Bernard Challandes et le Kosovo : deux documentaires de Fisnik Maxhuni

Bernard Challandes et le Kosovo : deux documentaires de Fisnik Maxhuni

 

« Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté, pour la première fois, un coup d’œil intelligent sur soi-même. » Marguerite Yourcenar.

La Radio Télévision Suisse diffusera ce soir successivement deux documentaires en lien avec la diaspora albanaise en Suisse. Le premier, intitulé : « Fin de partie – Bernard Challandes : un portrait », suit les péripéties de l’entraîneur de l’équipe de football du Kosovo. Le second nommé : « Zvicra » (Suisse en albanais) nous dépeint le portrait de sept Albanais vivant en Suisse. La RTS nous propose donc une soirée consacrée à la communauté albanaise. L’occasion pour nous de découvrir ces deux films réalisés par Fisnik Maxhuni.

Un portrait inédit

Pour Fin de partie le réalisateur a suivi les pérégrinations de Bernard Challandes pendant une année. Le football est cependant placé au second plan pour nous offrir un portrait totalement inédit et intime de l’entraîneur. On découvre ainsi un Challandes proche de sa famille, nostalgique et éternellement insatisfait de lui-même, malgré toutes les victoires de son équipe pendant le tournage du documentaire. La véritable force du film réside cependant dans son opposition, si brillamment orchestré par Fisnik Maxhuni, entre deux mondes. Celui d’un entraîneur Suisse âgé de 68 ans face à des jeunes joueurs du Kosovo. Le documentaire nous révèle par exemple les douleurs articulaires dont souffre le sélectionneur, contrastant avec les soins musculaires pratiqués sur les jeunes athlètes du Kosovo. Cette opposition entre ces deux mondes ne s’arrête pas là, car c’est aussi le portrait de deux pays qui est dressé, celui d’une Suisse vieillissante, ayant usé toutes ses ressources et ses capacités, face à un Kosovo qui nous révèle un tout nouveau champ des possibles. Si le nostalgique Challandes regrette qu’on ne joue plus au ballon dans la rue ou les cours d’écoles en Suisse, la réponse est immédiate lorsqu’on le réalisateur film des enfants en train de frapper sur une balle au Kosovo.

Ces deux pays se répondent ainsi systématiquement l’un à l’autre, comme pour signifier que ce qui a été possible dans l’un, ne l’étant dorénavant plus, devient tout à fait possible dans l’autre. Le film se lit comme un passage de témoin, d’un coureur en fin de parcours, épuisé par une course effrénée vers un autre, plus exaltant et prêt à bondir vigoureusement pour arracher la victoire. Et ce n’est peut-être pas un hasard que le Kosovo possède aujourd’hui un âge médian de 29 ans, le plus bas d’Europe. En extrapolant légèrement, le film pourrait se traduire comme une invitation à venir en aide à ce jeune pays où tout est à reconstruire. Il s’agit peut-être là du véritable lien unissant ces deux pays : le travail. Rappelons que c’est dans le but de chercher de la main d’œuvre bon marché dans les année 60 que la Confédération fait venir les premiers immigrés du Kosovo. Cet élément nous amène enfin au deuxième documentaire de Fisnik Maxhuni.

Les identités fluctuantes

Dans Zvicra, coréalisé avec Benoît Goncerut, Fisnik Maxhuni nous plonge dans les interrogations identitaires de sept Albanais. Le documentaire s’ouvre en Suisse sur des images de jeunes supporteurs arborant fièrement le maillot de football de l’Albanie. À travers ce sport, le cinéaste trouve ainsi la meilleure porte d’entrée pour aborder les questions identitaires qui le hantent. Une solution pour lui aussi « de mettre un terme à ses propres interrogations à ce sujet ». Les considérations sportives laissent cependant très vite place à la réalité concrète des protagonistes du film. On découvre ainsi les frères Valmir et Jetmir Osmankaq affublés dans leurs équipements pour aller pêcher le Corégone dans le Lac Léman. Puis, on accompagne Izjadin Smajli dans l’habitacle de son poids-lourd. Ces trois premiers personnages sont complètement intégrés dans l’environnement de leur lieu de travail, mais ils sont surtout intégrés dans un paysage absolument représentatif de la Suisse tel que le lac Léman. On s’amusera par ailleurs de voir le chauffeur poids-lourd s’émerveiller devant la beauté du paysage, de la nature et des montagnes qu’il voit défiler depuis son camion.

À l’exception du jeune gymnasien Jon Qela, tous les protagonistes du film exercent une activité professionnelle. Et s’il est bien une chose par laquelle on se définit en Suisse c’est le travail. Le « Tu travailles dans quoi ? » est la première question qui se pose entre deux interlocuteurs. Alors qu’au Kosovo, le « Tu es marié ? » revient sans cesse. C’est donc deux formulations différentes pour exprimer le même principe de définition de soi-même pour autrui. La thématique de l’amour et du mariage est introduite par Laureta Asllani, une jeune employée de commerce, qui ne conçoit pas, par respect pour sa famille, qu’on puisse envisager d’épouser une personne non-albanaise. La notion de respect revient également avec le footballeur professionnel, Jetmir Krasniqi affirmant préférer jouer pour la Nati, car il est injuste selon lui que le Kosovo s’accapare les mérites des centres de formations suisses. Le cinéaste nous informera à ce titre que seul un quart des joueurs de la sélection du Kosovo ont été formés dans ce même pays. Plus tard, la jeune employée de commerce reviendra sur ses précédentes réflexions, jugeant qu’elles ont été probablement induites par ses parents. Il en est de même pour le footballeur qui après avoir reçu une offre de l’équipe du Kosovo, envisage à son tour de jouer pour ce pays. « Les identités sont fluctuantes. » nous affirme Fisnik Maxhuni et le football « fige les identités » déplore-t-il.

Coup de sifflet final

La thématique de la mort étrangement est présente dans les deux documentaires. Le réalisateur nous révèle que c’est une manière pour lui de se distancier des questions complexes autour de l’identité et de les aborder sous un angle plus universel. « Ces questions ne se poserons plus lorsque l’on sera mort » nous confie-t-il. La réponse ne demeure cependant pas évidente en témoigne Zylfije Selmani. Dans le film Zvicra, cette dernière se livre à la caméra, nous révélant ainsi qu’elle souhaiterait être enterré en Suisse de façon à ce que ses enfants puissent plus souvent venir lui déposer des fleurs sur sa tombe. Bernard Challandes quant à lui évoque son coup de sifflet final avec une émotion particulière, décrivant cette réalité inéluctable non pas comme une fin, mais comme le début d’autre chose. « La dernière page se tourne, mais c’est le début du Tome II » nous dit-il. Fisnik Maxhuni parvient à ingénieusement mettre en scène un phénomène cyclique dans Fin de partie. Ce n’est peut-être pas la mort qui l’intéresse tant, mais plutôt la naissance de quelque chose de nouveau : la naissance d’une nation, la naissance d’une équipe de football ou la naissance de nouvelles identités. Dans Fin de partie, on se surprendra de voir Bernard Challandes porter un survêtement sur lequel est inscrit Kosova en gros caractère. Une manière encore une fois d’observer ce mouvement cyclique qui s’opère. Car si l’intégration des Albanais a été contesté à plusieurs reprises en Suisse, n’est-il pas savoureux de voir ainsi un entraîneur suisse s’intégrer au Kosovo ?

Dans les deux documentaires, le réalisateur nous dépeint en réalité des portraits en constante évolution. Et si ces portraits semblent figés face à la caméra, le monde qui les entoure lui est toujours en déplacement. Fisnik Maxhuni est en réalité un cinéaste du mouvement. Rien d’étonnant de voir donc des Albanais sur un bateau naviguant sur le lac Léman ou dans un camion qui sillonne les routes suisses, car tout objet ou toute pensée ne peuvent être captés qu’à un bref instant déjà dépassé. Tout comme le réalisateur lui-même qui nous confie ne pas être attaché particulièrement à un lieu de résidence. Il pourrait être là à Genève ou ailleurs, mais nous l’avons compris, toujours en mouvement.

 

Programme du 10 juin 2020 sur la RTS :

22:10 – Doc à la Une : Fin de partie Bernard Challandes : un portrait.
23:30 – Sur les Docs : Zvicra.

Zvicra – official trailer from Visceral Films on Vimeo.

Fin de partie – Bernard Challandes : un portrait (2020. Réalisation : Fisnik Maxhuni / écriture : Benoît Goncerut)
Zvicra (2018. Réalisation / écriture : Fisnik Maxhuni & Benoît Goncerut)

Fisnik MAXHUNI

Né en 1989 au Kosovo. Émigre en Suisse, à Neuchâtel en 1993. Réfugié politique et apatride jusqu’à l’obtention des nationalités suisse et kosovare en 2005.  BA en Relations Internationales à l’Université de Genève (2011). MA en Géopolitique à l’Université King’s College London (2014). MA en Cinéma à ECAL/HEAD (2016).

Benoît GONCERUT

Né en 1986 à Nyon, Suisse. Master en Business Administration (Majeure en Entrepreneurship). Depuis 2012, il voyage à travers le monde pour de nombreux projets radiophoniques, d’écriture et de cinéma. Il a produit et réalisé plusieurs films, donc “Off-Piste” & “Dizin Open”, tournés dans les montagnes iraniennes, aux abords de Téhéran, Iran.
Amour, homogamie et reproduction sociale dans le film “Blue Jasmine”

Amour, homogamie et reproduction sociale dans le film “Blue Jasmine”

Les amants – 1928 – Magritte.

Introduction

Sur la base affirmant que l’homogamie est une source de reproduction sociale, ce travail va consister à analyser ce phénomène et de voir s’il peut mieux s’expliquer par la théorie structuraliste de Pierre Bourdieu ou par le paradigme de l’individualisme méthodologique inspiré par Raymond Boudon. Ces différentes notions vont s’appliquer sur l’analyse du film « Blue Jasmine », écrit et réalisé par Woody Allen aux États-Unis en 2013. Ce travail va être coupé en trois parties : la première partie consistera à décrire le film et à observer les éléments distinguant les classes sociales ; la deuxième partie analysera les éléments ayants traits à l’homogamie ; et enfin la troisième partie consistera à opposer la vision de Bourdieu à celle Boudon.

Les distinctions de classe sociale

Le film raconte l’histoire de deux sœurs ayant chacune vécu un parcours de vie différent. Jasmine (Cate Blanchett) a épousé un riche homme d’affaire à New York tandis que Ginger (Sally Hawkins) s’est mariée avec un mécanicien à San Francisco. Le film débute lorsque Jasmine vient s’installer chez sa sœur dans la ville californienne. On comprend rapidement que Jasmine souffre de problèmes psychiques sérieux. En effet, dans l’avion l’amenant à San Francisco, elle alpague sa voisine de siège, qui ne l’a connaît ni d’Ève ni d’Adam, pour lui raconter sa vie. À plusieurs reprises Jasmine se trouve également à se parler à elle-même à haute-voix dans la rue. On apprend également très vite qu’elle est venue chez sa sœur parce que son mari s’est suicidé en prison après avoir été arrêté pour fraude fiscale. Sans le sou, Jasmine est ainsi contrainte de vivre avec sa sœur. La fin du film révèle que c’est Jasmine qui a dénoncé son mari à la police après avoir appris que ce dernier la trompait avec plusieurs autres femmes. Cela explique en partie les raisons pour lesquelles Jasmine souffre de névroses.

Dès le début du film, les signes distinctifs de classes sociales sont très clairs : Jasmine fait partie de la classe supérieure tandis que Ginger est membre de la classe populaire. La première est uniquement vêtu d’habits de marques de luxe, tandis que la seconde porte des vêtements ordinaires. Jasmine a fait des études d’anthropologie, qu’elle a arrêté en dernière année lorsqu’elle a rencontré son mari, alors que Ginger travaille dans un supermarché. On comprend que Jasmine a bénéficié d’une ascension sociale en épousant Hal, son mari milliardaire. Par ailleurs, Jasmine s’appelle en réalité Jeanette. Elle a choisi de changer de prénom car ce dernier « had no panache » (Allen, 2013, 6 min et 42 sec.) dit-elle dans le film. Ce changement semble être un renoncement de tout ce qu’elle a été dans le passé. Son nouveau prénom exprime ainsi un changement de statut social, passant d’une classe inférieure à une classe d’élite. Le film ne montre pas clairement le milieu d’origine des deux principales protagonistes, même si nous pouvons en déduire qu’elles sont issues de classe populaire. On ne connaît également rien de leur habitus primaire (Bourdieu, 1986). Il s’agit là certainement d’une volonté de la part de Woody Allen de brouiller les pistes afin de nous offrir des personnages telles qu’ils sont au moment de l’intrigue. Le seul élément révélateur de leur passé est que Jasmine et Ginger ont toutes les deux étés adoptées, elles ne sont donc pas sœurs au sens biologique du terme. Cet élément qui se révèle être un détail dans le film, va être un point important de mon analyse, car il va être utilisé comme argument par le personnage Ginger pour justifier en partie son parcours et sa situation sociale et économique. Concernant l’habitus secondaire, la différence entre les deux sœurs est également très marquée (Bourdieu, 1986). Jasmine a par exemple un langage plus soutenu que Ginger, sa manière de se tenir, de se présenter et de s’exprimer sont des caractéristiques de l’élite bourgeoise new-yorkaise.

Le choix du conjoint comme distinction

Le cœur du film réside dans la cohabitions des deux sœurs et par conséquent de leurs différentes visions du monde qui sont constamment confrontées durant le film. Si leurs conditions sociales semblent aller de soi, c’est leurs histoires d’amours respectives qui posent problème à l’une et à l’autre. Ces histoires d’amours s’insèrent, à l’insu des protagonistes, dans une perspective de classe. C’est par ailleurs ce qui va m’intéresser dans l’analyse et notamment les tendances homogames des personnages du film. L’homogamie signifie le fait de se marier avec une personne issue du même milieu social. Une étude de Mélanie Vanderschelden (2006) nous montre que « Les deux tiers des couples sont en effet constitués de personnes de groupes sociaux identiques ou proches ». Et c’est en effet ce type de couples qui se forme dans le film. 

« La comparaison des positions sociales, menée de façon plus approfondie, en utilisant une nomenclature socioprofessionnelle fine, fait apparaître en réalité une logique très homogame du marché, une tendance à choisir sinon l’identique, du moins le plus proche ; de même la comparaison des origines ne permet pas seulement de constater la tendance déjà notée des semblables à s’associer, mais aussi l’existence de courants d’échanges privilégiés entre groupes sociaux différents (et aussi de répulsions). » (Bozon, 1991)

Il y a dans le film cinq couples qui se forment. Deux d’entre eux sont issues du passé des protagonistes, dont le film dévoile les nombreux flashbacks. 1. Le couple Jasmine/Hal (le milliardaire). Il s’agit pour Jasmine d’un cas de mobilité sociale ascendant, même si celle-ci par ses études universitaires s’inscrivait déjà dans une telle dynamique. Nous avons là donc une union hétérogame ; 2. Le couple Ginger/Augie : est un mariage homogame, car les deux proviennent du même milieu social. Il est important de noter ici qu’Augie et Ginger avaient autrefois gagné une grosse somme d’argent à la loterie. Ne sachant où l’investir, ils ont confié l’argent à Hal. Un montant évidemment réquisitionné par la police suite aux fraudes du mari. Les exactions de l’ex-mari de Jasmine vont par ailleurs sans cesse lui être rappelés. Il y a ensuite les couples en train de se former pendant l’intrigue principale. 3. Le couple Ginger/Chili qui en voie de s’unir par le mariage, est aussi un cas d’homogamie. 4. Le couple Jasmine/Dwight est aussi une union homogame. Lors d’une soirée mondaine Jasmine rencontre Dwight, un homme riche qui a pour ambition de devenir député en Californie. 5. Et enfin le couple Ginger/Al. Ginger alors en couple avec Chili s’aventure dans une relation extra-conjugale avec Al, un ingénieur du son. Cette relation s’inscrit dans un cas de mobilité sociale ascendante pour Ginger, elle rencontre Al dans une soirée mondaine invitée par sa sœur. Il est important aussi de noter que les lieux de rencontre ont une importance cruciale dans la production de couples homogames, « La segmentation sociale des lieux de sociabilité fraie la voie à l’homogamie. » (Bozon, 1991). C’est par ailleurs dans ce même lieu que Jasmine rencontre Dwight, dans le cas de Ginger on peut cependant imaginer que si Jasmine n’avait jamais attiré sa sœur dans cette soirée, cette dernière n’aurait jamais rencontré Al. Les histoires d’amour de Jasmine et Ginger finissent cependant réciproquement sur des échecs, Dwight apprend que Jasmine a menti sur les circonstances de la mort de son ex-mari et Ginger apprend qu’Al est un homme marié. Nous avons là donc un phénomène de reproduction sociale. Ginger ne parvient pas à se lier à un homme qui ne soit pas du même milieu qu’elle et Jasmine n’arrive plus à se maintenir au rang acquis grâce à son précèdent mariage.

Structuralisme ou individualisme méthodologique

Selon Pierre Bourdieu les classes dominantes ont pour but de maintenir ses privilèges en se distinguant, de par son style de vie, ses choix culturels, ses préférences culinaires et vestimentaires (Géhin, 1980). Bourdieu n’évoque pas précisément le choix du conjoint ou l’homogamie comme étant un signe de reproduction sociale. Cependant le choix du conjoint et l’amour ne se distinguent que formellement des autres préférences évoquées ci-dessus. Pour Bourdieu, l’homogamie serait donc également un signe de distinction sociale, un processus de domination maintenant les classes populaires en bas de la hiérarchie.

« L’amour n’a pas révolutionné la structure sociale. La liberté des sentiments se développe dans un univers de contraintes invisibles. Le jeu ségrégatif de la sociabilité, la distribution sociale des goûts et des préférences, la structure inégalitaire des rapports de sexe modèlent les choix aussi fortement que les stratégies parentales autrefois. » (Bozon, 1991)

Le choix de conjoint se base également sur un système de valeurs que l’un ou l’une attend de retrouver auprès de l’autre. Et ces valeurs dépendent du statut social de la personne. Une femme employée va par exemple exiger comme qualité première de son conjoint que celui-ci soit plus travailleur et plus affectueux, alors qu’une femme cadre va préférer un homme intelligent comme qualité première. (Bozon, 1991). Dans le film, Chili, le futur mari de Ginger tente d’arranger une relation à Jasmine avec un ami également mécanicien. Cependant, on voit très bien qu’une relation amoureuse entre les deux, est difficilement envisageable. L’ami de Chili est maladroit et il fait des remarques déplacées. Quant à Jasmine, elle montre du dédain à l’égard de Chili et de son ami. Jasmine reprochera par ailleurs souvent à Ginger de vouloir épouser un second Augie. « He’s another version of Augie. He’s a loser. » (Allen, 2013, 33 min et 17 sec). Si les principaux personnages semblent comprendre ce qui les différencie, ils semblent ignorer que le choix du conjoint est également dépendant de leur condition et de leur classe sociale. Bourdieu écrit que « l’habitus est au cœur des corps de classes. […] C’est lui encore qui, dans le goût, ajuste le mode de vie aux possibilités stylistiques offertes par la condition de classe – de sorte que le goût n’est en dernier ressort que choix forcé de la condition qui l’a formé. » (Géhin, 1980).

Si on part du principe ici que les goûts sont forcés par les conditions de classes, nous pouvons estimer qu’il est en de même du choix de conjoint. Le goût pour l’autre, pour la personne aimée ne serait donc pas un choix véritable, mais un choix forcé inhérent à la condition sociale des individus. Il y a là un fort déterminisme de la part Bourdieu concernant la mobilité sociale. Les rapports de force entre les classes font que la classe dominante va toujours garder ses prérogatives. Le film montre également cela lorsque Ginger et Augie demande de l’aide à Jasmine et Hal pour le placement de leur gain à la loterie. Les premiers sont finalement trompés par l’escroquerie de Hal. Les informations, concernant les marchés financiers dans ce cas précis, sont toujours aux mains de la classe dominante. L’homogamie dans une perspective bourdieusienne serait donc un moyen des structures dominantes de maintenir les inégalités entre les différents groupes sociaux.

Le parcours particulier de Jasmine nous questionne néanmoins sur ces structures dominantes opérant sur les individus sans qu’ils en soient conscient. Jasmine est parvenue pendant plusieurs années à vivre dans un milieu bourgeois qui ne semblait initialement pas être le sien. Elle en a adopté les coutumes, les usages, les codes sociaux et même le mépris à l’égard des milieux populaires. Nous pouvons supposer par conséquent que ce sont les actions et les choix de Jasmine qui favorisent la reproduction sociale. Pour Raymond Boudon « tout phénomène social résulte de la combinaison d’actions, de croyances ou d’attitudes individuelles ». (Boudon, 2004). Boudon nomme cela P1 : le postulat de l’individualisme, issu de sa théorie de l’individualisme méthodologique. (Boudon, 2004). Rappelons que Ginger et Jasmine ne sont pas sœurs au sens biologique du terme. Cela amène un doute dans le film, car nous pourrions penser que seule l’une possède les capacités de gravir les échelons de la hiérarchie sociale. C’est par ailleurs un argument que le personnage de Ginger utilise à deux reprises : « She had better genes. » (Allen, 2013, 12 min et 27 sec) et « she got the good genes. » (Allen, 2013, 43 min et 41 sec). Pour Raymond Boudon cet argument serait une croyance construite par Ginger qui aurait pour effet de maintenir celle-ci dans sa position et lui fournir un moyen de la justifier. Lorsque Jasmine s’immisce dans sa vie, Ginger est animée par une volonté de changement. Elle se permet une histoire extra-conjugale avec l’ingénieur du son rencontré lors de la soirée mondaine, mais très vite elle est rapidement ramenée vers son milieu d’origine lorsqu’elle apprend que celui-ci est marié. Elle retourne donc voir Chili, et même si ce dernier peut être violent, il possède des valeurs qui lui conviennent. Cette escapade lui fait comprendre que Chili est l’homme qui lui faut. Il s’agit par conséquent là du deuxième postulat qu’évoque Boudon. P2 : le postulat de la compréhension. (Boudon, 2004). Ginger fini par ailleurs à avouer à Chili qu’il n’est pas un looser contrairement à ce que pense Jasmine. « You’re no loser. You’re twice the guy I met at the party she dragged me to » (Allen, 1h 23 min et 51 sec). Selon elle, Ginger possède des gènes inférieurs à ceux de sa sœur. Par la suite, sa relation avec l’ingénieur du son et par conséquent une éventuelle mobilité vers une classe supérieure se heurte à un échec. Elle fait par conséquent un choix rationnel en préférant le moins pénible conjoint et qui se trouve être le personnage de Chili. Nous avons là un exemple du troisième postulat (P3) de Boudon qui est celui de la rationalité (Boudon, 2004). Ce dernier part du principe que l’acteur est rationnel, qu’il a de bonnes raisons d’agir de telle manière ou telle manière. (Boudon, 2004). Tous les choix de Ginger seraient ainsi pour Boudon de type : calcul coût-bénéfice (CCB).

« Sans doute peut-on postuler que les croyances résultent de l’adhésion à une théorie et que l’adhésion à une théorie est un acte de caractère rationnel. » (Boudon, 2004)

Ginger rationalise également sa situation en se comparant à Jasmine. Ginger rappelle par ailleurs souvent à sa sœur que son mari était un escroc, que c’est donc elle qui a fait une erreur. En effet, le déclassement subit par Jasmine apparait aux yeux de Ginger comme un risque à ne pas prendre. Si elle préfère opter pour une autre stratégie que celle de Jasmine, c’est aussi parce qu’elle a pu observer les dégâts et les malheurs qu’une telle chute sociale peut engendrer. Ginger semble, par conséquent, ne pas souffrir de sa situation, même si on ne souhaite pas forcément, en tant que spectateur, la voir se marier avec Chili.

Conclusion

Le film oscille constamment entre les deux paradigmes : le structuralisme de Pierre Bourdieu d’une part et l’individualisme méthodologique de Raymond Boudon d’autre part.  Dans la perspective de l’individualisme méthodologique, les acteurs sont en mesure d’évaluer les risques et de prendre des mesures rationnelles. Toutefois, on ne peut pas affirmer que les deux sœurs agissent toujours en connaissance de cause. Elles se font des critiques à l’une et à l’autre sur le choix du conjoint, mais elles ne semblent pas capables de justifier leurs actions de manière totalement rationnelle. Ginger subit les conséquences négatives d’une aventure extra-conjugale dans un premier temps et rationnalise sa position sociale et ses choix dans un second temps. Le personnage de Jasmine quant à lui ne subit pas les mêmes effets. Ginger se trouve dans la possibilité de gravir les échelons alors que Jasmine tente de freiner sa chute. Jasmine subit par ailleurs un déclassement profond et brutal dans la hiérarchie sociale. C’est avant tout ce personnage qui souffre le plus, c’est elle qui est rejetée avec violence après plusieurs années dans ce qui semble être son milieu social d’origine. Son déclin aura même pour effet de lui causer de graves troubles mentaux. Son capital culturel qui semble être le seul qu’elle ait gardé après son déclassement ne lui suffit que partiellement pour rebondir dans un milieu social supérieur. Le film se termine par ailleurs sur un plan très négatif de Jasmine assise sur un banc se parlant à haute-voix à elle-même après que Dwight la quitte à cause de ses mensonges. Il s’agit là d’une vision très pessimiste de Woody Allen, démontrant d’une certaine manière qu’appartenir à une classe dominante n’est pas une assurance vie lorsque l’on provient notamment d’une classe populaire. Le réalisateur semble ici plus proche des idées de Bourdieu que celles de Boudon, tout en montrant les responsabilités non-anodines des protagonistes sur la reproduction sociale.

L’homogamie est un important vecteur de reproduction sociale. Les exemples tirés du film vont également dans ce sens. Les différentes possibilités de mobilité sociale se heurtent à des échecs cuisants. Les actions des protagonistes ont peu ou pas d’effet sur la possibilité d’une rupture des comportements homogames. Les personnages subissent en réalité de plein fouet les phénomènes sociaux, comme si rien ne dépendait d’eux même. D’un point de vue bourdieusien, l’homogamie serait par conséquent une structure de domination implantée par les classes supérieures afin de reproduire les inégalités et d’empêcher les classes populaires d’accaparer leurs privilèges.

Le film « Blue Jasmine », comme beaucoup d’autres films de Woody Allen par ailleurs, s’inscrit fortement dans une perspective de rapports de classe. Des signes de distinctions sociales sont fréquemment présentées et comparés entre les personnages. Le film possède la faculté de montrer une réalité sociale et si nous pouvons lui reprocher par moment une vision étriquée et stéréotypés des relations sociales, celle-ci a uniquement pour but de servir le propos du réalisateur sur la conception si complexe du monde social.

Bibliographie

Allen Woody (2013), Blue Jasmine, New York : Gravier productions.
Boudon Raymond (2004), Théorie du choix rationnel ou individualisme méthodologique ?, Paris : Revue du MAUSS, (2), 281-309.
Bourdieu Pierre (1986), Habitus, code et codification, Paris : Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 64,  40-44;
Bozon Michel. (1991), Choix du conjoint et reproduction sociale, Paris : Centre National de Documentation Pédagogique.
Géhin Etienne. (1980), Bourdieu Pierre, La distinction, critique sociale du jugement, Paris :Revue française de sociologie, 21(3), 439-444
Vanderschelden Mélanie (2006), Position sociale et choix du conjoint : des différences marquées entre hommes et femmes, Paris : Données sociales, 33-42.