheval et va-t’en imiter les vaches avec ce troupeau au loin ! Au fond de moi, j’ai véritablement de la peine pour Rambovin et tous ceux qui, comme lui, n’existent que par la guerre. Parfois la nuit je prie pour qu’une nouvelle guerre éclate au Kosovo, uniquement dans le but que ces bonhommes puissent se sentir un jour à nouveau utiles.

Mais comment le PDK est-il parvenu à convaincre Rambovin ? Pour cela, Il faut noter que ce dernier avait été accusé de crime de guerre par le tribunal pénal international. Il fut jugé et acquitté à la Haye en 2008. Cependant, le 4 janvier 2017, il est arrêté par la police française à l’aéroport de Bâle-Mulhouse, sur la base d’un mandat d’arrêt émis par la Serbie. Il est finalement libéré le 27 avril. Voici un petit rappel du calendrier : le gouvernement est dissout par la motion de NISMA le 10 mai, la coalition PAN-PAN CUL-CUL est formée le 17 mai et Rambovin devient le candidat au poste de premier ministre de la coalition. Il est libre à vous maintenant d’interprétez les faits que je vous expose ici, j’aimerais juste ajouter une petite information que j’ai obtenue d’une source sûre : Hashim Thaçi connaît par cœur le numéro de téléphone de son homologue serbe Aleksandar Vučić. 

11 juin

Sur l’image ci-dessous vous pouvez voir que LDK décide également de se présenter aux élections dans une liste commune avec deux autres petits partis (LAA). Quant au Mouvement Autodétermination, il se présente seul. La campagne électorale commence sur les chapeaux de roues. La LAA et PAN-PAN CUL-CUL ont les jambes tremblantes face à un LVV qui domine tous les débats avec une facilité déconcertante. Ces deux coalitions ne font pas le poids face à un Mouvement qui s’est construit progressivement autour d’un programme social-démocrate, alors que les premiers s’allient uniquement dans l’optique de gouverner et ceci sans un programme politique commun. Le PDK refusera même de participer aux débats télévisés, tant que les chaînes ne leur offrent un temps de parole deux fois supérieur au LAA et trois fois supérieur au LVV. De plus, il n’y a pas eu de débats entre les trois candidats au poste de premier ministre : Albin Kurti (LVV), Avdullah Hoti (LAA) et Rambovin (PAN-PAN CUL-CUL). Ce dernier, dont les déclarations plates et stupides ne se comptent plus, refusait de débattre avec ses deux concurrents, car ils sont selon lui, d’un niveau intellectuel inférieur au sien.

Les élections ont finalement lieu le 11 juin. Les résultats préliminaires sont publiés. Le PAN-PAN CUL-CUL est premier, suivi par le LVV et la LAA. Cependant, le LVV, s’assure d’obtenir 32 sièges, devenant ainsi la première force politique du Kosovo. Alors que PAN-PAN CUL-CUL et la LAA devront se partager les sièges en fonction du résultat des députés dans la liste commune. Les résultats sont pourtant amers pour PAN-PAN CUL-CUL qui pensait dépasser la barre des 40%. Les résultats définitifs tardent à venir. Alors que bientôt trois semaines sont passés depuis les élections, les informations parviennent au compte-goutte. La commission électorale (KQZ) s’excuse de ce retard prétextant les mauvais résultats du Kosovo dans le rapport PISA 2016. En effet, la commission a eu beaucoup de mal à recruter des inspecteurs sachant compter jusqu’à 750’000. Enfin les résultats définitifs, disponibles ci-dessous, sont finalement publiées le 29 juin

Résultats des élections législatives au Kosovo en 2017.

Le trône

La coalition PAN-PAN CUL-CUL se trouve ainsi dans une position très délicate pour pouvoir former un gouvernement, car le LVV et la LAA se sont prononcés en défaveur d’une alliance avec celui-ci. Le LVV semble le plus en faveur de former un gouvernement de coalition avec la LAA. Il est cependant techniquement possible que la LAA rejoignent le PAN-PAN CUL-CUL comme par le passé. Cela semble invraisemblable, mais en matière de politique au Kosovo, tout est plausible tant qu’il s’agit de se battre pour le trône. Un trône dont vous imaginez bien n’est plus un trône de fer, mais un trône à étron de la série télévisée Game of étrons, qui dure depuis 18 saisons au Kosovo. Il est enfin temps pour le Mouvement Autodétermination de s’emparer de ce trône afin de tirer la chasse une bonne fois pour toutes.

Les pires toilettes d’Écosse dans le film : Trainspotting de Danny Boyle, 1996.
NB : Je suis heureux de vous avoir fait lire mon article pipi-caca. Si vous n’avez pas aimé, ne me dites juste pas que c’est de la merde, je risque de prendre cela pour un compliment.
1. ↑ La coalition PAN est en réalité composée de 12 partis différents. Le PDK, le AAK et NISMA sont naturellement les plus grosses structures de cette coalition.

Un crime apolitique (2/2)

Un crime apolitique (2/2)

Manifesation face à l’ONU à Genève, le 12 novembre 2016. l’edoniste.

Ce texte fait suite au précèdent article : « Le nouvel ennemi est Albanais ». Si le premier traitait des circonstances autour de la mort d’Astrit Dehari et de l’asservissement du peuple Albanais face au régime autoritaire de Hashim Thaçi et Isa Mustafa, celui-ci se concentre sur le rôle de la diaspora albanaise et plus précisément du rôle des étudiants albanais dans le contexte politique actuel du Kosovo. Il semble également important d’amener des nuances sur le concept d’apolitisme dont les étudiants sont devenus les fervents défenseurs, mais qui semble toutefois ne pas être totalement compris et certainement confondu avec celui de non-partisan.

Avec le retrait des forces serbes en 1999 et l’indépendance du Kosovo en 2008, les Albanais pensaient être débarrassés des violences policières et des morts suspicieuses. Mais voici que le décès d’Astrit Dehari en prison éveille les anciens démons d’un Kosovo sous autorité serbe. Le pouvoir est cependant aux mains des Albanais, mais ce peuple qui parvenait à lutter contre la domination serbe est devenue incapable de se battre contre un régime qui parle la même langue que lui. On pourrait croire que la gravité de la situation politique actuelle du Kosovo ferait réagir la communauté albanaise en Suisse. Toutefois, tout comme les Albanais du Kosovo, la diaspora albanaise peine à réagir au chaos politique qui s’est emparé du Kosovo. Le 12 novembre 2016, la branche Suisse du Mouvement Autodétermination organisait à Genève une manifestation en face des Nation-Unies afin de réclamer justice pour Astrit Dehari. Une centaine de personnes seront mobilisées. Sachant que le canton de Genève compte plus de 10’000 Albanais du Kosovo, on peut se demander pour quelle raison la manifestation ne mobilisa pas plus de monde. Genève compte également un grand nombre d’associations albanaises, mais aucune d’entre elle ne s’est exprimée à ce sujet. Les associations d’étudiants Albanais des différentes universités suisses ont également, sous le voile suprême de l’apolitisme, brillé par leur silence. Cette banalisation de la crise politique a pour conséquence de laisser davantage la possibilité au régime de Hashim Thaçi et d’Isa Mustafa d’être libre de ses mouvements.  

La diaspora

En Suisse, la participation politique des Albanais depuis les années 80 était uniquement orientée vers le Kosovo. La suppression de l’autonomie du Kosovo en 1989 par Milosevic intensifia l’engagement politique transnational, et ceci, jusqu’à la fin de la guerre en 1999. Après cela, les relations politiques transnationales se réduiront fortement. Cela s’explique en partie par le fait que les relations d’avant-guerre entre la diaspora et les Albanais au Kosovo s’articulaient autour d’une résistance. La fin de la guerre et l’indépendance du Kosovo ont, peu à peu et au gré des déceptions politiques, fait rompre les vases communicants. Il est aujourd’hui dans l’intérêt du régime du Kosovo de ne plus entretenir de relations étroites avec sa diaspora. Et si bien même un ministère de la diaspora existe au Kosovo, son rôle n’est que formel, car aucun projet concret n’a été construit en collaboration avec sa population migrante. L’ambassade du Kosovo en Suisse ne remplit pas non plus son rôle. Par manque d’information et de structures, seul 3’000 Albanais du Kosovo en Suisse ont voté par correspondance lors des élections législatives en 2014. D’autre part, les Albanais en Suisse se sentent moins concernés par la situation politique du Kosovo. Il semble que la fin de la guerre et l’indépendance du Kosovo aient été perçues comme une victoire absolue, une fin en soi. Débarrassée d’un véritable potentiel contestataire, la classe politique mafieuse dominante du Kosovo était dorénavant libre de prendre possession et corrompre toutes les institutions du plus jeune État européen.

Les paradoxes de l’apolitisme

Si les associations d’étudiants Albanais en Suisse n’ont pas participé à la manifestation demandant justice pour Astrit Dehari, c’est parce qu’elles se définissent comme apolitiques. C’est également pour cette raison qu’elles ne dénoncent pas les exactions répétées du gouvernement. On est ainsi en droit de se demander quel est le rôle de ces associations d’étudiants en Suisse qui se définissent comme albanaises ? Les étudiants peinent a priori à comprendre la différence entre apolitique et non-partisan. Ils peinent à comprendre par exemple qu’un mouvement féministe ou écologiste soit politique et non-partisan. Pour comprendre cela, il faut imaginer qu’un conseiller fédéral suisse du PLR fasse une déclaration contenant des propos sexistes. Il nous semblerait normal que des mouvements féministes demandent sa démission. Pour les Albanais, réclamer cela signifierait être contre le PLR. En outre, les universités en Suisse n’interdisent pas la formation d’associations politiques mais uniquement partisanes. Cet amalgame pose un grand problème aujourd’hui, car les étudiants sont réduits à traiter des thèmes qui ne concernent pas la politique et ne permettent, par conséquent, pas d’aborder des problèmes de fond concernant l’Albanie, le Kosovo et la Macédoine. L’apolitisme des étudiants résorbe ainsi n’importe quelle lutte politique concrète pour les droits des Albanais du Kosovo et de Macédoine.

Il y a deux (mauvaises) raisons pour lesquelles les étudiants se revendiquent comme apolitiques. La première raison est que les étudiants cachent leur appartenance fidèle et sympathisante à un parti politique hérité de leur père. C’est pour cette raison que les différentes associations d’étudiants albanais des universités suisses n’ont pas dénoncé les exactions du gouvernement ou montré du soutien à la manifestation demandant justice sur l’affaire Astrit Dehari. Être politique pour les Albanais, c’est être uniquement partisan d’un parti politique. C’est ce qu’il se passe lorsqu’on colle uniquement à Astrit Dehari l’étiquette de l’activiste du Mouvement Autodétermination ; oubliant qu’il était aussi étudiant et tout simplement un citoyen albanais du Kosovo. C’est pourquoi manifester pour Astrit Dehari ou dénoncer les abus de l’exécutif signifie se ranger du côté du Mouvement Autodétermination. Cela montre bien l’amalgame qu’il y a entre la notion d’apolitisme et celle de non-partisan, révélant ainsi un pur paradoxe sur le concept d’apolitisme que revendiquent les étudiants albanais en Suisse.

La deuxième raison est que leur apolitisme cache en réalité une profonde dépolitisation. Être politique en Suisse c’est aussi faire de la politique non-conventionnelle. C’est-à-dire prendre part à des manifestations citoyennes, s’engager dans des organisations, des mouvements, des syndicats, dans des maisons de quartier, participer à la vie collective communale etc. Mais les Albanais semblent uniquement connaître la politique conventionnelle : votations, élections, adhésion à un parti etc. Il n’est donc pas étonnant de voir que les Albanais en Suisse s’engagent aujourd’hui davantage dans des partis politiques, dans lesquels ils sont par ailleurs instrumentalisés, que dans des organisations non-partisanes. L’apolitisme que revendiquent ainsi les étudiants n’est pas un véritable apolitisme, mais de la dépolitisation. Cette dépolitisation cache une profonde méconnaissance de la politique et des enjeux politiques au Kosovo. Il est ainsi plus facile de se revendiquer comme apolitique afin de dissimuler son ignorance ; car il est inconcevable qu’à l’université, haut lieu du savoir scientifique et de la connaissance, des étudiants montrent de telles carences politiques.

Il est également possible de voir que ces deux raisons sont parfois couplées. Des étudiants reconnaissent parfois leur manque d’intérêt pour les enjeux politiques du Kosovo. Ceci paraît tout à fait légitime, cependant on peut très vite remarquer que ceux-ci se positionnent tout de même dans un parti politique. Il est donc très étonnant de voir que, même s’ils connaissent mal la politique au Kosovo, ils expriment une préférence partisane. Ceci vient du fait qu’ils se positionnent en fonction de la sympathie politique du père. L’autorité paternelle a toujours causé du tort au peuple albanais. Il est très difficile pour les Albanais de défier la figure autoritaire paternelle. Ceci joue également un rôle important sur le rapport qu’ont les Albanais avec le gouvernement. Si le peuple albanais a su résister face à l’invasion ottomane et aux crimes serbes, il est incapable de défier toutes formes d’autorité prenant le visage d’un des leurs.

Le rôle des étudiants

L’étudiant est une entité politique en soi. Le rôle des étudiants a toujours été déterminant dans l’histoire contemporaine en ce qui concerne des luttes sociales et politiques. La plupart des Albanais connaissent par exemple l’importance des révoltes estudiantines au Kosovo en 1981. Aujourd’hui, il est véritablement honteux que les étudiants albanais, ainsi que les autres associations albanaises en Suisse, telle que l’UPA (Université populaire albanaise), se taisent à propos de la situation politique au Kosovo. Lorsqu’en novembre 2015, la police spéciale s’est introduite avec violence dans le siège du Mouvement Autodétermination, les étudiants avaient le devoir éthique et moral d’au moins dénoncer les abus du gouvernement ! Et d’autant plus lorsqu’un étudiant, comme eux, qui se bat pour la justice et la démocratie, croupit en prison et est retrouvé mort ! Il ne s’agit en aucun cas de soutenir le Mouvement Autodétermination, mais de simplement réclamer justice pour un prisonnier politique mort en détention ; il s’agit d’avoir l’honnêteté intellectuelle pour constater que le gouvernement commet des actes abusifs à l’encontre de l’opposition. Et si bien même les associations albanaises en Suisse ne souhaitent pas être confondu avec le Mouvement Autodétermination lors de la manifestation devant les Nation-Unies, aucune d’entre elles n’a dénoncé ou manifesté contre ce gouvernement qui montre des signes distinctifs d’une régime dictatoriale.

La politique au Kosovo

Il est important ici de questionner l’apolitisme dans le sens qu’entendent les étudiants Albanais. Il suffit de regarder l’actualité du Kosovo pour voir que celle-ci est surchargée de politique. Il y a très peu de place pour l’économie, la culture ou l’éducation. Et lorsque ces thèmes sont parfois traités, ils ne le sont qu’à travers les rivalités partisanes. Historiquement, le corps albanais est marqué par un sceau absolument politique. Avec la révolte des étudiants en 1981, la lutte politique s’est cristallisée sur l’identité de ce peuple, s’infiltrant comme un hôte permanent dans le corps albanais. Vouloir leur retirer cela équivaudrait à leur arracher un organe ou un membre. La politique semble s’être si profondément ancrée qu’il est devenu impossible de distinguer les différentes formes d’actions politiques. Après la fin de la guerre de 1999, la lutte politique s’est matérialisée naturellement sur la lutte institutionnelle et partisane. Toute action politique devant être partisane. C’est donc face à cette réalité politique que le Mouvement Autodétermination décide de prendre part aux élections législatives en 2010. À ses origines, celui-ci se définissait uniquement comme un mouvement politique d’émancipation et de contestation citoyenne. Mais comme l’affirment certains de ses activistes : « L’émancipation au Kosovo ne peut se faire de bas en haut, mais de haut en bas. » Cela ne changeant rien au but initial selon eux : l’émancipation citoyenne ; la voie institutionnelle étant vue comme un moyen pour atteindre ce but. Il semble cependant que le malheur pour le Mouvement Autodétermination est de ne pas avoir pu se détacher de sa nouvelle identité politique partisane, car toutes leurs activités sont à présent perçues comme étant à l’aune des intérêts électoraux et du jeu politique partisan. Et c’est justement parce que la lutte politique s’est cristallisée sur la lutte partisane, qu’il est devenu difficile pour les Albanais de distinguer ces deux termes. Les étudiants Albanais revendicateurs de l’apolitisme s’inscrivent dans cette même configuration, victime eux aussi de cet amalgame qui est aujourd’hui devenu destructeur et assassin.

Peut-on alors véritablement parler de politique au Kosovo au sens strict du terme ? La politique a été, il y a déjà trop longtemps, supprimée au Kosovo. La classe dirigeante n’a que pour but de maintenir ses privilèges aux dépens d’une politique saine et pérenne. Comment est-il possible de se positionner comme apolitique au Kosovo alors que la politique n’existe pas ? Le Kosovo ne demande qu’à être sainement politisé. Ce pays ne peut renaître que politiquement. Et cela se fera lorsque les Albanais, les étudiants, les associations et toutes autres organisations albanaises comprendront qu’il faut sortir de ce silence assassin qui a déjà trop laissé le champ libre aux politicards mafieux du Kosovo. Car c’est bien ce silence qui a tué Astrit Dehari, c’est bien le silence des Albanais depuis qu’ils estiment le Kosovo comme étant libre et indépendant, qui a laissé un monstre prendre les mains de l’État. La mort d’Astrit Dehari n’a rien de politique, disent les partisans de la neutralité politique. D’une certaine manière ils n’ont pas tort, la mort d’Astrit Dehari peut en effet être considérée comme un crime apolitique. Car il s’agit bien de cet apolitisme albanais qui persiste depuis trop longtemps déjà qui a eu raison de sa personne. Il n’est aujourd’hui plus possible de revenir sur ces évènements, mais il est temps pour les Albanais, et notamment les étudiants, qu’ils se questionnent sur le rôle qui est le leur, lorsque l’intitulé de l’association comporte le terme « albanais ». Il est temps qu’ils assument une responsabilité plus sérieuse envers leur pays d’origine, que celui-ci ne demeure pas qu’une simple destination de vacances pendant quelques semaines d’été. Il est impératif que les étudiants se politisent et non pas seulement pour l’intérêt du Kosovo, mais dans le but d’acquérir une sensibilité politique dépassant les frontières nationales. C’est cette sensibilité politique qui nous offre la possibilité de comprendre le monde dans sa globalité, de voir les injustices et les crimes qui s’opèrent discrètement à l’abri des regards et tenter enfin de les chasser pour de bon.

Le nouvel ennemi est Albanais (1/2)

Le nouvel ennemi est Albanais (1/2)

Le nouvel ennemi est Albanais (1/2)

Manifestation du 9 janvier 2016 – l’edoniste.

Le 5 novembre 2016, Astrit Dehari, citoyen de la République du Kosovo, étudiant en médecine de 26 ans et activiste du Mouvement Autodétermination, est retrouvé mort dans sa cellule lors de sa détention provisoire à Prizren. Le directeur de la prison, incarné en médecin légiste déclare immédiatement qu’Astrit Dehari s’est suicidé suite à une overdose de médicaments. Alors qu’aucune autopsie n’est effectuée, c’est la thèse du suicide qui est tout de suite imposée aux médias. Par ailleurs, les deux codétenus ont affirmé que des policiers sont aussitôt venus les voir après la découverte du corps, pour leur recommander de ne pas se suicider comme leur ami. Le rapport d’autopsie est finalement publié le 21 novembre, celui-ci révèle que le détenu est mort d’asphyxie auto-infligée au moyen d’une bouteille en plastique introduite dans la gorge. Ce rapport est immédiatement remis en question par l’avocat de la famille et la société civile. En effet, une équipe d’enquêteurs indépendants, mandatée par la famille et ayant assisté à l’autopsie révèle que le corps du défunt montre des traces de blessures sur la tête et sur les bras. Ce qui semble être des signes d’autodéfenses, est expliqué par le procureur général comme étant des blessures causées lors du transport du corps à Prishtina. Les enquêteurs indépendants ont affirmé avoir eu des difficultés lors de leur investigation et mettent également en doute les méthodes de l’enquête officielle. En effet, ils dévoilent par exemple que les cheveux d’Astrit Dehari n’ont pas été rasés pendant l’autopsie afin de dissimuler les blessures sur la tête. Pour les enquêteurs indépendants, il ne s’agit pas d’un suicide, mais d’un meurtre causé par une asphyxie, faisant probablement suite à un interrogatoire violent ayant mal tourné. Cette expertise n’est pourtant pas prise en considération par le procureur général. L’enquête de l’institut de médecine légale du Kosovo persiste : c’est un suicide. Dans un pays où la corruption est la plus haute d’Europe et où toutes les institutions sont aux mains des membres des partis au pouvoir, la thèse du suicide semble difficile à croire. De plus, cet évènement intervient dans un contexte politique précis, qu’il est important de mettre ici en perspective.

Rappel des évènements

Au mois d’août 2015, le gouvernement du Kosovo signe des accords avec les dirigeants serbes afin de créer une association des communes serbes. Les partis de l’opposition, notamment le Mouvement Autodétermination, s’opposent fermement à la décision du gouvernement. Ils craignent une paralysie institutionnelle, à l’image de la Bosnie-Herzégovine. En outre, un autre accord prévoit une démarcation des frontières octroyant plus de 8’000 hectares au Monténégro. Ces accords sont soumis à des votations à l’Assemblée. Les séances sont cependant interrompues par les députés du Mouvement Autodétermination qui dégoupillent des grenades lacrymogènes dans l’hémicycle. Ceux-ci ne reconnaissent plus la légitimité du Parlement qu’ils considèrent comme obéissant aveuglement aux ordres de l’exécutif. Des soulèvements populaires sont organisés afin que ces deux projets n’aboutissent pas. Le 28 novembre 2015 (jour symbolique de l’indépendance de l’Albanie), une manifestation réunit plus de 35’000 personnes venues contester l’association des communes serbes. Après la manifestation, plus de mille policiers se rendent au siège du Mouvement Autodétermination. Sans mandat de perquisition, ils pénètrent violemment dans les lieux, saccageant le matériel et maltraitant physiquement plusieurs dizaines de militants. Suite à cette démonstration de force, plus de 90 activistes sont arrêtés, dont Albin Kurti, député et fondateur du Mouvement Autodétermination. Ce jour-là marque un tournant décisif pour le régime qui se profile ostensiblement comme autoritaire et qui ne cessera de s’en prendre à son ennemi numéro un : le Mouvement Autodétermination. Durant l’année 2016, d’autres manifestations massives parviennent à réunir à chaque fois de 70’000 à 100’000 personnes (Le Kosovo compte 1.8 millions d’habitants). Le gouvernement n’a plus de choix que d’abandonner ces accords, mais il décide de ne pas rester sur cette défaite. Le Mouvement gagne beaucoup de points dans les sondages et voit également une forte montée des adhésions. Ce dernier ne cesse, en effet, d’incriminer les abus perpétrés par le pouvoir. Le PDK, première force législative du pays, est mêlée à des affaires de corruption. Au début du mois d’Août 2016, le site web « Insajder » publie des enregistrements téléphoniques du chef du groupe parlementaire du PDK, dans lequel il nomme arbitrairement des personnes de son camp à des postes de direction dans les institutions de l’État. Puis, c’est à la même période, précisément la nuit du 4 Août 2016, qu’une explosion retentit sur l’immeuble de l’Assemblée. Selon le gouvernement, les coupables ne peuvent être que des activistes du Mouvement Autodétermination. Ainsi, le 30 Août 2016, six d’entre eux sont arrêtés : Atdhe Arifi, Adea Batusha, Egzon Haliti, Petrit Ademi, Frashër Krasniqi (porte-parole du Mouvement) et Astrit Dehari. Ils sont tous accusés de terrorisme et risquent chacun jusqu’à 10 ans de prison. Lors d’une visite de ses parents, deux jours avant son décès, Astrit Dehari leur déclare avoir subi des pressions de la police pour qu’il admette avoir lancé l’explosif sur l’ordre du Mouvement Autodétermination. Et c’est seulement, dans ce cas que les autorités pourraient consentir à sa libération. En effet, coller une étiquette de terroriste au principal parti de l’opposition, seul véritable mouvement de contestation du pays, faciliterait grandement la tâche du gouvernement lors des prochaines élections législatives prévues en 2018.

Le nouvel ennemi est Albanais

Le contexte d’oppression politique dans lequel Astrit Dehari a trouvé la mort éveille les anciens démons d’un Kosovo sous autorité serbe. L’ombre de ce régime planerait-il donc à nouveau sur le Kosovo ? Serait-il discrètement revenu ? N’est-il peut-être jamais parti ? Les Albanais du Kosovo sont marqués par une profonde identité politique, ils ne permettraient pas que leur pays prenne le même visage que celui contre lequel ils s’étaient battus. Mais voilà que dans un contexte de crise économique, politique et sociale, le pouvoir parvient progressivement à assoir son autorité tout en annihilant la conscience politique des Albanais. Alors qu’une minorité d’Albanais descendait dans la rue pour réclamer justice sur l’affaire Dehari, d’autres tentaient encore de mesurer la gravité de la situation. Certains minimisaient, voire annulaient complètement la responsabilité de l’État. Et lorsque l’on pensait avoir atteint le summum du grotesque, un journaliste d’une chaîne de télévision publique déclarait que la responsabilité devait être attribuée au Mouvement Autodétermination pour avoir, de par son activisme, conduit Astrit Dehari à la mort. Les Albanais semblent toujours croire que seule la Serbie possède le monopole du crime et de la violence. Les persécutions contre lesquelles le peuple Albanais avait fait face reprenaient vie, mais cette fois sous une autre forme, avec un nouveau visage contre lequel ils n’étaient pas habitués à lutter. Ce visage les pétrifiait sur place, comme s’ils avaient regardé Méduse dans les yeux et qu’ils avaient aperçu leur propre portrait.

Des théories faussement anti-conspirationnistes circulent au sein de la population albanaise telles que : « ce n’est pas une machination de l’État » ou encore « Astrit Dehari n’était pas important pour le gouvernement pour qu’il vaille la peine d’être éliminé ». En effet, le régime de Hashim Thaçi et Isa Mustafi ne souhaitait certainement pas la mort d’Astrit Dehari. Sa mort intervient dans un contexte d’arrestations successives des activistes de l’opposition. Et c’est précisément en s’en prenant à ces derniers, c’est-à-dire au cœur du Mouvement Autodétermination, que le gouvernement souhaite ébranler son principal opposant. Astrit Dehari est par conséquent une victime de cette volonté du gouvernement de nuire au Mouvement Autodétermination. Les raisons de son arrestation ne sont en effet que d’ordre politique, faisant de lui par définition un prisonnier politique. La mort d’Astrit Dehari n’est donc pas moins qu’un crime politique perpétré par un État criminel. En outre, si le suicide d’Astrit Dehari se révèle être vrai, cela constitue un chef d’accusation supplémentaire à l’encontre du gouvernement, et en aucun cas, il ne dispense pas le gouvernement de sa responsabilité. Astrit Dehari est mort en détention provisoire, dans un lieu qui est censé assurer la sécurité aux détenus. Les autorités du Kosovo ont échoué et personne n’a à ce jour endossé la responsabilité d’une telle défaillance. Astrit Dehari est mort en détention provisoire, dans un lieu qui est censé assurer la sécurité aux détenus. Mais là encore, les autorités du Kosovo ont échoué et personne n’a à ce jour endossé la responsabilité d’une telle défaillance.

Un crime apolitique (2/2)