Naturalisation : « Acclimatation durable d’une espèce végétale ou animale importée dans un lieu où elle se maintient d’elle-même, comme une espèce indigène. » Définition du Petit Robert 2014.

Il y a quelques jours, j’étais avachi sur mon canapé italien en train regarder un match de foot anglais sur ma télévision coréenne. Des olives espagnoles étaient posées sur la table suédoise et nous sirotions une bonne bière portugaise avec mon père albanais jusqu’à ce que ce dernier change de chaîne en tapant sur un chiffre arabe de la télécommande. Et c’est exactement à cet instant que je me suis dit : bon sang de bonsoir, ce que je suis fier d’être Suisse ! Non, ceci n’est pas totalement vrai, nous le savons tous : les bonnes bières portugaises n’existent pas ! Il y a cependant un mensonge encore plus gros dans cette introduction qui mérite un petit développement.

On m’a dit un jour que je devais être reconnaissant envers la Suisse. Alors comme un bobet, je me suis mis à écrire quotidiennement des lettres de remerciement à la Confédération. Les lettres étaient belles, manuscrites, j’achetais différents types de papiers, j’écrivais avec différents types de stylo, j’agrémentais mes lettres de petits dessins de cœurs, avec des « Merci » avec un cœur sur le i et des « Je vous aime ! ». Puis un jour, ils m’ont répondu en m’ordonnant d’arrêter sous peine de risquer une peine de prison. Ne voulant pas faire monter les statistiques carcérales de ma communauté, je me suis immédiatement dirigé vers une autre façon de satisfaire ce besoin primaire de payer ma dette de reconnaissance envers ce pays. Je commençais alors à aborder des Suissesses dans la rue en les remerciant, dans un premier temps, elles et leurs ancêtres d’avoir tant fait pour les étrangers, puis dans un second temps, en leur exprimant mon désarroi concernant cette envie de me racheter. Sur quoi je leur proposais, le temps de quelques heures, de devenir leur esclave sexuel. Après avoir essuyé quelques gifles, je mettais un terme à cette pratique, car je ne voulais pas nourrir le cliché concernant le machisme des membres de ma communauté. Et c’est après cet épisode que je trouvais une solution sur ces questions de reconnaissance et de fierté !

En réalité, je n’ai pas de quoi être fier d’être Suisse. Ça surprend n’est-ce pas ? Un Albanais naturalisé Suisse qui se permet un tel affront envers son mignon pays d’accueil qui lui a permis d’échapper à la guerre, à la pauvreté. Cette Suisse qui lui a donné le privilège d’accéder gratuitement au système scolaire, à la santé et à bien d’autres avantages dont il n’aurait jamais bénéficié s’il était resté dans son bouseux pays natal. Et il est déplorable que je puisse aujourd’hui oublier de remercier Milosevic sans qui tout cela n’aurait pas été possible, sans qui, je n’aurais jamais pu obtenir cet oscar de la vie paisible et calme en Suisse. Si tu m’entends Slobo ! Thanks for all bro ! Je n’ai jamais choisi la Suisse, on me l’a imposé lorsque j’ai été kidnappé par mon père à l’âge de 5 ans. C’est lui qui a fait le choix de venir s’installer ici avec ma famille. J’imagine qu’à l’époque, j’aurais choisi la Papouasie-Nouvelle-Guinée, mais vu que je ne connaissais pas beaucoup de pays, je n’ai rien dit et ça tombait bien puisque mon père ne m’a rien demandé non plus. Nous sommes arrivés à la gare de Zurich au mois de mars 1990. Non ! Ne pleurez pas encore ! Une gare n’a rien de touchant, vraiment c’est ridicule ! Un oncle de mon père devait nous y attendre pour nous accueillir chez lui. Il n’est jamais venu. La célèbre hospitalité albanaise n’avait pas fait le voyage avec certains d’entre eux. Elle s’était dissoute sur sol helvétique, probablement en raison d’une politique efficace d’intégration.

Si je ne suis pas fier d’être Suisse, je ne suis pas non plus fier d’être Albanais. Je suis né Albanais, je n’ai rien demandé, j’ai dû m’y habituer et pendant mon enfance ça a été douloureux… enfin surtout pour les autres lorsque me prenait une envie soudaine de démolir quelqu’un. J’ai la chance de ne jamais avoir été une victime. Je n’ai par exemple jamais subi de violence pendant ma scolarité. Mes enseignantes ont toujours été si adorables, elles ont toujours cru en moi malgré mes difficultés dans l’apprentissage de la langue et puis mes camarades de classes ont été si mignons avec moi, qu’ils ont toujours accepté ma différence. Et c’est certainement parce qu’ils étaient trop gentils que je me suis montré violent envers eux. Les enfants sont si adorables, si innocents, vides de tout préjugé exactement comme leurs parents. Finalement n’est-ce pas aberrant d’être fier d’appartenir à une nationalité ? Être Albanais ou Suisse n’est pas un exploit en soi. Ne devrions-nous pas plutôt être fier d’une chose que nous aurions accompli, que d’un simple postulat ? Un cousin en Albanie me disait qu’il était fier d’être musulman car l’islam était selon lui la meilleure religion au monde. Mais aurait-il dit cela s’il était né en Espagne par exemple ? Et puis ne trouvez-vous pas que la fin de ce paragraphe comporte beaucoup trop de questions ? Et enfin, ne pensez-vous pas que… non c’est bon j’arrête !

Un cousin agriculteur du Kosovo est un jour venu en Suisse pour acheter du matériel agricole. Je l’emmenais alors dans une ferme pour qu’il rencontre un agriculteur suisse. J’étais prêt à traduire la conversation, mais je remarquais très vite mon inutilité. Les deux ne parlaient pas la même langue, mais par je ne sais quel miracle ils parvenaient à se comprendre. Comme si l’odeur du fumier, mêlée à leurs odeurs personnelles très semblables donnait lieu à une effervescence réciproque dans laquelle chaque mot, chaque phrase faisait sens dans l’un comme dans l’autre. À tel point que par moment j’ai cru qu’ils allaient s’enrouler par terre bras dessus, bras dessous et utiliser des outils agricoles à d’autres fins que ceux de labourer la terre. Le plus dingue encore c’est que leurs opinions politiques étaient très proches, l’un votait PDK tandis que l’autre UDC. Je me sentais complétement exclu alors que c’était moi qui avait fait tant d’effort pour m’intégrer en Suisse. Mon cousin ne connait même pas le nom de nos fleuves et montagnes, il ne doit même pas savoir que Zurich est la capitale de la Suisse et il ose m’humilier en me faisant passer, moi, comme étant plus étranger que lui. Je trouvais ces similitudes très étonnantes et je cherchais à savoir s’il en existait d’autres en dehors des zones rurales. Puis un jour, en écoutant un discours d’un député du PDC, je comprenais ce qui liait ces deux peuples encore plus : les fortes valeurs familiales. De bleu, mais c’est bien sûr ! Les valeurs traditionnelles familiales suisses se conjuguent parfaitement avec les bonnes vieilles valeurs familiales patriarcales albanaises. Un Suisse ressent une véritable nostalgie lorsqu’il voit une famille albanaise unie, même si ça fait un peu de bruit, c’est quand même sacrément beau à voir de dieu ! Les yeux du Suisse scintillent lorsqu’il voit l’autorité qu’exerce un père Albanais sur ses enfants. Il verse même parfois une larme de joie, s’il a la chance de voir le père Albanais flanquer une raclée à ses rejetons. Le Suisse voudrait tellement faire pareil, mais il ne peut pas, non pas parce qu’il est plus civilisé, mais parce qu’il obéit à des lois, alors que l’Albanais obéit à son père. Si par exemple les Albanais avaient su que jusqu’au mois de novembre 1990, dans le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures, que les femmes n’avaient pas le droit de vote, ils se seraient tous rendus là-bas et il y aurait eu par conséquent moins d’effort d’intégration à fournir. Mais voilà que je me trouve à nouveau dans la campagne en Suisse. Comme si j’avais une certaine animosité envers eux, alors que pas du tout. Je n’ai rien contre eux, j’ai moi-même un ami paysan suisse, c’est dire que je suis tolérant.

Enfin, tout cela c’était avant. Avant que j’obtienne la nationalité suisse. Tout mon passé s’effaçait en un clin d’œil. Toutes les difficultés rencontrées jusque-là s’envolaient. Miraculeusement, je ne faisais plus de fautes d’orthographes et je commençais même à considérer le yodel comme un art à part entière. Mes parents perdaient leurs accents, le portrait de Guillaume Tell remplaçait celui de Skanderbeg, puis les instruments folkloriques albanais en guise de décoration se transformaient en cloche, en fifre ou en cor des alpes. Ce n’était d’ailleurs pas très évident de circuler dans l’appartement avec une dizaine de cor des alpes qui traversaient le salon. Tout cela grâce à cette naturalisation biologique, n’est-ce pas formidable ? je me sentais comme une petite graminée au passeport à croix blanche greffé sur ma tige, je n’étais plus un parasite. Et c’est en tant que plante indigène que je remarquais la menace qui planait sur notre belle prairie du Grütli. Des plantes carnivores s’approchaient en masse, elles avaient pour la plupart une longue barbe noire et d’autres portaient un tissu sur la tête. Mais le pire c’est qu’elles se tournaient dans une autre direction pour se faire photosynthétitiser et ça nous les plantes indigènes, nous ne pouvions l’accepter.

Vous l’aurez compris ce texte n’a absolument rien à voir avec les votations de ce week-end. Mais je suis quand même tenté de vous donner mon avis à ce sujet. Pour ma part je ne vais même pas voter, car je refuse de faciliter la naturalisation à la troisième génération d’étrangers en Suisse. Pas pour les mêmes raisons que l’UDC évidemment, c’est simplement parce que je n’ai pas envie d’octroyer le droit de vote à des futurs électeurs de l’UDC. Et c’est bien ce qui est absurde avec ce parti, c’est qu’il sous-estime le potentiel xénophobe des enfants d’émigrés. Car il faut le dire : oui, les étrangers c’étaient mieux avant. Ils travaillaient dans les chantiers et on arrivait même souvent à faire bosser leurs enfants dans la même branche qu’eux, mais aujourd’hui on doit leur reverser des rentes A.I et le pire dans tout cela, c’est que leurs enfants veulent faire de longues études ! Non mais vous imaginez ? La seule solution pour nous les Suisses ne demeure que dans la discrimination à l’embauche. Notre marge de manœuvre a complétement été réduite, et si bien même parfois il faut engager ces émigrés, on peut toujours leur rappeler qu’ils ne doivent pas oublier d’où ils viennent. Avec un peu de chance, ils pourraient être tentés de repartir. Il faut aussi sans cesse leur rappeler la chance qu’ils ont d’être venus en Suisse. De cette façon, eux-mêmes véhiculerons ces valeurs auprès d’autres étrangers qu’ils connaissent. Ce qui est malheureux c’est que l’on ne choisit pas toujours (ou presque) ses étrangers. S’ils pouvaient au moins venir tous avec une multinationale en Suisse, les choses auraient été différentes. C’est d’ailleurs souvent ce que je reproche à mon père : d’avoir oublié la sienne au Kosovo. Avec elle, je n’aurais jamais eu besoin d’être fier d’être Suisse et j’aurais été accepté pour ce que je suis vraiment : un fils d’émigré bourgeois et non pas une de ces racailles qui pullulent dans les villes françaises. Oh les Français ! J’avais presque oublié ceux-là. Si je n’ai pas parlé d’eux c’est vraiment que j’essaie de les oublier. Sur ce coup, je me sens proche de mes concitoyens genevois : comme eux, j’essaie de garder cette haine du français quotidiennement. Il m’arrive très souvent de les insulter en voiture par exemple, il faut dire que ça fait du bien, ça détend, on se sent mieux après et parfois ça remplace même un joint. Ma haine du français, je la revendique, c’est une chose dont je suis fier. Posez-vous bien la question sur ce que nous apportent vraiment les Français, à part du chômage et des salaires revus à la baisse ? Les Français ne servent à rien ! Ce n’est pas comme si j’écrivais en français non plus.

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