Un crime apolitique (2(2)

Un crime apolitique (2(2)

Ce texte fait suite au précèdent article : « Le nouvel ennemi est Albanais ». Si le premier traitait des circonstances autour de la mort d’Astrit Dehari et de l’asservissement du peuple Albanais face au régime autoritaire de Hashim Thaçi et Isa Mustafa, celui-ci se concentre sur le rôle de la diaspora albanaise et plus précisément du rôle des étudiants albanais dans le contexte politique actuel du Kosovo. Il semble également important d’amener des nuances sur le concept d’apolitisme dont les étudiants sont devenus les fervents défenseurs, mais qui semble toutefois ne pas être totalement compris et certainement confondu avec celui de non-partisan.

Avec le retrait des forces serbes en 1999 et l’indépendance du Kosovo en 2008, les Albanais pensaient être débarrassés des violences policières et des morts suspicieuses. Mais voici que le décès d’Astrit Dehari en prison éveille les anciens démons d’un Kosovo sous autorité serbe. Le pouvoir est cependant aux mains des Albanais, mais ce peuple qui parvenait à lutter contre la domination serbe est devenue incapable de se battre contre un régime qui parle la même langue que lui. On pourrait croire que la gravité de la situation politique actuelle du Kosovo ferait réagir la communauté albanaise en Suisse. Toutefois, tout comme les Albanais du Kosovo, la diaspora albanaise peine à réagir au chaos politique qui s’est emparé du Kosovo. Le 12 novembre 2016, la branche Suisse du Mouvement Autodétermination organisait à Genève une manifestation en face des Nation-Unies afin de réclamer justice pour Astrit Dehari. Une centaine de personnes seront mobilisées. Sachant que le canton de Genève compte plus de 10’000 Albanais du Kosovo, on peut se demander pour quelle raison la manifestation ne mobilisa pas plus de monde. Genève compte également un grand nombre d’associations albanaises, mais aucune d’entre elle ne s’est exprimée à ce sujet. Les associations d’étudiants Albanais des différentes universités suisses ont également, sous le voile suprême de l’apolitisme, brillé par leur silence. Cette banalisation de la crise politique a pour conséquence de laisser davantage la possibilité au régime de Hashim Thaçi et d’Isa Mustafa d’être libre de ses mouvements.  

La diaspora

En Suisse, la participation politique des Albanais depuis les années 80 était uniquement orientée vers le Kosovo. La suppression de l’autonomie du Kosovo en 1989 par Milosevic intensifia l’engagement politique transnational, et ceci, jusqu’à la fin de la guerre en 1999. Après cela, les relations politiques transnationales se réduiront fortement. Cela s’explique en partie par le fait que les relations d’avant-guerre entre la diaspora et les Albanais au Kosovo s’articulaient autour d’une résistance. La fin de la guerre et l’indépendance du Kosovo ont, peu à peu et au gré des déceptions politiques, fait rompre les vases communicants. Il est aujourd’hui dans l’intérêt du régime du Kosovo de ne plus entretenir de relations étroites avec sa diaspora. Et si bien même un ministère de la diaspora existe au Kosovo, son rôle n’est que formel, car aucun projet concret n’a été construit en collaboration avec sa population migrante. L’ambassade du Kosovo en Suisse ne remplit pas non plus son rôle. Par manque d’information et de structures, seul 3’000 Albanais du Kosovo en Suisse ont voté par correspondance lors des élections législatives en 2014. D’autre part, les Albanais en Suisse se sentent moins concernés par la situation politique du Kosovo. Il semble que la fin de la guerre et l’indépendance du Kosovo aient été perçues comme une victoire absolue, une fin en soi. Débarrassée d’un véritable potentiel contestataire, la classe politique mafieuse dominante du Kosovo était dorénavant libre de prendre possession et corrompre toutes les institutions du plus jeune État européen.

Les paradoxes de l’apolitisme

Si les associations d’étudiants Albanais en Suisse n’ont pas participé à la manifestation demandant justice pour Astrit Dehari, c’est parce qu’elles se définissent comme apolitiques. C’est également pour cette raison qu’elles ne dénoncent pas les exactions répétées du gouvernement. On est ainsi en droit de se demander quel est le rôle de ces associations d’étudiants en Suisse qui se définissent comme albanaises ? Les étudiants peinent a priori à comprendre la différence entre apolitique et non-partisan. Ils peinent à comprendre par exemple qu’un mouvement féministe ou écologiste soit politique et non-partisan. Pour comprendre cela, il faut imaginer qu’un conseiller fédéral suisse du PLR fasse une déclaration contenant des propos sexistes. Il nous semblerait normal que des mouvements féministes demandent sa démission. Pour les Albanais, réclamer cela signifierait être contre le PLR. En outre, les universités en Suisse n’interdisent pas la formation d’associations politiques mais uniquement partisanes. Cet amalgame pose un grand problème aujourd’hui, car les étudiants sont réduits à traiter des thèmes qui ne concernent pas la politique et ne permettent, par conséquent, pas d’aborder des problèmes de fond concernant l’Albanie, le Kosovo et la Macédoine. L’apolitisme des étudiants résorbe ainsi n’importe quelle lutte politique concrète pour les droits des Albanais du Kosovo et de Macédoine.

Il y a deux (mauvaises) raisons pour lesquelles les étudiants se revendiquent comme apolitiques. La première raison est que les étudiants cachent leur appartenance fidèle et sympathisante à un parti politique hérité de leur père. C’est pour cette raison que les différentes associations d’étudiants albanais des universités suisses n’ont pas dénoncé les exactions du gouvernement ou montré du soutien à la manifestation demandant justice sur l’affaire Astrit Dehari. Être politique pour les Albanais, c’est être uniquement partisan d’un parti politique. C’est ce qu’il se passe lorsqu’on colle uniquement à Astrit Dehari l’étiquette de l’activiste du Mouvement Autodétermination ; oubliant qu’il était aussi étudiant et tout simplement un citoyen albanais du Kosovo. C’est pourquoi manifester pour Astrit Dehari ou dénoncer les abus de l’exécutif signifie se ranger du côté du Mouvement Autodétermination. Cela montre bien l’amalgame qu’il y a entre la notion d’apolitisme et celle de non-partisan, révélant ainsi un pur paradoxe sur le concept d’apolitisme que revendiquent les étudiants albanais en Suisse.

La deuxième raison est que leur apolitisme cache en réalité une profonde dépolitisation. Être politique en Suisse c’est aussi faire de la politique non-conventionnelle. C’est-à-dire prendre part à des manifestations citoyennes, s’engager dans des organisations, des mouvements, des syndicats, dans des maisons de quartier, participer à la vie collective communale, prendre part aux élections etc. Mais les Albanais semblent uniquement connaître la politique conventionnelle : votations, élections, adhésion à un parti etc. Il n’est donc pas étonnant de voir que les Albanais en Suisse s’engagent aujourd’hui davantage dans des partis politiques, dans lesquels ils sont par ailleurs instrumentalisés, que dans des organisations non-partisanes. L’apolitisme que revendiquent ainsi les étudiants n’est pas un véritable apolitisme, mais de la dépolitisation. Cette dépolitisation cache une profonde méconnaissance de la politique et des enjeux politiques au Kosovo. Il est ainsi plus facile de se revendiquer comme apolitique afin de dissimuler son ignorance ; car il est inconcevable qu’à l’université, haut lieu du savoir scientifique et de la connaissance, des étudiants montrent de telles carences politiques.

Il est également possible de voir que ces deux raisons sont parfois couplées. Des étudiants reconnaissent parfois leur manque d’intérêt pour les enjeux politiques du Kosovo. Ceci paraît tout à fait légitime, cependant on peut très vite remarquer que ceux-ci se positionnent tout de même dans un parti politique. Il est donc très étonnant de voir que, même s’ils connaissent mal la politique au Kosovo, ils expriment une préférence partisane. Ceci vient du fait qu’ils se positionnent en fonction de la sympathie politique du père. L’autorité paternelle a toujours causé du tort au peuple albanais. Il est très difficile pour les Albanais de défier la figure autoritaire paternelle. Ceci joue également un rôle important sur le rapport qu’ont les Albanais avec le gouvernement. Si le peuple albanais a su résister face à l’invasion ottomane et aux crimes serbes, il est incapable de défier toutes formes d’autorité prenant le visage d’un des leurs.

Le rôle des étudiants

L’étudiant est une entité politique en soi. Le rôle des étudiants a toujours été déterminant dans l’histoire contemporaine en ce qui concerne des luttes sociales et politiques. La plupart des Albanais connaissent par exemple l’importance des révoltes estudiantines au Kosovo en 1981. Aujourd’hui, il est véritablement honteux que les étudiants albanais, ainsi que les autres associations albanaises en Suisse, telle que l’UPA (Université populaire albanaise), se taisent à propos de la situation politique au Kosovo. Lorsqu’en novembre 2015, la police spéciale s’est introduite avec violence dans le siège du Mouvement Autodétermination, les étudiants avaient le devoir éthique et moral d’au moins dénoncer les abus du gouvernement ! Et d’autant plus lorsqu’un étudiant, comme eux, qui se bat pour la justice et la démocratie, croupit en prison et est retrouvé mort ! Il ne s’agit en aucun cas de soutenir le Mouvement Autodétermination, mais de simplement réclamer justice pour un prisonnier politique mort en détention ; il s’agit d’avoir l’honnêteté intellectuelle pour constater que le gouvernement commet des actes abusifs à l’encontre de l’opposition. Et si bien même les associations albanaises en Suisse ne souhaitent pas être confondu avec le Mouvement Autodétermination lors de la manifestation devant les Nation-Unies, aucune d’entre elles n’a dénoncé ou manifesté contre ce gouvernement qui montre des signes distinctifs d’une régime dictatoriale.

La politique au Kosovo

Il est important ici de questionner l’apolitisme dans le sens qu’entendent les étudiants Albanais. Il suffit de regarder l’actualité du Kosovo pour voir que celle-ci est surchargée de politique. Il y a très peu de place pour l’économie, la culture ou l’éducation. Et lorsque ces thèmes sont parfois traités, ils ne le sont qu’à travers les rivalités partisanes. Historiquement, le corps albanais est marqué par un sceau absolument politique. Avec la révolte des étudiants en 1981, la lutte politique s’est cristallisée sur l’identité de ce peuple, s’infiltrant comme un hôte permanent dans le corps albanais. Vouloir leur retirer cela équivaudrait à leur arracher un organe ou un membre. La politique semble s’être si profondément ancrée qu’il est devenu impossible de distinguer les différentes formes d’actions politiques. Après la fin de la guerre de 1999, la lutte politique s’est matérialisée naturellement sur la lutte institutionnelle et partisane. Toute action politique devant être partisane. C’est donc face à cette réalité politique que le Mouvement Autodétermination décide de prendre part aux élections législatives en 2010. À ses origines, celui-ci se définissait uniquement comme un mouvement politique d’émancipation et de contestation citoyenne. Mais comme l’affirment certains de ses activistes : « L’émancipation au Kosovo ne peut se faire de bas en haut, mais de haut en bas. » Cela ne changeant rien au but initial selon eux : l’émancipation citoyenne ; la voie institutionnelle étant vue comme un moyen pour atteindre ce but. Il semble cependant que le malheur pour le Mouvement Autodétermination est de ne pas avoir pu se détacher de sa nouvelle identité politique partisane, car toutes leurs activités sont à présent perçues comme étant à l’aune des intérêts électoraux et du jeu politique partisan. Et c’est justement parce que la lutte politique s’est cristallisée sur la lutte partisane, qu’il est devenu difficile pour les Albanais de distinguer ces deux termes. Les étudiants Albanais revendicateurs de l’apolitisme s’inscrivent dans cette même configuration, victime eux aussi de cet amalgame qui est aujourd’hui devenu destructeur et assassin.

Peut-on alors véritablement parler de politique au Kosovo au sens strict du terme ? La politique a été, il y a déjà trop longtemps, supprimée au Kosovo. La classe dirigeante n’a que pour but de maintenir ses privilèges aux dépens d’une politique saine et pérenne. Comment est-il possible de se positionner comme apolitique au Kosovo alors que la politique n’existe pas ? Le Kosovo ne demande qu’à être sainement politisé. Ce pays ne peut renaître que politiquement. Et cela se fera lorsque les Albanais, les étudiants, les associations et toutes autres organisations albanaises comprendront qu’il faut sortir de ce silence assassin qui a déjà trop laissé le champ libre aux politicards mafieux du Kosovo. Car c’est bien ce silence qui a tué Astrit Dehari, c’est bien le silence des Albanais depuis qu’ils estiment le Kosovo comme étant libre et indépendant, qui a laissé un monstre prendre les mains de l’État. La mort d’Astrit Dehari n’a rien de politique, disent les partisans de la neutralité politique. D’une certaine manière ils n’ont pas tort, la mort d’Astrit Dehari peut en effet être considérée comme un crime apolitique. Car il s’agit bien de cet apolitisme albanais qui persiste depuis trop longtemps déjà qui a eu raison de sa personne. Il n’est aujourd’hui plus possible de revenir sur ces évènements, mais il est temps pour les Albanais, et notamment les étudiants, qu’ils se questionnent sur le rôle qui est le leur, lorsque l’intitulé de l’association comporte le terme « albanais ». Il est temps qu’ils assument une responsabilité plus sérieuse envers leur pays d’origine, que celui-ci ne demeure pas qu’une simple destination de vacances pendant quelques semaines d’été. Il est impératif que les étudiants se politisent et non pas seulement pour l’intérêt du Kosovo, mais dans le but d’acquérir une sensibilité politique dépassant les frontières nationales. C’est cette sensibilité politique qui nous offre la possibilité de comprendre le monde dans sa globalité, de voir les injustices et les crimes qui s’opèrent discrètement à l’abri des regards et tenter enfin de les chasser pour de bon.

Le nouvel ennemi est Albanais (1/2)

Le nouvel ennemi est Albanais (1/2)

Manifestation du 9 janvier 2016 – l’edoniste.

Le 5 novembre 2016, Astrit Dehari, citoyen de la République du Kosovo, étudiant en médecine de 26 ans et activiste du Mouvement Autodétermination, est retrouvé mort dans sa cellule lors de sa détention provisoire à Prizren. Le directeur de la prison, incarné en médecin légiste déclare immédiatement qu’Astrit Dehari s’est suicidé suite à une overdose de médicaments. Alors qu’aucune autopsie n’est effectuée, c’est la thèse du suicide qui est tout de suite imposée aux médias. Par ailleurs, les deux codétenus ont affirmé que des policiers sont aussitôt venus les voir après la découverte du corps, pour leur recommander de ne pas se suicider comme leur ami. Le rapport d’autopsie est finalement publié le 21 novembre, celui-ci révèle que le détenu est mort d’asphyxie auto-infligée au moyen d’une bouteille en plastique introduite dans la gorge. Ce rapport est immédiatement remis en question par l’avocat de la famille et la société civile. En effet, une équipe d’enquêteurs indépendants, mandatée par la famille et ayant assisté à l’autopsie révèle que le corps du défunt montre des traces de blessures sur la tête et sur les bras. Ce qui semble être des signes d’autodéfenses, est expliqué par le procureur général comme étant des blessures causées lors du transport du corps à Prishtina. Les enquêteurs indépendants ont affirmé avoir eu des difficultés lors de leur investigation et mettent également en doute les méthodes de l’enquête officielle. En effet, ils dévoilent par exemple que les cheveux d’Astrit Dehari n’ont pas été rasés pendant l’autopsie afin de dissimuler les blessures sur la tête. Pour les enquêteurs indépendants, il ne s’agit pas d’un suicide, mais d’un meurtre causé par une asphyxie, faisant probablement suite à un interrogatoire violent ayant mal tourné. Cette expertise n’est pourtant pas prise en considération par le procureur général. L’enquête de l’institut de médecine légale du Kosovo persiste : c’est un suicide. Dans un pays où la corruption est la plus haute d’Europe et où toutes les institutions sont aux mains des membres des partis au pouvoir, la thèse du suicide semble difficile à croire. De plus, cet évènement intervient dans un contexte politique précis, qu’il est important de mettre ici en perspective.

Rappel des évènements.

Au mois d’août 2015, le gouvernement du Kosovo signe des accords avec les dirigeants serbes afin de créer une association des communes serbes. Les partis de l’opposition, notamment le Mouvement Autodétermination, s’opposent fermement à la décision du gouvernement. Ils craignent une paralysie institutionnelle, à l’image de la Bosnie-Herzégovine. En outre, un autre accord prévoit une démarcation des frontières octroyant plus de 8’000 hectares au Monténégro. Ces accords sont soumis à des votations à l’Assemblée. Les séances sont cependant interrompues par les députés du Mouvement Autodétermination qui dégoupillent des grenades lacrymogènes dans l’hémicycle. Ceux-ci ne reconnaissent plus la légitimité du Parlement qu’ils considèrent comme obéissant aveuglement aux ordres de l’exécutif. Des soulèvements populaires sont organisés afin que ces deux projets n’aboutissent pas. Le 28 novembre 2015 (jour symbolique de l’indépendance de l’Albanie), une manifestation réunit plus de 35’000 personnes venues contester l’association des communes serbes. Après la manifestation, plus de mille policiers se rendent au siège du Mouvement Autodétermination. Sans mandat de perquisition, ils pénètrent violemment dans les lieux, saccageant le matériel et maltraitant physiquement plusieurs dizaines de militants. Suite à cette démonstration de force, plus de 90 activistes sont arrêtés, dont Albin Kurti, député et fondateur du Mouvement Autodétermination. Ce jour-là marque un tournant décisif pour le régime qui se profile ostensiblement comme autoritaire et qui ne cessera de s’en prendre à son ennemi numéro un : le Mouvement Autodétermination. Durant l’année 2016, d’autres manifestations massives parviennent à réunir à chaque fois de 70’000 à 100’000 personnes (Le Kosovo compte 1.8 millions d’habitants). Le gouvernement n’a plus de choix que d’abandonner ces accords, mais il décide de ne pas rester sur cette défaite. Le Mouvement gagne beaucoup de points dans les sondages et voit également une forte montée des adhésions. Ce dernier ne cesse, en effet, d’incriminer les abus perpétrés par le pouvoir. Le PDK, première force législative du pays, est mêlée à des affaires de corruption. Au début du mois d’Août 2016, le site web « Insajder » publie des enregistrements téléphoniques du chef du groupe parlementaire du PDK, dans lequel il nomme arbitrairement des personnes de son camp à des postes de direction dans les institutions de l’État. Puis, c’est à la même période, précisément la nuit du 4 Août 2016, qu’une explosion retentit sur l’immeuble de l’Assemblée. Selon le gouvernement, les coupables ne peuvent être que des activistes du Mouvement Autodétermination. Ainsi, le 30 Août 2016, six d’entre eux sont arrêtés : Atdhe Arifi, Adea Batusha, Egzon Haliti, Petrit Ademi, Frashër Krasniqi (porte-parole du Mouvement) et Astrit Dehari. Ils sont tous accusés de terrorisme et risquent chacun jusqu’à 10 ans de prison. Lors d’une visite de ses parents, deux jours avant son décès, Astrit Dehari leur déclare avoir subi des pressions de la police pour qu’il admette avoir lancé l’explosif sur l’ordre du Mouvement Autodétermination. Et c’est seulement, dans ce cas que les autorités pourraient consentir à sa libération. En effet, coller une étiquette de terroriste au principal parti de l’opposition, seul véritable mouvement de contestation du pays, faciliterait grandement la tâche du gouvernement lors des prochaines élections législatives prévues en 2018.

Le nouvel ennemi est Albanais.

Le contexte d’oppression politique dans lequel Astrit Dehari a trouvé la mort éveille les anciens démons d’un Kosovo sous autorité serbe. L’ombre de ce régime planerait-il donc à nouveau sur le Kosovo ? Serait-il discrètement revenu ? N’est-il peut-être jamais parti ? Les Albanais du Kosovo sont marqués par une profonde identité politique, ils ne permettraient pas que leur pays prenne le même visage que celui contre lequel ils s’étaient battus. Mais voilà que dans un contexte de crise économique, politique et sociale, le pouvoir parvient progressivement à assoir son autorité tout en annihilant la conscience politique des Albanais. Alors qu’une minorité d’Albanais descendait dans la rue pour réclamer justice sur l’affaire Dehari, d’autres tentaient encore de mesurer la gravité de la situation. Certains minimisaient, voire annulaient complètement la responsabilité de l’État. Et lorsque l’on pensait avoir atteint le summum du grotesque, un journaliste d’une chaîne de télévision publique déclarait que la responsabilité devait être attribuée au Mouvement Autodétermination pour avoir, de par son activisme, conduit Astrit Dehari à la mort. Les Albanais semblent toujours croire que seule la Serbie possède le monopole du crime et de la violence. Les persécutions contre lesquelles le peuple Albanais avait fait face reprenaient vie, mais cette fois sous une autre forme, avec un nouveau visage contre lequel ils n’étaient pas habitués à lutter. Ce visage les pétrifiait sur place, comme s’ils avaient regardé Méduse dans les yeux et qu’ils avaient aperçu leur propre portrait.

Des théories faussement anti-conspirationnistes circulent au sein de la population albanaise telles que : « ce n’est pas une machination de l’État » ou encore « Astrit Dehari n’était pas important pour le gouvernement pour qu’il vaille la peine d’être éliminé ». En effet, le régime de Hashim Thaçi et Isa Mustafi ne souhaitait certainement pas la mort d’Astrit Dehari. Sa mort intervient dans un contexte d’arrestations successives des activistes de l’opposition. Et c’est précisément en s’en prenant à ces derniers, c’est-à-dire au cœur du Mouvement Autodétermination, que le gouvernement souhaite ébranler son principal opposant. Astrit Dehari est par conséquent une victime de cette volonté du gouvernement de nuire au Mouvement Autodétermination. Les raisons de son arrestation ne sont en effet que d’ordre politique, faisant de lui par définition un prisonnier politique. La mort d’Astrit Dehari n’est donc pas moins qu’un crime politique perpétré par un État criminel. En outre, si le suicide d’Astrit Dehari se révèle être vrai, cela constitue un chef d’accusation supplémentaire à l’encontre du gouvernement, et en aucun cas, il ne dispense pas le gouvernement de sa responsabilité. Astrit Dehari est mort en détention provisoire, dans un lieu qui est censé assurer la sécurité aux détenus. Les autorités du Kosovo ont échoué et personne n’a à ce jour endossé la responsabilité d’une telle défaillance. Astrit Dehari est mort en détention provisoire, dans un lieu qui est censé assurer la sécurité aux détenus. Mais là encore, les autorités du Kosovo ont échoué et personne n’a à ce jour endossé la responsabilité d’une telle défaillance.