Le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue

Le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue

Manifestation du 9 janvier 2016 – l’edoniste.

En à peine deux jours, deux affaires viennent ternir, une fois n’est pas coutume, le système judiciaire du Kosovo. La première concerne la démission d’un magistrat britannique en fonction dans la mission Eulex et la seconde se rapporte à la condamnation de quatre jeunes activistes du Mouvement Autodétermination par le tribunal de première instance de Prishtina.

Le 16 novembre 2017, le magistrat Malcolm Simmons révèle au journal Le Monde sa démission d’Eulex, la mission de l’union européenne sensée accompagner le Kosovo dans le processus de construction d’un Etat de droit et démocratique. Le juge dénonce une série de dysfonctionnements au sein de la mission, notamment des pressions qu’il aurait subies en 2013 pour condamner Fatmir Limaj (ancien commandant de l’armée de libération du Kosovo et président du parti NISMA) dans le but de l’empêcher de se présenter aux élections législatives. « Eulex n’est pas une mission visant à promouvoir un Etat de droit. C’est une mission politique. Quiconque pense le contraire est soit naïf, soit stupide. » confie le juge au journal Le Monde. Le britannique dénonce également d’autres fraudes de la part de certains juges, mais aussi les constantes pressions qu’ils subissent de leurs supérieures politiques. « Ils veulent que le gouvernement kosovar rentre dans le rang et fasse ce que l’UE lui dit de faire. Beaucoup de mes collègues sont honnêtes et droits. Mais ils ne combattent pas le système, ils s’en accommodent, car ils savent que s’il leur venait à l’idée d’agir correctement, il leur arriverait des problèmes»

À l’origine l’Eulex était l’unique organe juridique du Kosovo, mais depuis 2014, la mission a pour but de soutenir et d’accompagner les juges du Kosovo dans leur travail. Depuis bientôt dix ans, aucune grosse affaire de corruption et de crime n’a été sanctionnée ni par les juges du Kosovo, ni par Eulex. Il semble que le système judiciaire du Kosovo soit submergé par des enjeux de pouvoir auxquels se livrent les différentes mafias politiques du pays. Les hauts fonctionnaires d’Eulex ne semblent cependant pas pouvoir résister à l’hospitalité albanaise, ou plutôt aux généreux pots de vins que les politico-mafieux ont pour habitude de passer sous la table. À quoi bon être victime quand on peut être complice ? Voilà que ceux qui devaient amener la justice, le droit et la connaissance rentrent chez eux, en ayant beaucoup plus appris que transmis, et en guise de récompense, un porte-monnaie confortablement renflouée. Si l’expérience du juge Simmons est malheureuse, ses déclarations ne sont en réalité qu’un arbre qui cache une immense forêt.

Si les coupables ne sont pas condamnés au Kosovo, à l’inverse, ce sont ceux qui réclament justice, ceux qui se soulèvent contre ce régime criminel, ceux qui refusent de se soumettre, ceux qui sont animés par une profonde envie de changement dans ce pays, qui sont renvoyés en prison pour des infractions qu’ils n’ont pas commises. C’est en effet le verdict qui est tombé le 17 novembre, le lendemain des révélations de Simmons. Quatre jeunes du Mouvement Autodétermination sont condamnés pour terrorisme : Adea Batusha est condamnée à 2 ans de prison, Atdhe Arifi à 6 ans, Egzon Haliti à 5 ans et Frashër Krasniqi (élu député en juin dernier) est condamné à 8 ans d’enfermement. Et il ne faut pas oublier Astrit Dehari, pour qui la condamnation à mort le 5 novembre 2016, a été maquillé par un suicide en prison ; une affaire par ailleurs toujours irrésolue. Ces erreurs judiciaires tuant et condamnant des activistes remontent au 5 Août 2016 lorsqu’un explosif est lancé sur le bâtiment du Parlement. « Pour une demi-brique et quatre demi-fenêtres. » dira l’écrivain Rexhep Qosja. Immédiatement, ce sont les activistes du Mouvement Autodétermination qui sont désignés comme étant coupables. Très vite, six d’entre eux sont arrêtés (l’un d’entre eux a été libéré). Ces arrestations interviennent alors que diverses manifestations populaires, déstabilisant le régime, ont lieu au Kosovo et après que des écoutes téléphoniques, du chef du groupe parlementaire du PDK, Adem Grabovci, révèlent que ce dernier place des membres de son parti à la direction des institutions de l’État. Ces arrestations avaient donc pour unique but de nuire au Mouvement Autodétermination. La condamnation des quatre jeunes activistes le 17 novembre s’inscrit donc dans cette même logique, d’autant plus qu’il n’y aucune preuve, aucun témoin oculaire, aucun témoignage liant les activistes avec l’attaque du Parlement. Le Tribunal de première instance de Prishtina a même envoyé des images au FBI pour tenter de vérifier si deux des activistes étaient liés à l’attaque. L’agence étasunienne a annoncé que selon les images qu’elle possède, elle est dans l’incapacité d’identifier les personnes inculpées. Ces condamnations ne sont en effet que d’ordre politique, intervenant d’autant plus deux jours avant le 2ème tour des élections communales. Le but étant de discréditer le Mouvement Autodétermination qui tiens par ailleurs la mairie Prishtina et, a de fortes chances de remporter Prizren, la deuxième plus grande commune du pays1.

Les Albanais et le Mouvement Autodétermination n’en resteront pas là. Si les méthodes de ce régime autoritaire et corrompu jusqu’à la moelle ressemblent de plus en plus à celles du régime de Milosevic, il ne reste qu’aux Albanais seuls, une fois de plus, à affronter un appareil d’Etat qui engorge la justice, la démocratie et toutes autres bonnes volontés citoyennes agissant pour le bien du pays.

La politique et la justice n’existent pas au Kosovo. Il sera impossible de construire un Etat de droit et démocratique dans ce pays tant que les leaders politico-mafieux gouverneront. Il n’y a pas de clivage gauche-droite au Kosovo, il n’y a que le Mouvement Autodétermination contre tous les autres, qui ont bientôt épuisés toutes les possibilités de s’allier les uns avec les autres. On reproche au Mouvement sa prétendue violence, son soi-disant radicalisme et son gaz lacrymogène au Parlement. Alors qu’en réalité, ces moyens ne sont que de faibles réponses face aux méthodes virales et vénéneuses d’un pouvoir criminel.

 

NB : Le titre est un hommage au morceau de Dj Cut Killer dans le film « La Haine. »
1. ↑ Le Mouvement Autodétermination a finalement, non sans difficultés, réussi à garder la gouvernance de Prishtina et a, de plus, remporté deux autres communes : Dardanë et la mairie de Prizren, la deuxième plus grande commune du pays.
Le trône du Kosovo

Le trône du Kosovo

La fontaine – Marcel Duchamp – 1917.

Le trône du Kosovo

Si la politique au Kosovo devait se résumer à une œuvre artistique ce serait la Fontaine de Marcel Duchamp. Et même si cet urinoir est bien trop immaculé pour la représenter fidèlement, il possède l’avantage d’avoir été signé au nom de Mutt, ce qui signifie littéralement merde en Albanais. Je ne crois pas que cela eut été un hasard, tout porte à croire qu’il y a de cela 100 ans, Duchamp allait réaliser une œuvre prémonitoire destinée au Kosovo. L’artiste ne se doutait cependant pas de l’ampleur de l’œuvre qu’il avait accomplie. Jamais il n’aurait imaginé que la politique au Kosovo allait être à ce point engloutie par les défécations des élites politiques, atteintes de gastroentérite après la guerre et se précipitant tour à tour, pour déverser leurs selles dans cette grande fosse septique qu’est devenue la scène politique du Kosovo.

Ça va encore puer !

Ne vomissez pas tout de suite, nous n’en avons pas terminé avec la matière fécale qui accompagne si fidèlement ce pays. Pour la suite de la lecture, je vous conseille de vous munir d’un seau vide que vous déposerez à une distance raisonnable pour vos rejets alimentaires. Les ambassadeurs américains ont par ailleurs très bien compris sur quelle matière première travaillent majoritairement les politiques du Kosovo. L’ambassadrice américaine Tracey Ann Jacobson avait sommé les politiciens Albanais, dans leur propre langue pour qu’elle soit sûre de se faire comprendre, de ne pas chier sur le travail. Mos e dhini punen avait-elle dit. Ce qui signifie plus poliment : ne gâchez pas le travail. Son prédécesseur, Christopher Dell, que j’ai décidé d’appeler ici le pisseur de la démocratie, tout aussi clairvoyant que Jacobson, choisi d’adopter un comportement plus semblable aux élites politique du Kosovo. En 2011, il tentait d’influencer le vote des députés en leur envoyant des SMS pour l’élection présidentielle. Le pisseur ne s’arrêta pas à ce premier jet, sa vessie éléphantesque se préparait à évacuer un torrent. Lors de son investiture (2009-2012), le gouvernement du Kosovo mandata deux entreprises pour construire la première autoroute du Kosovo. C’est l’américain Bechtel et le turc Enka qui obtinrent le mandat. L’addition devait s’élever à l’origine à 400 millions d’euros mais en coûta finalement 800, soit plus de la moitié du budget du Kosovo. Enfin, le miracle eu lieu après le mandat du pisseur, lorsque celui-ci fut directement promu au conseil d’administration de Bechtel. Ah la saveur de la pisse américaine, n’est-ce pas une pure pisse d’or ? Prenez maintenant le seau et vomissez ! 

Ibrahim, il ne fallait pas tant fumer

Il est nécessaire, pour la suite de cet article, de vous présenter les principaux partis politiques responsables du chaos régnant au Kosovo. Il y a dans un premier temps le plus ancien parti du Kosovo, le LDK, dont le président fut Ibrahim Rugova. Le LDK dominait la scène politique jusqu’à la mort de ce dernier en 2006. Après cela, le parti sera divisé par ceux se considérant comme les héritiers spirituels de Rugova. Onze ans après sa mort, certains pensent toujours que LDK suit l’idéologie de Rugova, que celui-ci veille sur eux dans l’au-delà, les guidant vers les chemins de la connaissance et de la vérité. Mais le LDK est depuis longtemps entré dans les magouilles de son successeur, du plus infâme parti du Kosovo : le PDK. À sa tête, son cou et ses pieds : Hashim Thaçi, dit le serpent. Ce dernier accumule le poste de premier ministre, de vice-premier ministre, de président, et accessoirement de plus grand mafieux du Kosovo. Le LDK et le PDK étaient les deux principaux opposants politiques du Kosovo. Cependant, avec l’arrivée progressive du Mouvement Autodétermination (LVV), ces deux partis ont préféré former une coalition et gouverner ensemble. Quant à l’opposition, elle est formée par le Mouvement Autodétermination, le AAK sur lequel je reviendrai plus tard, et le parti NISMA.

Résultat des élections législatives au Kosovo en 2014.

Voici maintenant un petit bilan du travail effectué par la coalition PDK-LDK depuis 2014. La liste ci-dessous n’est évidemment pas exhaustive. 

  • Plus de 100’000 Albanais du Kosovo fuient le pays.
  • Tentative d’ingérence de la Serbie par l’association des communes serbes.
  • Démarcation de territoire offrant plus de 8’000 km2 au Monténégro.
  • Construction d’un mur à Mitrovica séparant Albanais et Serbes.
  • Des appels sur écoute du chef du groupe parlementaire du PDK, Adem Grabovci, révèlent que celui-ci place des membres de son parti dans les institutions du Kosovo.
  • Arrestation massive des activistes du Mouvement Autodétermination (LVV).
  • Introduction brutale et illégale de la police dans les locaux du Mouvement Autodétermination (LVV).
  • Le gouvernement tente d’anéantir le LVV en l’accusant de terrorisme.
  • Mort suspecte en détention provisoire d’Astrit Dehari, activiste de LVV.
  • Pays le plus corrompu en Europe selon Transparency International.
  • Pays le moins libre selon Freedom House.
  • Pays dont les performances scolaires sont les plus basses selon le rapport PISA.
  • Échec diplomatique concernant la reconnaissance du Kosovo par l’UNESCO.
  • Élections de Hashim Thaçi comme président alors que des centaines de policiers et de snipers surveillent les milliers de manifestants au Parlement.

Cette législature a également été marquée par un grand nombre de manifestations organisées par l’opposition. Enfin… opposition est un bien grand mot car le AAK et NISMA n’ont pas la moindre idée de ce que représente une manifestation. Ils se sont en effet simplement cachés derrière le LVV, profitant de l’occasion de contester pour contester. Ils sont dans l’opposition et ils s’opposent au fait qu’ils ne soient pas dans le gouvernement.

Valseurs et valseuses

Le gouvernement de coalition PDK-LDK a été le pire qui ait gouverné le pays depuis la fin de la guerre. Quoi de pire que de voir s’allier des criminels à des incompétents au sein d’un gouvernement ? En réalité, le Kosovo n’a peut-être pas encore échappé au pire, nous verrons cela très bientôt. Dans l’incapacité de diriger le pays, le gouvernement est dissout le 10 mai par une motion que le parti NISMA fait signer à la majorité des députés. Cette motion sera, j’en suis sûr, retenue dans l’histoire, non pas du Kosovo, mais du parti NISMA comme étant le seul acte politique sérieux qu’ils aient accompli de leur vie. Les élections sont très vite fixées au 11 juin. Le 17 mai, c’est la stupéfaction : le AAK et NISMA décident de se présenter aux élections en faisant liste commune avec le PDK, parti contre lequel ils s’étaient opposés depuis 3 ans. La coalition se fait très vite appeler PAN1. En hommage certainement aux coups de feu tirés par Hashim Thaçi et son acolyte Kadri Veseli pour éliminer leurs opposants politiques et militaires pendant et après la guerre du Kosovo.

Rambo au pays des bovins

Le PDK avait bien préparé le terrain, travaillant dans l’ombre comme à son habitude. La motion signée par NISMA avait donc été montée de toute part. Mais comment le PDK est-il parvenu à convaincre le AAK de se joindre à la coalition ? Sans vouloir tomber dans le piège conspirationniste du type des sophistes d’égalité & réconciliation, je vais ci-dessous exposer des faits que je vous laisse interpréter comme bon vous semble. Avant cela, il convient toutefois de vous présenter un personnage clé de cet article : Ramush Haradinaj, fondateur de son parti le AAK, qu’il préside depuis sa création. Ramush est un ancien combattant très respecté au Kosovo.  Surnommé parfois Rambo, il est connu pour sa vivacité d’esprit et pour l’immense bagage que constitue son vocabulaire onomatopéique. Ne sous le sous-estimez pas, en cliquant sur ce lien, vous pourrez voir à quel point son imitation de la vache est réussi. Parvenir à placer un beuglement pour répondre à une question politique, relève du génie. Au début, je me suis dit qu’il empocherait deux ou trois-cent euros d’un pote lui ayant lancé ce défi. Après coup, je me suis demandé s’il n’était pas tout simplement idiot. J’ai préféré opter pour la deuxième proposition. Le rêve de Rambovin, (ce surnom lui convient mieux ne trouvez-vous pas ?) c’est être premier ministre. Quand il sera sur le trône, tous les problèmes du Kosovo s’envoleront grâce à son aura enchanteresse. Voici ce qu’il propose pour améliorer les rapports avec la Serbie : il faut être ferme et dire aux serbes que ce qu’ils font au Kosovo n’est pas bien, que c’est injuste et que s’ils continuent bah on sera pas content. Levez-vous et applaudissez ! Le véritable problème de Rambovin c’est qu’en plus de se prendre pour Achille, il se croit tout autant être Ulysse. Si un jour on pouvait seulement lui dire : Rambo, laisse Ulysse fabriquer son cheval et va-t’en imiter les vaches avec ce troupeau au loin ! Au fond de moi, j’ai véritablement de la peine pour Rambovin et tous ceux qui, comme lui, n’existent que par la guerre. Parfois la nuit je prie pour qu’une nouvelle guerre éclate au Kosovo, uniquement dans le but que ces bonhommes puissent se sentir un jour à nouveau utiles.

Mais comment le PDK est-il parvenu à convaincre Rambovin ? Pour cela, Il faut noter que ce dernier avait été accusé de crime de guerre par le tribunal pénal international. Il fut jugé et acquitté à la Haye en 2008. Cependant, le 4 janvier 2017, il est arrêté par la police française à l’aéroport de Bâle-Mulhouse, sur la base d’un mandat d’arrêt émis par la Serbie. Il est finalement libéré le 27 avril. Voici un petit rappel du calendrier : le gouvernement est dissout par la motion de NISMA le 10 mai, la coalition PAN-PAN CUL-CUL est formée le 17 mai et Rambovin devient le candidat au poste de premier ministre de la coalition. Il est libre à vous maintenant d’interprétez les faits que je vous expose ici, j’aimerais juste ajouter une petite information que j’ai obtenue d’une source sûre : Hashim Thaçi connaît par cœur le numéro de téléphone de son homologue serbe Aleksandar Vučić. 

11 juin

Sur l’image ci-dessous vous pouvez voir que LDK décide également de se présenter aux élections dans une liste commune avec deux autres petits partis (LAA). Quant au Mouvement Autodétermination, il se présente seul. La campagne électorale commence sur les chapeaux de roues. La LAA et PAN-PAN CUL-CUL ont les jambes tremblantes face à un LVV qui domine tous les débats avec une facilité déconcertante. Ces deux coalitions ne font pas le poids face à un Mouvement qui s’est construit progressivement autour d’un programme social-démocrate, alors que les premiers s’allient uniquement dans l’optique de gouverner et ceci sans un programme politique commun. Le PDK refusera même de participer aux débats télévisés, tant que les chaînes ne leur offrent un temps de parole deux fois supérieur au LAA et trois fois supérieur au LVV. De plus, il n’y a pas eu de débats entre les trois candidats au poste de premier ministre : Albin Kurti (LVV), Avdullah Hoti (LAA) et Rambovin (PAN-PAN CUL-CUL). Ce dernier, dont les déclarations plates et stupides ne se comptent plus, refusait de débattre avec ses deux concurrents, car ils sont selon lui, d’un niveau intellectuel inférieur au sien.

Les élections ont finalement lieu le 11 juin. Les résultats préliminaires sont publiés. Le PAN-PAN CUL-CUL est premier, suivi par le LVV et la LAA. Cependant, le LVV, s’assure d’obtenir 32 sièges, devenant ainsi la première force politique du Kosovo. Alors que PAN-PAN CUL-CUL et la LAA devront se partager les sièges en fonction du résultat des députés dans la liste commune. Les résultats sont pourtant amers pour PAN-PAN CUL-CUL qui pensait dépasser la barre des 40%. Les résultats définitifs tardent à venir. Alors que bientôt trois semaines sont passés depuis les élections, les informations parviennent au compte-goutte. La commission électorale (KQZ) s’excuse de ce retard prétextant les mauvais résultats du Kosovo dans le rapport PISA 2016. En effet, la commission a eu beaucoup de mal à recruter des inspecteurs sachant compter jusqu’à 750’000. Enfin les résultats définitifs, disponibles ci-dessous, sont finalement publiées le 29 juin

Résultats des élections législatives au Kosovo en 2017.

Le trône

La coalition PAN-PAN CUL-CUL se trouve ainsi dans une position très délicate pour pouvoir former un gouvernement, car le LVV et la LAA se sont prononcés en défaveur d’une alliance avec celui-ci. Le LVV semble le plus en faveur de former un gouvernement de coalition avec la LAA. Il est cependant techniquement possible que la LAA rejoignent le PAN-PAN CUL-CUL comme par le passé. Cela semble invraisemblable, mais en matière de politique au Kosovo, tout est plausible tant qu’il s’agit de se battre pour le trône. Un trône dont vous imaginez bien n’est plus un trône de fer, mais un trône à étron de la série télévisée Game of étrons, qui dure depuis 18 saisons au Kosovo. Il est enfin temps pour le Mouvement Autodétermination de s’emparer de ce trône afin de tirer la chasse une bonne fois pour toutes.

Les pires toilettes d’Écosse dans le film : Trainspotting de Danny Boyle, 1996.
NB : Je suis heureux de vous avoir fait lire mon article pipi-caca. Si vous n’avez pas aimé, ne me dites juste pas que c’est de la merde, je risque de prendre cela pour un compliment.
1. ↑ La coalition PAN est en réalité composée de 12 partis différents. Le PDK, le AAK et NISMA sont naturellement les plus grosses structures de cette coalition.

Un crime apolitique (2/2)

Un crime apolitique (2/2)

Manifesation face à l’ONU à Genève, le 12 novembre 2016. l’edoniste.

Ce texte fait suite au précèdent article : « Le nouvel ennemi est Albanais ». Si le premier traitait des circonstances autour de la mort d’Astrit Dehari et de l’asservissement du peuple Albanais face au régime autoritaire de Hashim Thaçi et Isa Mustafa, celui-ci se concentre sur le rôle de la diaspora albanaise et plus précisément du rôle des étudiants albanais dans le contexte politique actuel du Kosovo. Il semble également important d’amener des nuances sur le concept d’apolitisme dont les étudiants sont devenus les fervents défenseurs, mais qui semble toutefois ne pas être totalement compris et certainement confondu avec celui de non-partisan.

Avec le retrait des forces serbes en 1999 et l’indépendance du Kosovo en 2008, les Albanais pensaient être débarrassés des violences policières et des morts suspicieuses. Mais voici que le décès d’Astrit Dehari en prison éveille les anciens démons d’un Kosovo sous autorité serbe. Le pouvoir est cependant aux mains des Albanais, mais ce peuple qui parvenait à lutter contre la domination serbe est devenue incapable de se battre contre un régime qui parle la même langue que lui. On pourrait croire que la gravité de la situation politique actuelle du Kosovo ferait réagir la communauté albanaise en Suisse. Toutefois, tout comme les Albanais du Kosovo, la diaspora albanaise peine à réagir au chaos politique qui s’est emparé du Kosovo. Le 12 novembre 2016, la branche Suisse du Mouvement Autodétermination organisait à Genève une manifestation en face des Nation-Unies afin de réclamer justice pour Astrit Dehari. Une centaine de personnes seront mobilisées. Sachant que le canton de Genève compte plus de 10’000 Albanais du Kosovo, on peut se demander pour quelle raison la manifestation ne mobilisa pas plus de monde. Genève compte également un grand nombre d’associations albanaises, mais aucune d’entre elle ne s’est exprimée à ce sujet. Les associations d’étudiants Albanais des différentes universités suisses ont également, sous le voile suprême de l’apolitisme, brillé par leur silence. Cette banalisation de la crise politique a pour conséquence de laisser davantage la possibilité au régime de Hashim Thaçi et d’Isa Mustafa d’être libre de ses mouvements.  

La diaspora

En Suisse, la participation politique des Albanais depuis les années 80 était uniquement orientée vers le Kosovo. La suppression de l’autonomie du Kosovo en 1989 par Milosevic intensifia l’engagement politique transnational, et ceci, jusqu’à la fin de la guerre en 1999. Après cela, les relations politiques transnationales se réduiront fortement. Cela s’explique en partie par le fait que les relations d’avant-guerre entre la diaspora et les Albanais au Kosovo s’articulaient autour d’une résistance. La fin de la guerre et l’indépendance du Kosovo ont, peu à peu et au gré des déceptions politiques, fait rompre les vases communicants. Il est aujourd’hui dans l’intérêt du régime du Kosovo de ne plus entretenir de relations étroites avec sa diaspora. Et si bien même un ministère de la diaspora existe au Kosovo, son rôle n’est que formel, car aucun projet concret n’a été construit en collaboration avec sa population migrante. L’ambassade du Kosovo en Suisse ne remplit pas non plus son rôle. Par manque d’information et de structures, seul 3’000 Albanais du Kosovo en Suisse ont voté par correspondance lors des élections législatives en 2014. D’autre part, les Albanais en Suisse se sentent moins concernés par la situation politique du Kosovo. Il semble que la fin de la guerre et l’indépendance du Kosovo aient été perçues comme une victoire absolue, une fin en soi. Débarrassée d’un véritable potentiel contestataire, la classe politique mafieuse dominante du Kosovo était dorénavant libre de prendre possession et corrompre toutes les institutions du plus jeune État européen.

Les paradoxes de l’apolitisme

Si les associations d’étudiants Albanais en Suisse n’ont pas participé à la manifestation demandant justice pour Astrit Dehari, c’est parce qu’elles se définissent comme apolitiques. C’est également pour cette raison qu’elles ne dénoncent pas les exactions répétées du gouvernement. On est ainsi en droit de se demander quel est le rôle de ces associations d’étudiants en Suisse qui se définissent comme albanaises ? Les étudiants peinent a priori à comprendre la différence entre apolitique et non-partisan. Ils peinent à comprendre par exemple qu’un mouvement féministe ou écologiste soit politique et non-partisan. Pour comprendre cela, il faut imaginer qu’un conseiller fédéral suisse du PLR fasse une déclaration contenant des propos sexistes. Il nous semblerait normal que des mouvements féministes demandent sa démission. Pour les Albanais, réclamer cela signifierait être contre le PLR. En outre, les universités en Suisse n’interdisent pas la formation d’associations politiques mais uniquement partisanes. Cet amalgame pose un grand problème aujourd’hui, car les étudiants sont réduits à traiter des thèmes qui ne concernent pas la politique et ne permettent, par conséquent, pas d’aborder des problèmes de fond concernant l’Albanie, le Kosovo et la Macédoine. L’apolitisme des étudiants résorbe ainsi n’importe quelle lutte politique concrète pour les droits des Albanais du Kosovo et de Macédoine.

Il y a deux (mauvaises) raisons pour lesquelles les étudiants se revendiquent comme apolitiques. La première raison est que les étudiants cachent leur appartenance fidèle et sympathisante à un parti politique hérité de leur père. C’est pour cette raison que les différentes associations d’étudiants albanais des universités suisses n’ont pas dénoncé les exactions du gouvernement ou montré du soutien à la manifestation demandant justice sur l’affaire Astrit Dehari. Être politique pour les Albanais, c’est être uniquement partisan d’un parti politique. C’est ce qu’il se passe lorsqu’on colle uniquement à Astrit Dehari l’étiquette de l’activiste du Mouvement Autodétermination ; oubliant qu’il était aussi étudiant et tout simplement un citoyen albanais du Kosovo. C’est pourquoi manifester pour Astrit Dehari ou dénoncer les abus de l’exécutif signifie se ranger du côté du Mouvement Autodétermination. Cela montre bien l’amalgame qu’il y a entre la notion d’apolitisme et celle de non-partisan, révélant ainsi un pur paradoxe sur le concept d’apolitisme que revendiquent les étudiants albanais en Suisse.

La deuxième raison est que leur apolitisme cache en réalité une profonde dépolitisation. Être politique en Suisse c’est aussi faire de la politique non-conventionnelle. C’est-à-dire prendre part à des manifestations citoyennes, s’engager dans des organisations, des mouvements, des syndicats, dans des maisons de quartier, participer à la vie collective communale etc. Mais les Albanais semblent uniquement connaître la politique conventionnelle : votations, élections, adhésion à un parti etc. Il n’est donc pas étonnant de voir que les Albanais en Suisse s’engagent aujourd’hui davantage dans des partis politiques, dans lesquels ils sont par ailleurs instrumentalisés, que dans des organisations non-partisanes. L’apolitisme que revendiquent ainsi les étudiants n’est pas un véritable apolitisme, mais de la dépolitisation. Cette dépolitisation cache une profonde méconnaissance de la politique et des enjeux politiques au Kosovo. Il est ainsi plus facile de se revendiquer comme apolitique afin de dissimuler son ignorance ; car il est inconcevable qu’à l’université, haut lieu du savoir scientifique et de la connaissance, des étudiants montrent de telles carences politiques.

Il est également possible de voir que ces deux raisons sont parfois couplées. Des étudiants reconnaissent parfois leur manque d’intérêt pour les enjeux politiques du Kosovo. Ceci paraît tout à fait légitime, cependant on peut très vite remarquer que ceux-ci se positionnent tout de même dans un parti politique. Il est donc très étonnant de voir que, même s’ils connaissent mal la politique au Kosovo, ils expriment une préférence partisane. Ceci vient du fait qu’ils se positionnent en fonction de la sympathie politique du père. L’autorité paternelle a toujours causé du tort au peuple albanais. Il est très difficile pour les Albanais de défier la figure autoritaire paternelle. Ceci joue également un rôle important sur le rapport qu’ont les Albanais avec le gouvernement. Si le peuple albanais a su résister face à l’invasion ottomane et aux crimes serbes, il est incapable de défier toutes formes d’autorité prenant le visage d’un des leurs.

Le rôle des étudiants

L’étudiant est une entité politique en soi. Le rôle des étudiants a toujours été déterminant dans l’histoire contemporaine en ce qui concerne des luttes sociales et politiques. La plupart des Albanais connaissent par exemple l’importance des révoltes estudiantines au Kosovo en 1981. Aujourd’hui, il est véritablement honteux que les étudiants albanais, ainsi que les autres associations albanaises en Suisse, telle que l’UPA (Université populaire albanaise), se taisent à propos de la situation politique au Kosovo. Lorsqu’en novembre 2015, la police spéciale s’est introduite avec violence dans le siège du Mouvement Autodétermination, les étudiants avaient le devoir éthique et moral d’au moins dénoncer les abus du gouvernement ! Et d’autant plus lorsqu’un étudiant, comme eux, qui se bat pour la justice et la démocratie, croupit en prison et est retrouvé mort ! Il ne s’agit en aucun cas de soutenir le Mouvement Autodétermination, mais de simplement réclamer justice pour un prisonnier politique mort en détention ; il s’agit d’avoir l’honnêteté intellectuelle pour constater que le gouvernement commet des actes abusifs à l’encontre de l’opposition. Et si bien même les associations albanaises en Suisse ne souhaitent pas être confondu avec le Mouvement Autodétermination lors de la manifestation devant les Nation-Unies, aucune d’entre elles n’a dénoncé ou manifesté contre ce gouvernement qui montre des signes distinctifs d’une régime dictatoriale.

La politique au Kosovo

Il est important ici de questionner l’apolitisme dans le sens qu’entendent les étudiants Albanais. Il suffit de regarder l’actualité du Kosovo pour voir que celle-ci est surchargée de politique. Il y a très peu de place pour l’économie, la culture ou l’éducation. Et lorsque ces thèmes sont parfois traités, ils ne le sont qu’à travers les rivalités partisanes. Historiquement, le corps albanais est marqué par un sceau absolument politique. Avec la révolte des étudiants en 1981, la lutte politique s’est cristallisée sur l’identité de ce peuple, s’infiltrant comme un hôte permanent dans le corps albanais. Vouloir leur retirer cela équivaudrait à leur arracher un organe ou un membre. La politique semble s’être si profondément ancrée qu’il est devenu impossible de distinguer les différentes formes d’actions politiques. Après la fin de la guerre de 1999, la lutte politique s’est matérialisée naturellement sur la lutte institutionnelle et partisane. Toute action politique devant être partisane. C’est donc face à cette réalité politique que le Mouvement Autodétermination décide de prendre part aux élections législatives en 2010. À ses origines, celui-ci se définissait uniquement comme un mouvement politique d’émancipation et de contestation citoyenne. Mais comme l’affirment certains de ses activistes : « L’émancipation au Kosovo ne peut se faire de bas en haut, mais de haut en bas. » Cela ne changeant rien au but initial selon eux : l’émancipation citoyenne ; la voie institutionnelle étant vue comme un moyen pour atteindre ce but. Il semble cependant que le malheur pour le Mouvement Autodétermination est de ne pas avoir pu se détacher de sa nouvelle identité politique partisane, car toutes leurs activités sont à présent perçues comme étant à l’aune des intérêts électoraux et du jeu politique partisan. Et c’est justement parce que la lutte politique s’est cristallisée sur la lutte partisane, qu’il est devenu difficile pour les Albanais de distinguer ces deux termes. Les étudiants Albanais revendicateurs de l’apolitisme s’inscrivent dans cette même configuration, victime eux aussi de cet amalgame qui est aujourd’hui devenu destructeur et assassin.

Peut-on alors véritablement parler de politique au Kosovo au sens strict du terme ? La politique a été, il y a déjà trop longtemps, supprimée au Kosovo. La classe dirigeante n’a que pour but de maintenir ses privilèges aux dépens d’une politique saine et pérenne. Comment est-il possible de se positionner comme apolitique au Kosovo alors que la politique n’existe pas ? Le Kosovo ne demande qu’à être sainement politisé. Ce pays ne peut renaître que politiquement. Et cela se fera lorsque les Albanais, les étudiants, les associations et toutes autres organisations albanaises comprendront qu’il faut sortir de ce silence assassin qui a déjà trop laissé le champ libre aux politicards mafieux du Kosovo. Car c’est bien ce silence qui a tué Astrit Dehari, c’est bien le silence des Albanais depuis qu’ils estiment le Kosovo comme étant libre et indépendant, qui a laissé un monstre prendre les mains de l’État. La mort d’Astrit Dehari n’a rien de politique, disent les partisans de la neutralité politique. D’une certaine manière ils n’ont pas tort, la mort d’Astrit Dehari peut en effet être considérée comme un crime apolitique. Car il s’agit bien de cet apolitisme albanais qui persiste depuis trop longtemps déjà qui a eu raison de sa personne. Il n’est aujourd’hui plus possible de revenir sur ces évènements, mais il est temps pour les Albanais, et notamment les étudiants, qu’ils se questionnent sur le rôle qui est le leur, lorsque l’intitulé de l’association comporte le terme « albanais ». Il est temps qu’ils assument une responsabilité plus sérieuse envers leur pays d’origine, que celui-ci ne demeure pas qu’une simple destination de vacances pendant quelques semaines d’été. Il est impératif que les étudiants se politisent et non pas seulement pour l’intérêt du Kosovo, mais dans le but d’acquérir une sensibilité politique dépassant les frontières nationales. C’est cette sensibilité politique qui nous offre la possibilité de comprendre le monde dans sa globalité, de voir les injustices et les crimes qui s’opèrent discrètement à l’abri des regards et tenter enfin de les chasser pour de bon.

Le nouvel ennemi est Albanais (1/2)

Le nouvel ennemi est Albanais (1/2)

Le nouvel ennemi est Albanais (1/2)

Manifestation du 9 janvier 2016 – l’edoniste.

Le 5 novembre 2016, Astrit Dehari, citoyen de la République du Kosovo, étudiant en médecine de 26 ans et activiste du Mouvement Autodétermination, est retrouvé mort dans sa cellule lors de sa détention provisoire à Prizren. Le directeur de la prison, incarné en médecin légiste déclare immédiatement qu’Astrit Dehari s’est suicidé suite à une overdose de médicaments. Alors qu’aucune autopsie n’est effectuée, c’est la thèse du suicide qui est tout de suite imposée aux médias. Par ailleurs, les deux codétenus ont affirmé que des policiers sont aussitôt venus les voir après la découverte du corps, pour leur recommander de ne pas se suicider comme leur ami. Le rapport d’autopsie est finalement publié le 21 novembre, celui-ci révèle que le détenu est mort d’asphyxie auto-infligée au moyen d’une bouteille en plastique introduite dans la gorge. Ce rapport est immédiatement remis en question par l’avocat de la famille et la société civile. En effet, une équipe d’enquêteurs indépendants, mandatée par la famille et ayant assisté à l’autopsie révèle que le corps du défunt montre des traces de blessures sur la tête et sur les bras. Ce qui semble être des signes d’autodéfenses, est expliqué par le procureur général comme étant des blessures causées lors du transport du corps à Prishtina. Les enquêteurs indépendants ont affirmé avoir eu des difficultés lors de leur investigation et mettent également en doute les méthodes de l’enquête officielle. En effet, ils dévoilent par exemple que les cheveux d’Astrit Dehari n’ont pas été rasés pendant l’autopsie afin de dissimuler les blessures sur la tête. Pour les enquêteurs indépendants, il ne s’agit pas d’un suicide, mais d’un meurtre causé par une asphyxie, faisant probablement suite à un interrogatoire violent ayant mal tourné. Cette expertise n’est pourtant pas prise en considération par le procureur général. L’enquête de l’institut de médecine légale du Kosovo persiste : c’est un suicide. Dans un pays où la corruption est la plus haute d’Europe et où toutes les institutions sont aux mains des membres des partis au pouvoir, la thèse du suicide semble difficile à croire. De plus, cet évènement intervient dans un contexte politique précis, qu’il est important de mettre ici en perspective.

Rappel des évènements

Au mois d’août 2015, le gouvernement du Kosovo signe des accords avec les dirigeants serbes afin de créer une association des communes serbes. Les partis de l’opposition, notamment le Mouvement Autodétermination, s’opposent fermement à la décision du gouvernement. Ils craignent une paralysie institutionnelle, à l’image de la Bosnie-Herzégovine. En outre, un autre accord prévoit une démarcation des frontières octroyant plus de 8’000 hectares au Monténégro. Ces accords sont soumis à des votations à l’Assemblée. Les séances sont cependant interrompues par les députés du Mouvement Autodétermination qui dégoupillent des grenades lacrymogènes dans l’hémicycle. Ceux-ci ne reconnaissent plus la légitimité du Parlement qu’ils considèrent comme obéissant aveuglement aux ordres de l’exécutif. Des soulèvements populaires sont organisés afin que ces deux projets n’aboutissent pas. Le 28 novembre 2015 (jour symbolique de l’indépendance de l’Albanie), une manifestation réunit plus de 35’000 personnes venues contester l’association des communes serbes. Après la manifestation, plus de mille policiers se rendent au siège du Mouvement Autodétermination. Sans mandat de perquisition, ils pénètrent violemment dans les lieux, saccageant le matériel et maltraitant physiquement plusieurs dizaines de militants. Suite à cette démonstration de force, plus de 90 activistes sont arrêtés, dont Albin Kurti, député et fondateur du Mouvement Autodétermination. Ce jour-là marque un tournant décisif pour le régime qui se profile ostensiblement comme autoritaire et qui ne cessera de s’en prendre à son ennemi numéro un : le Mouvement Autodétermination. Durant l’année 2016, d’autres manifestations massives parviennent à réunir à chaque fois de 70’000 à 100’000 personnes (Le Kosovo compte 1.8 millions d’habitants). Le gouvernement n’a plus de choix que d’abandonner ces accords, mais il décide de ne pas rester sur cette défaite. Le Mouvement gagne beaucoup de points dans les sondages et voit également une forte montée des adhésions. Ce dernier ne cesse, en effet, d’incriminer les abus perpétrés par le pouvoir. Le PDK, première force législative du pays, est mêlée à des affaires de corruption. Au début du mois d’Août 2016, le site web « Insajder » publie des enregistrements téléphoniques du chef du groupe parlementaire du PDK, dans lequel il nomme arbitrairement des personnes de son camp à des postes de direction dans les institutions de l’État. Puis, c’est à la même période, précisément la nuit du 4 Août 2016, qu’une explosion retentit sur l’immeuble de l’Assemblée. Selon le gouvernement, les coupables ne peuvent être que des activistes du Mouvement Autodétermination. Ainsi, le 30 Août 2016, six d’entre eux sont arrêtés : Atdhe Arifi, Adea Batusha, Egzon Haliti, Petrit Ademi, Frashër Krasniqi (porte-parole du Mouvement) et Astrit Dehari. Ils sont tous accusés de terrorisme et risquent chacun jusqu’à 10 ans de prison. Lors d’une visite de ses parents, deux jours avant son décès, Astrit Dehari leur déclare avoir subi des pressions de la police pour qu’il admette avoir lancé l’explosif sur l’ordre du Mouvement Autodétermination. Et c’est seulement, dans ce cas que les autorités pourraient consentir à sa libération. En effet, coller une étiquette de terroriste au principal parti de l’opposition, seul véritable mouvement de contestation du pays, faciliterait grandement la tâche du gouvernement lors des prochaines élections législatives prévues en 2018.

Le nouvel ennemi est Albanais

Le contexte d’oppression politique dans lequel Astrit Dehari a trouvé la mort éveille les anciens démons d’un Kosovo sous autorité serbe. L’ombre de ce régime planerait-il donc à nouveau sur le Kosovo ? Serait-il discrètement revenu ? N’est-il peut-être jamais parti ? Les Albanais du Kosovo sont marqués par une profonde identité politique, ils ne permettraient pas que leur pays prenne le même visage que celui contre lequel ils s’étaient battus. Mais voilà que dans un contexte de crise économique, politique et sociale, le pouvoir parvient progressivement à assoir son autorité tout en annihilant la conscience politique des Albanais. Alors qu’une minorité d’Albanais descendait dans la rue pour réclamer justice sur l’affaire Dehari, d’autres tentaient encore de mesurer la gravité de la situation. Certains minimisaient, voire annulaient complètement la responsabilité de l’État. Et lorsque l’on pensait avoir atteint le summum du grotesque, un journaliste d’une chaîne de télévision publique déclarait que la responsabilité devait être attribuée au Mouvement Autodétermination pour avoir, de par son activisme, conduit Astrit Dehari à la mort. Les Albanais semblent toujours croire que seule la Serbie possède le monopole du crime et de la violence. Les persécutions contre lesquelles le peuple Albanais avait fait face reprenaient vie, mais cette fois sous une autre forme, avec un nouveau visage contre lequel ils n’étaient pas habitués à lutter. Ce visage les pétrifiait sur place, comme s’ils avaient regardé Méduse dans les yeux et qu’ils avaient aperçu leur propre portrait.

Des théories faussement anti-conspirationnistes circulent au sein de la population albanaise telles que : « ce n’est pas une machination de l’État » ou encore « Astrit Dehari n’était pas important pour le gouvernement pour qu’il vaille la peine d’être éliminé ». En effet, le régime de Hashim Thaçi et Isa Mustafi ne souhaitait certainement pas la mort d’Astrit Dehari. Sa mort intervient dans un contexte d’arrestations successives des activistes de l’opposition. Et c’est précisément en s’en prenant à ces derniers, c’est-à-dire au cœur du Mouvement Autodétermination, que le gouvernement souhaite ébranler son principal opposant. Astrit Dehari est par conséquent une victime de cette volonté du gouvernement de nuire au Mouvement Autodétermination. Les raisons de son arrestation ne sont en effet que d’ordre politique, faisant de lui par définition un prisonnier politique. La mort d’Astrit Dehari n’est donc pas moins qu’un crime politique perpétré par un État criminel. En outre, si le suicide d’Astrit Dehari se révèle être vrai, cela constitue un chef d’accusation supplémentaire à l’encontre du gouvernement, et en aucun cas, il ne dispense pas le gouvernement de sa responsabilité. Astrit Dehari est mort en détention provisoire, dans un lieu qui est censé assurer la sécurité aux détenus. Les autorités du Kosovo ont échoué et personne n’a à ce jour endossé la responsabilité d’une telle défaillance. Astrit Dehari est mort en détention provisoire, dans un lieu qui est censé assurer la sécurité aux détenus. Mais là encore, les autorités du Kosovo ont échoué et personne n’a à ce jour endossé la responsabilité d’une telle défaillance.

Un crime apolitique (2/2)

La démocratie au Kosovo

La démocratie au Kosovo

Manifestation du 9 janvier 2016 – l’edoniste.

L’actualité du Kosovo nous amène dernièrement à nous questionner sur la stabilité de sa démocratie mais également de la souveraineté de cette nouvelle république proclamée le 17 février 2008. L’élection à la présidence de l’ancien premier ministre et vice-premier ministre Hashim Thaçi, au mois de février 2016, met fortement en doute la légitimité du Parlement, élisant l’homme qui incarne l’instabilité et la division politique du Kosovo. De plus, les différentes persécutions à l’égard du premier parti de l’opposition ont conduit à la mort, en détention provisoire, d’un jeune activiste politique du Mouvement Autodétermination. Les différents évènements survenus depuis le 28 novembre 2015 montrent que le pouvoir se profile clairement comme étant un régime autoritaire. Cependant, la priorité pour les organisations internationales et le gouvernement du Kosovo demeure le rapprochement avec la Serbie. Pays qui ne reconnaît aujourd’hui toujours pas le Kosovo et fait notamment preuve de différentes tentatives d’ingérences. En effet, au mois de décembre 2016, un mur est construit à Mitrovica séparant la communauté serbe de la population albanaise. Puis, au début du mois de janvier, un train en provenance de la Serbie, portant l’inscription : « le Kosovo est serbe » en 26 langues, tentait de s’introduire au Kosovo dans le seul but de transporter des passagers selon les autorités de Belgrade. Dans cet article, nous avons décidé de nous intéresser à la démocratie au Kosovo afin de voir dans quelle mesure le système démocratique mis en place, après la guerre de 1999, agit sur la stabilité du pays et s’ils peuvent expliquer les évènements décrits plus hauts.

Les prémices d’une nouvelle démocratie

Le 10 juin 1999 marque la fin de la guerre du Kosovo. Elle provoqua la mort de 11’843 civils Albanais, mais aussi la déportation de plus d’un million d’Albanais du Kosovo regroupés sur les bordures frontalières des États voisins. Les Albanais peuvent finalement revenir sur leurs terres lorsque la guerre prend fin. La plupart se retrouvent à dormir dans des abris de fortunes, leurs maisons ayant été brulées ou détruites. Si les Albanais doivent se reconstruire une vie, il leur faut également construire un État indépendant de la Serbie pour que ne se reproduise plus les crimes auxquels ils ont fait face pendant la guerre. C’est tout d’abord aux institutions internationales de prendre en main cette province. La KFOR (Force du Kosovo) est installé par l’OTAN afin de garantir la sécurité de la région. Si la présence de cette dernière est fixé à une durée indéterminée, la MINUK (Mission d’administration Intérimaire des Nations Unies au Kosovo) doit assurer une mission administrative temporaire tant que le statut juridique du Kosovo demeure incertain. Des élections législatives sont organisées, permettant au Kosovo de posséder son propre Parlement et son gouvernement. Ces deux organes sont toutefois aux mains de la MINUK, jusqu’au jour où la question juridique du Kosovo sera résolue. En effet, la Serbie considère le Kosovo comme faisant toujours partie de son territoire, alors que pour les Albanais du Kosovo, il est inenvisageable d’être à nouveau sous la tutelle serbe. C’est finalement à l’ancien président finlandais Martti Ahtisaari, à qui revient le devoir d’assurer une médiation entre les deux camps et de trouver une solution au conflit. Après diverses négociations à Vienne entre 2006 et 2007, Albanais et Serbes ne parviennent pas à un compromis1. Martti Ahtisaari prévoit alors un plan ayant pour issue l’indépendance du Kosovo, tout en garantissant un État de droit et respectant les droits des minorités non-albanaises. Ce plan est rejeté par la Serbie et par la Russie, fidèle alliée de la Serbie, qui exerce son droit de véto au conseil de sécurité de l’ONU. Avec le soutien de la majeure partie des États européens, le Kosovo est contraint de proclamer unilatéralement son indépendance le 17 février 2008. À ce jour, 111 pays ont reconnu le Kosovo dont la majorité des États européens, ainsi que, à l’exception de la Serbie, tous les pays frontaliers du Kosovo. Aujourd’hui, l’opposition de la Russie empêche le Kosovo de jouir d’une souveraineté sur le plan international et d’être reconnu par diverses institutions mondiales2. En outre, d’autres difficultés que nous allons aborder plus bas, empêchent le Kosovo d’exercer pleinement sa démocratie.

Le plan d’Ahtisaari

Le rejet du plan d’Ahtisaari par la Serbie peut sembler étonnant car celui-ci prévoyait une garantie et un respect des droits de la minorité serbe. Cette décision peut s’expliquer par le fait que la Serbie ne se préoccupe pas de la population serbe au Kosovo, mais uniquement de l’annexion territoriale de ce qu’elle considère être le berceau de leur nation. Nous pouvons également nous étonner des raisons pour lesquelles le plan Ahtisaari est adopté au Kosovo, alors que celui-ci ne possède plus aucune valeur juridique puisqu’il était censé être accepté par les deux camps. En réalité, celui-ci est appliqué feignant une reconnaissance du Kosovo par la Serbie. En effet, le plan prévoit la présence d’une autre mission des Nations Unies (EULEX) succédant à la MINUK, dont le but est de soutenir les hautes institutions du Kosovo mais aussi assurer un dialogue entre la Serbie et le Kosovo afin de normaliser les rapports en vue d’une future intégration dans l’union européenne3. Finalement, une effervescence populaire gagne le Kosovo le jour de son indépendance. Le nouveau drapeau est dévoilé, mais il inquiète déjà la population. Le nouvel emblème affiche six étoiles représentant les minorités nouvellement institutionnalisées. C’est donc un État kosovar multiethnique qui est proclamé, aux dépens des partisans de l’identité nationale albanaise pour le Kosovo. Il est en effet important de noter que la lutte politique des Albanais du Kosovo a été fortement ancrée dans une perspective d’union avec l’Albanie. Et c’est ce que montre toujours un sondage effectué en 2010 : Il révèle que 81% des Albanais du Kosovo sont favorables à une réunification avec l’Albanie, tandis que 63% des Albanais d’Albanie sont pour4. Mais voici que la constitution du Kosovo nouvellement établie sur la base du plan d’Ahtisaari, met un terme à toutes revendications réunificatrices. Voici ce qu’indique l’article 1 alinéa 3 de la constitution du Kosovo :

« La République du Kosovo n’a aucune prétention territoriale à l’encontre d’aucun État ou d’une partie d’un État et ne revendique aucune union avec un État ou une partie d’un État5. »

Le système démocratique

L’indépendance du Kosovo fait rompre la mission de la MINUK. Les pouvoirs législatifs et exécutifs sont ainsi transférés aux autorités du Kosovo. En réalité, l’indépendance du Kosovo ne voit aucun changement majeur du système démocratique. Avec le plan Ahtisaari, c’est principalement la constitution qui vient ratifier le modèle démocratique préalablement mis en place par la MINUK. Voyons maintenant sur quel modèle se base le système démocratique du Kosovo. À l’exemple de la majorité des États européens, le Kosovo est doté d’un régime parlementaire. Sur la base d’un système électoral dit proportionnel, l’Assemblée, qui comprend une seule chambre, est élue tous les quatre ans lors des élections législatives. Selon les critères établis par Arend Lijphart, nous pouvons qualifier le système démocratique du Kosovo comme étant fondé sur un modèle de consensus6. Le modèle du Kosovo présente toutefois certaines particularités qu’il convient d’analyser. La représentation proportionnelle au Parlement est typiquement un des critères déterminant du modèle de consensus7. Au Kosovo, ce critère n’est pas totalement respecté. Pour les partis politique de la communauté albanaise du Kosovo qui représente 93% de la population, la répartition des sièges est proportionnelle. La constitution prévoit cependant une surreprésentation des communautés minoritaires au Parlement. Sur les 120 sièges que compte l’Assemblée, 20 sont destinés aux minorités. Parmi ces 20 sièges, 10 d’entre eux sont réservés à la communauté serbe qui représente 4% de la population totale et 10 pour les autres minorités (Roms, Ashkalis, Égyptiens, Turcs, Bosniaques et Gorans) qui représentent 3% de la population totale8. Aurait-il fallu opter pour un système majoritaire à l’exemple de l’Angleterre ou de l’Italie ? Le système majoritaire accorde plus de la moitié des sièges de l’Assemblée au vainqueur des élections même si celui-ci n’a obtenu par exemple que 25% des voix. Pour Lijphart, le système majoritaire est justifié par le fait qu’une société soit homogène. Aux vues de la répartition numériques des communautés au Kosovo, on peut raisonnablement affirmer que c’est le cas : 93% d’Albanais pour 4% de Serbes. Si la société kosovare est homogène dans les faits, elle est toutefois institutionnellement hétérogène. Cependant, selon le même auteur, le modèle de consensus peut être également efficace dans une société moins hétérogène9. Serait-ce alors le cas pour le Kosovo, si l’on admet que cette société n’est pas complètement homogène ?

Une autre caractéristique du modèle de consensus est le fait qu’il s’applique davantage aux États fédéraux tels que la Suisse, la Belgique ou l’Union Européenne. Le Kosovo possède un pouvoir centralisé où ses différentes communautés sont pour la plupart dispersées géographiquement sur son territoire. Il demeure cependant trois communes au nord du Kosovo où la population serbe est majoritaire et dans lesquelles est recensée environ la moitié de sa population. Le Kosovo porte ainsi certaines caractéristiques démocratiques d’un système fédéral tout en n’en étant pas véritablement un. Nous pouvons aujourd’hui affirmer qu’il y a une forte tendance à vouloir décentraliser le pouvoir au Kosovo. En effet, depuis Août 2015, sous l’égide de l’Union Européenne, les autorités de Belgrade et de Prishtina ont tenté de créer une association des communes serbes. Ce projet a été finalement suspendu suite à diverses manifestations populaires.

Nous devons encore aborder la question de la constitution, car avec le plan Ahtisaari, il s’agit de la principale réforme du système démocratique. Plus haut nous avons vu que les minorités étaient surreprésentées, mais elles possèdent également un droit de veto sur l’amendement de la constitution, ainsi que sur d’autres lois dites importantes, comme l’adoption d’une armée par exemple. En effet, afin de pouvoir modifier la constitution, il est nécessaire d’obtenir l’accord des deux tiers du Parlement, en incluant, l’approbation des deux tiers des communautés non-albanaises10. Ainsi, tout changement de la constitution serait rendu impossible si 7 députés de La Liste Serbe votaient contre. Une éventuelle union avec l’Albanie est donc irréalisable en vertu de l’article de la constitution que nous avons vu plus haut.

Le paysage politique

Pour mettre en perspective les difficultés que rencontre cette démocratie, il est important de voir la façon dont le paysage politique du Kosovo a été constitué lors des dernières élections législatives en 2014. Pour cela, nous vous présentons le tableau ci-dessous11 :

Pour constituer un gouvernement, le parti vainqueur doit former une coalition avec d’autres partis afin d’obtenir 50% des voix. Le PDK, vainqueur des élections depuis 2007 remporte à nouveau les élections de 2014. Seule la Liste Serbe, revendiquant le Kosovo comme étant toujours serbe accepte de faire coalition avec le PDK. Cependant, cela ne suffit pas pour établir un gouvernement. Quelques semaines plus tard, la LDK, l’opposant traditionnel du PDK, accepte de faire partie de la coalition. Nous pouvons affirmer que ces alliances relèvent de l’extraordinaire pour un État démocratique. Kuenzi et Lambright affirment que l’antagonisme entre partis devrait rendre difficile tout désir de coalition12. Dans le cas de la Liste Serbe, il ne s’agit pas seulement d’un antagonisme idéologique, mais l’idée de former un gouvernement avec un parti qui rend possible une ingérence institutionnelle de la Serbie. Il est ici important de préciser que la constitution serbe, ratifié en 2006, indique à plusieurs reprises que la Kosovo fait partie intégrante de la Serbie. L’article 114 formule même que lors de son investiture, le président serbe doit prêter serment en affirmant que le Kosovo est une partie constituante de la Serbie13. Quel consensus a donc été trouvé avec La Liste Serbe alors que ce parti ne reconnaît toujours pas le Kosovo comme étant indépendant ? Les aspirations de La Liste Serbe semblent claires : un retour des autorités de Belgrade au Kosovo. Mais qu’en est-il des ambitions de la classe dominante albanaise ? Une des réponses semble se trouver dans les données que fournit Transparency International : le Kosovo possède la note européenne la plus basse en matière de corruption. (Note : 36 – classé : 95/176)14

Une crise politique

Nous évoquions plus haut le projet du gouvernement de créer une association des communes serbes au Kosovo, et ceci, sans même consulter le Parlement. Cette décision provoqua alors énormément de remous au sein de la population. Le Mouvement Autodétermination (LVV), s’opposa farouchement à ce projet ainsi qu’une grande majorité de la population qui sortit pour manifester. Finalement, c’est à l’Assemblée que revint le devoir de trancher sur le sujet. Cependant, les députés du Mouvement Autodétermination interrompirent régulièrement les séances parlementaires en dégoupillant des grenades lacrymogènes au sein de l’hémicycle. Ce Mouvement ne reconnait plus aujourd’hui la légitimité du Parlement qui est, selon lui, au service de l’exécutif et de Belgrade. II organise par ailleurs, le 28 novembre 2015 (jour symbolique de l’indépendance de l’Albanie), une manifestation qui se solde par des arrestations massives et violentes de ses activistes et de ses députés. Le jour même, la police s’introduit brutalement dans leur siège sans mandat de perquisition. Le début 2016 s’inscrit dans cette même perspective pour l’opposition. Diverses manifestations sont organisées demandant la démission du gouvernement alors que ce dernier lance diverses attaques à l’encontre des activistes du Mouvement Autodétermination. La stabilité politique du Kosovo se trouve ainsi en difficulté face à un gouvernement qui montre des signes évident d’un régime autoritaire. Cette crise révèle aussi une profonde exaspération de la part des Albanais du Kosovo. En effet, les enjeux politiques du Kosovo sont réduits uniquement au dialogue avec la Serbie, alors que le système démocratique permet à la communauté serbe de jouer un rôle considérable sur les décisions politiques du pays. Cela a pour conséquence de frustrer la population Albanaise du Kosovo, mais aussi les autres minorités non-serbes, qui se sentent délaissées par la classe politique dominante.

Un modèle de consensus biaisé

L’instabilité politique du Kosovo peut actuellement s’expliquer sur deux plans : le premier concerne les causes endogènes en lien avec le système démocratique incorporé par les Nations Unies et le plan Ahtisaari. La surreprésentation de la communauté serbe semble jouer en défaveur de la stabilité démocratique du pays. Dans une situation politiquement pacifique et pérenne, cette surreprésentation des communautés non-albanaises semble être un exemple pour tout État de droit et démocratique. Cependant, le contexte politique et régional du Kosovo laisse planer un doute important quant à son authenticité démocratique et à sa souveraineté. Les mesures constitutionnelles de surreprésentation ont été prises afin d’assurer à Belgrade que les droits des minorités serbes soient respectées ; mais aussi empêcher la création des structures parallèles au sein des zones à majorité serbe15. Ce compromis devait conduire la Serbie à reconnaître finalement le Kosovo. Sur la base de ces éléments, nous pouvons affirmer que le plan d’Ahtisaari et la mission de la MINUK se heurtent à un échec retentissant. De plus, le droit de veto des minorités sur les décisions politiques importantes du Kosovo favorise le maintien du statuquo et empêche les Albanais d’exercer pleinement leurs droits démocratiques. Le second plan nous amène à nous questionner sur les causes exogènes du système démocratique ayant un impact sur l’instabilité du pays. Il est très difficile de mesurer la qualité d’une démocratie. Selon Bernhagen, la liberté représente un moyen de mesurer celle-ci16. C’est pourquoi, nous avons décidé de nous référer à la donnée que fournit l’organisation Freedom House pour évaluer celle-ci. Le Kosovo possède un score de 52/100. (100 étant le plus libre). Ce résultat (le plus bas d’Europe) fait de ce pays un des rares État européen à être classé comme partiellement libre17. Précédemment, nous avons observé que ce pays souffre d’une corruption importante. D’autres problèmes tels que le clientélisme et le népotisme viennent également gangréner la plupart de ses institutions. Ce sont véritablement ces divers facteurs exogènes, mêlés à un système de consensus biaisé par les acteurs politiques, qui agissent sur l’instabilité de cette nouvelle démocratie.

L’avenir

La question des minorités est très délicate, non pas seulement au Kosovo, mais dans toute la péninsule Balkanique. Le Kosovo bénéficie d’un système démocratique et d’une constitution exemplaire, en comparaison même des plus grandes puissances européennes en ce qui concerne le droit des minorités. Nous avons cependant constaté que le système introduit par les Nations Unies, dans le cas précis du Kosovo, rend difficile une élaboration efficiente de la démocratie. Les différentes organisations internationales en mission au Kosovo ont certainement mal évalué la culture politique du pays en voulant instaurer un modèle de consensus qui prend sens uniquement lorsque la classe politique dominante est prête à dialoguer pour protéger ses propres intérêts. Quelle solution pouvons-nous envisager pour le Kosovo dans lequel les minorités puissent s’identifier ? Nous évoquions précédemment le système majoritaire. Celui-ci a cependant pour conséquence de pousser au bipartisme et il permet surtout de constituer le gouvernement avec des membres issus d’un seul et même parti. Compte tenu de l’autorité avec laquelle le gouvernement exerce son pouvoir, cela représenterait un risque supplémentaire de voir le Kosovo se transformer en dictature. Le système proportionnel semble le plus adéquat, mais le modèle actuel doit être revu pour qu’il puisse représenter le plus fidèlement le peuple. La surreprésentation des minorités ne cause aucun préjudice en soi, le véritable problème réside dans le fait que la communauté Serbe avec ses 10 sièges possède le droit de bloquer toute décision importante. Il est aussi important de noter qu’il existe des populations albanaises dans tous les pays frontaliers du Kosovo. La Serbie possède également trois communes à majorité albanaise à l’Est du Kosovo et la Macédoine compte 25% d’Albanais dans son territoire18. Mais dans aucun de ces pays, la langue albanaise n’est considérée comme une langue nationale et les Albanais n’y sont ni surreprésentés ni ne possèdent des avantages politiques quelconques à l’image de la minorité serbe au Kosovo.

Il existe plusieurs solutions pour que le Kosovo jouisse pleinement de sa démocratie. Le référendum obligatoire et facultatif à l’image de la Suisse pourrait être une solution afin que la population puisse exprimer son avis sur les décisions parlementaires. Concernant les minorités, il est important de revoir la constitution afin que celles-ci puissent être représentées d’une autre manière et qu’elles se sentent faisant partie intégrante de l’État kosovar. Il serait également possible d’opter pour un modèle bicaméral de l’Assemblée. Une autre chambre législative pourrait ainsi permettre de représenter les minorités proportionnellement selon les communes. En outre, il paraît important que le Kosovo procède à un assainissement de ses institutions et se dote d’une culture politique, autre que celle qui la suit depuis les années 80. Les Albanais du Kosovo ne croient plus aujourd’hui en la démocratie et en la politique. C’est pourquoi, il est primordial qu’aujourd’hui la population puisse se détacher de cette classe politique, qui incarnait autrefois la résistance au sein de la Yougoslavie, afin d’instaurer une nouvelle ère politique qui répondrait équitablement aux besoins des citoyens du Kosovo. Nous pensons que c’est aussi dans ce sens que doivent agir les organisations internationales au Kosovo aux dépens d’un dialogue avec la Serbie qui se solde depuis bientôt deux décennies par le néant le plus total.

Par Sébastien Raphoz-Coomans et Edon Duraku.

Bibliographie

1. ↑ Weller M., Contested Statehood: Kosovo’s struggle for independence, Oxford : Oxford University Press, 2009, 218p.
2. ↑ Lika L., Cahier n°31 – La République du Kosovo dans son contexte régional. Analyse sur la reconnaissance, la souveraineté et les relations de ce nouvel Etat avec ses pays voisins frontaliers, En ligne : http://popups.ulg.ac.be/1784-6390/index.php?id=851 [consulté le 11.12.2016]
3. ↑ Eulex, The Strengthening Division, 2016. En ligne : http://www.eulex-kosovo.eu/?page=2,3 [consulté le 10.12.2016]
4. ↑ Gallup Balkan Monitor, Insights and Perceptions : Voices of the Balkans 2010, 2010, 47-18p. En ligne : http://www.esiweb.org/enlargement/wp-content/uploads/2009/02/2010_Summary_of_Findings.pdf [consulté le 10.12.2016]
5. ↑ Constitution of the Republic of Kosovo, 2008, Article 1. En ligne : http://www.kushtetutakosoves.info/repository/docs/Constitution.of.the.Republic.of.Kosovo.pdf [consulté le 10.12.2016]
6. ↑ Lijphart A., Patterns of Democracy. Government Forms and Performance in Thirty-Six Countries. New Haven and London : Yale University Press.; Chapitre 3 : The Consenus Model of Democracy. 1999, 34-41p.
7. ↑ Ibid., 37p.
8. ↑ Constitution of the Republic of Kosovo, op. cit., Article 64.
9. ↑ Lijphart A., op. cit., 33p.
10. ↑ Constitution of the Republic of Kosovo, op. cit., Article 65.
11. ↑ Science Direct, The parliamentary elections in Kosovo, June 2014. En ligne : http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0261379415000049 [consulté le 11.12.2016]
12. ↑ Kuenzi M., Lambright G., Party Systems and Democratic Consolidation in Africas Electoral Regimes, Party Politics 11, 2005, 424p.
13. ↑ Constitute Project, Serbia’s Constitution of 2006, 2016, Préambule ; Articles : 114-182. En ligne : https://www.constituteproject.org/constitution/Serbia_2006.pdf?lang=en [consulté le 21.02.2017]. Extrait de l’article 114 : « I do solemnly swear that I will devote all my efforts to preserve the sovereignty and integrity of the territory of the Republic of Serbia, including Kosovo and Metohija as its constituent part, as well as to provide exercise of human and minority rights and freedoms, respect and protection of the Constitution and laws, preservation of peace and welfare of all citizens of the Republic of Serbia and perform all my duties conscientiously and responsibly. »
14. ↑ Transparency international, Corruption by country/territory, 2017. En ligne : https://www.transparency.org/country/KOS [consulté le 25.01.2017]
15. ↑ Weller M., op. cit., 241-243p.
16. ↑ Bernhagen P., Measuring Democracy and Democratization, In Democratization, ed. Pa- trick Bernhagen Ronald F. Inglehart Christian W. Haerpfer and Christian Welzel. Oxford, New York : Oxford University Press pp., 2009, 24–40p.
17. ↑ Freedom House, Freedom in the World, 2017. En ligne : https://freedomhouse.org/report/freedom-world/freedom-world-2017 [consulté le 19.02.2017]
18. ↑ Republic of Macedonia, Ministry of Foreign Affairs, 2017. En ligne : http://www.mfa.gov.mk/index.php/en/ [consulté le 20.12.2016]

 

Sois fier d’être Suisse et vote UDC !

Sois fier d’être Suisse et vote UDC !

Naturalisation : « Acclimatation durable d’une espèce végétale ou animale importée dans un lieu où elle se maintient d’elle-même, comme une espèce indigène. » Définition du Petit Robert 2014.

Il y a quelques jours, j’étais avachi sur mon canapé italien en train regarder un match de foot anglais sur ma télévision coréenne. Des olives espagnoles étaient posées sur la table suédoise et nous sirotions une bonne bière portugaise avec mon père albanais jusqu’à ce que ce dernier change de chaîne en tapant sur un chiffre arabe de la télécommande. Et c’est exactement à cet instant que je me suis dit : bon sang de bonsoir, ce que je suis fier d’être Suisse ! Non, ceci n’est pas totalement vrai, nous le savons tous : les bonnes bières portugaises n’existent pas ! Il y a cependant un mensonge encore plus gros dans cette introduction qui mérite un petit développement.

On m’a dit un jour que je devais être reconnaissant envers la Suisse. Alors comme un bobet, je me suis mis à écrire quotidiennement des lettres de remerciement à la Confédération. Les lettres étaient belles, manuscrites, j’achetais différents types de papiers, j’écrivais avec différents types de stylo, j’agrémentais mes lettres de petits dessins de cœurs, avec des « Merci » avec un cœur sur le i et des « Je vous aime ! ». Puis un jour, ils m’ont répondu en m’ordonnant d’arrêter sous peine de risquer une peine de prison. Ne voulant pas faire monter les statistiques carcérales de ma communauté, je me suis immédiatement dirigé vers une autre façon de satisfaire ce besoin primaire de payer ma dette de reconnaissance envers ce pays. Je commençais alors à aborder des Suissesses dans la rue en les remerciant, dans un premier temps, elles et leurs ancêtres d’avoir tant fait pour les étrangers, puis dans un second temps, en leur exprimant mon désarroi concernant cette envie de me racheter. Sur quoi je leur proposais, le temps de quelques heures, de devenir leur esclave sexuel. Après avoir essuyé quelques gifles, je mettais un terme à cette pratique, car je ne voulais pas nourrir le cliché concernant le machisme des membres de ma communauté. Et c’est après cet épisode que je trouvais une solution sur ces questions de reconnaissance et de fierté !

En réalité, je n’ai pas de quoi être fier d’être Suisse. Ça surprend n’est-ce pas ? Un Albanais naturalisé Suisse qui se permet un tel affront envers son mignon pays d’accueil qui lui a permis d’échapper à la guerre, à la pauvreté. Cette Suisse qui lui a donné le privilège d’accéder gratuitement au système scolaire, à la santé et à bien d’autres avantages dont il n’aurait jamais bénéficié s’il était resté dans son bouseux pays natal. Et il est déplorable que je puisse aujourd’hui oublier de remercier Milosevic sans qui tout cela n’aurait pas été possible, sans qui, je n’aurais jamais pu obtenir cet oscar de la vie paisible et calme en Suisse. Si tu m’entends Slobo ! Thanks for all bro ! Je n’ai jamais choisi la Suisse, on me l’a imposé lorsque j’ai été kidnappé par mon père à l’âge de 5 ans. C’est lui qui a fait le choix de venir s’installer ici avec ma famille. J’imagine qu’à l’époque, j’aurais choisi la Papouasie-Nouvelle-Guinée, mais vu que je ne connaissais pas beaucoup de pays, je n’ai rien dit et ça tombait bien puisque mon père ne m’a rien demandé non plus. Nous sommes arrivés à la gare de Zurich au mois de mars 1990. Non ! Ne pleurez pas encore ! Une gare n’a rien de touchant, vraiment c’est ridicule ! Un oncle de mon père devait nous y attendre pour nous accueillir chez lui. Il n’est jamais venu. La célèbre hospitalité albanaise n’avait pas fait le voyage avec certains d’entre eux. Elle s’était dissoute sur sol helvétique, probablement en raison d’une politique efficace d’intégration.

Si je ne suis pas fier d’être Suisse, je ne suis pas non plus fier d’être Albanais. Je suis né Albanais, je n’ai rien demandé, j’ai dû m’y habituer et pendant mon enfance ça a été douloureux… enfin surtout pour les autres lorsque me prenait une envie soudaine de démolir quelqu’un. J’ai la chance de ne jamais avoir été une victime. Je n’ai par exemple jamais subi de violence pendant ma scolarité. Mes enseignantes ont toujours été si adorables, elles ont toujours cru en moi malgré mes difficultés dans l’apprentissage de la langue et puis mes camarades de classes ont été si mignons avec moi, qu’ils ont toujours accepté ma différence. Et c’est certainement parce qu’ils étaient trop gentils que je me suis montré violent envers eux. Les enfants sont si adorables, si innocents, vides de tout préjugé exactement comme leurs parents. Finalement n’est-ce pas aberrant d’être fier d’appartenir à une nationalité ? Être Albanais ou Suisse n’est pas un exploit en soi. Ne devrions-nous pas plutôt être fier d’une chose que nous aurions accompli, que d’un simple postulat ? Un cousin en Albanie me disait qu’il était fier d’être musulman car l’islam était selon lui la meilleure religion au monde. Mais aurait-il dit cela s’il était né en Espagne par exemple ? Et puis ne trouvez-vous pas que la fin de ce paragraphe comporte beaucoup trop de questions ? Et enfin, ne pensez-vous pas que… non c’est bon j’arrête !

Un cousin agriculteur du Kosovo est un jour venu en Suisse pour acheter du matériel agricole. Je l’emmenais alors dans une ferme pour qu’il rencontre un agriculteur suisse. J’étais prêt à traduire la conversation, mais je remarquais très vite mon inutilité. Les deux ne parlaient pas la même langue, mais par je ne sais quel miracle ils parvenaient à se comprendre. Comme si l’odeur du fumier, mêlée à leurs odeurs personnelles très semblables donnait lieu à une effervescence réciproque dans laquelle chaque mot, chaque phrase faisait sens dans l’un comme dans l’autre. À tel point que par moment j’ai cru qu’ils allaient s’enrouler par terre bras dessus, bras dessous et utiliser des outils agricoles à d’autres fins que ceux de labourer la terre. Le plus dingue encore c’est que leurs opinions politiques étaient très proches, l’un votait PDK tandis que l’autre UDC. Je me sentais complétement exclu alors que c’était moi qui avait fait tant d’effort pour m’intégrer en Suisse. Mon cousin ne connait même pas le nom de nos fleuves et montagnes, il ne doit même pas savoir que Zurich est la capitale de la Suisse et il ose m’humilier en me faisant passer, moi, comme étant plus étranger que lui. Je trouvais ces similitudes très étonnantes et je cherchais à savoir s’il en existait d’autres en dehors des zones rurales. Puis un jour, en écoutant un discours d’un député du PDC, je comprenais ce qui liait ces deux peuples encore plus : les fortes valeurs familiales. De bleu, mais c’est bien sûr ! Les valeurs traditionnelles familiales suisses se conjuguent parfaitement avec les bonnes vieilles valeurs familiales patriarcales albanaises. Un Suisse ressent une véritable nostalgie lorsqu’il voit une famille albanaise unie, même si ça fait un peu de bruit, c’est quand même sacrément beau à voir de dieu ! Les yeux du Suisse scintillent lorsqu’il voit l’autorité qu’exerce un père Albanais sur ses enfants. Il verse même parfois une larme de joie, s’il a la chance de voir le père Albanais flanquer une raclée à ses rejetons. Le Suisse voudrait tellement faire pareil, mais il ne peut pas, non pas parce qu’il est plus civilisé, mais parce qu’il obéit à des lois, alors que l’Albanais obéit à son père. Si par exemple les Albanais avaient su que jusqu’au mois de novembre 1990, dans le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures, que les femmes n’avaient pas le droit de vote, ils se seraient tous rendus là-bas et il y aurait eu par conséquent moins d’effort d’intégration à fournir. Mais voilà que je me trouve à nouveau dans la campagne en Suisse. Comme si j’avais une certaine animosité envers eux, alors que pas du tout. Je n’ai rien contre eux, j’ai moi-même un ami paysan suisse, c’est dire que je suis tolérant.

Enfin, tout cela c’était avant. Avant que j’obtienne la nationalité suisse. Tout mon passé s’effaçait en un clin d’œil. Toutes les difficultés rencontrées jusque-là s’envolaient. Miraculeusement, je ne faisais plus de fautes d’orthographes et je commençais même à considérer le yodel comme un art à part entière. Mes parents perdaient leurs accents, le portrait de Guillaume Tell remplaçait celui de Skanderbeg, puis les instruments folkloriques albanais en guise de décoration se transformaient en cloche, en fifre ou en cor des alpes. Ce n’était d’ailleurs pas très évident de circuler dans l’appartement avec une dizaine de cor des alpes qui traversaient le salon. Tout cela grâce à cette naturalisation biologique, n’est-ce pas formidable ? je me sentais comme une petite graminée au passeport à croix blanche greffé sur ma tige, je n’étais plus un parasite. Et c’est en tant que plante indigène que je remarquais la menace qui planait sur notre belle prairie du Grütli. Des plantes carnivores s’approchaient en masse, elles avaient pour la plupart une longue barbe noire et d’autres portaient un tissu sur la tête. Mais le pire c’est qu’elles se tournaient dans une autre direction pour se faire photosynthétitiser et ça nous les plantes indigènes, nous ne pouvions l’accepter.

Vous l’aurez compris ce texte n’a absolument rien à voir avec les votations de ce week-end. Mais je suis quand même tenté de vous donner mon avis à ce sujet. Pour ma part je ne vais même pas voter, car je refuse de faciliter la naturalisation à la troisième génération d’étrangers en Suisse. Pas pour les mêmes raisons que l’UDC évidemment, c’est simplement parce que je n’ai pas envie d’octroyer le droit de vote à des futurs électeurs de l’UDC. Et c’est bien ce qui est absurde avec ce parti, c’est qu’il sous-estime le potentiel xénophobe des enfants d’émigrés. Car il faut le dire : oui, les étrangers c’étaient mieux avant. Ils travaillaient dans les chantiers et on arrivait même souvent à faire bosser leurs enfants dans la même branche qu’eux, mais aujourd’hui on doit leur reverser des rentes A.I et le pire dans tout cela, c’est que leurs enfants veulent faire de longues études ! Non mais vous imaginez ? La seule solution pour nous les Suisses ne demeure que dans la discrimination à l’embauche. Notre marge de manœuvre a complétement été réduite, et si bien même parfois il faut engager ces émigrés, on peut toujours leur rappeler qu’ils ne doivent pas oublier d’où ils viennent. Avec un peu de chance, ils pourraient être tentés de repartir. Il faut aussi sans cesse leur rappeler la chance qu’ils ont d’être venus en Suisse. De cette façon, eux-mêmes véhiculerons ces valeurs auprès d’autres étrangers qu’ils connaissent. Ce qui est malheureux c’est que l’on ne choisit pas toujours (ou presque) ses étrangers. S’ils pouvaient au moins venir tous avec une multinationale en Suisse, les choses auraient été différentes. C’est d’ailleurs souvent ce que je reproche à mon père : d’avoir oublié la sienne au Kosovo. Avec elle, je n’aurais jamais eu besoin d’être fier d’être Suisse et j’aurais été accepté pour ce que je suis vraiment : un fils d’émigré bourgeois et non pas une de ces racailles qui pullulent dans les villes françaises. Oh les Français ! J’avais presque oublié ceux-là. Si je n’ai pas parlé d’eux c’est vraiment que j’essaie de les oublier. Sur ce coup, je me sens proche de mes concitoyens genevois : comme eux, j’essaie de garder cette haine du français quotidiennement. Il m’arrive très souvent de les insulter en voiture par exemple, il faut dire que ça fait du bien, ça détend, on se sent mieux après et parfois ça remplace même un joint. Ma haine du français, je la revendique, c’est une chose dont je suis fier. Posez-vous bien la question sur ce que nous apportent vraiment les Français, à part du chômage et des salaires revus à la baisse ? Les Français ne servent à rien ! Ce n’est pas comme si j’écrivais en français non plus.