Manifesation face à l’ONU à Genève, le 12 novembre 2016. l’edoniste.

Ce texte fait suite au précèdent article : « Le nouvel ennemi est Albanais ». Si le premier traitait des circonstances autour de la mort d’Astrit Dehari et de l’asservissement du peuple Albanais face au régime autoritaire de Hashim Thaçi et Isa Mustafa, celui-ci se concentre sur le rôle de la diaspora albanaise et plus précisément du rôle des étudiants albanais dans le contexte politique actuel du Kosovo. Il semble également important d’amener des nuances sur le concept d’apolitisme dont les étudiants sont devenus les fervents défenseurs, mais qui semble toutefois ne pas être totalement compris et certainement confondu avec celui de non-partisan.

Avec le retrait des forces serbes en 1999 et l’indépendance du Kosovo en 2008, les Albanais pensaient être débarrassés des violences policières et des morts suspicieuses. Mais voici que le décès d’Astrit Dehari en prison éveille les anciens démons d’un Kosovo sous autorité serbe. Le pouvoir est cependant aux mains des Albanais, mais ce peuple qui parvenait à lutter contre la domination serbe est devenue incapable de se battre contre un régime qui parle la même langue que lui. On pourrait croire que la gravité de la situation politique actuelle du Kosovo ferait réagir la communauté albanaise en Suisse. Toutefois, tout comme les Albanais du Kosovo, la diaspora albanaise peine à réagir au chaos politique qui s’est emparé du Kosovo. Le 12 novembre 2016, la branche Suisse du Mouvement Autodétermination organisait à Genève une manifestation en face des Nation-Unies afin de réclamer justice pour Astrit Dehari. Une centaine de personnes seront mobilisées. Sachant que le canton de Genève compte plus de 10’000 Albanais du Kosovo, on peut se demander pour quelle raison la manifestation ne mobilisa pas plus de monde. Genève compte également un grand nombre d’associations albanaises, mais aucune d’entre elle ne s’est exprimée à ce sujet. Les associations d’étudiants Albanais des différentes universités suisses ont également, sous le voile suprême de l’apolitisme, brillé par leur silence. Cette banalisation de la crise politique a pour conséquence de laisser davantage la possibilité au régime de Hashim Thaçi et d’Isa Mustafa d’être libre de ses mouvements.  

La diaspora

En Suisse, la participation politique des Albanais depuis les années 80 était uniquement orientée vers le Kosovo. La suppression de l’autonomie du Kosovo en 1989 par Milosevic intensifia l’engagement politique transnational, et ceci, jusqu’à la fin de la guerre en 1999. Après cela, les relations politiques transnationales se réduiront fortement. Cela s’explique en partie par le fait que les relations d’avant-guerre entre la diaspora et les Albanais au Kosovo s’articulaient autour d’une résistance. La fin de la guerre et l’indépendance du Kosovo ont, peu à peu et au gré des déceptions politiques, fait rompre les vases communicants. Il est aujourd’hui dans l’intérêt du régime du Kosovo de ne plus entretenir de relations étroites avec sa diaspora. Et si bien même un ministère de la diaspora existe au Kosovo, son rôle n’est que formel, car aucun projet concret n’a été construit en collaboration avec sa population migrante. L’ambassade du Kosovo en Suisse ne remplit pas non plus son rôle. Par manque d’information et de structures, seul 3’000 Albanais du Kosovo en Suisse ont voté par correspondance lors des élections législatives en 2014. D’autre part, les Albanais en Suisse se sentent moins concernés par la situation politique du Kosovo. Il semble que la fin de la guerre et l’indépendance du Kosovo aient été perçues comme une victoire absolue, une fin en soi. Débarrassée d’un véritable potentiel contestataire, la classe politique mafieuse dominante du Kosovo était dorénavant libre de prendre possession et corrompre toutes les institutions du plus jeune État européen.

Les paradoxes de l’apolitisme

Si les associations d’étudiants Albanais en Suisse n’ont pas participé à la manifestation demandant justice pour Astrit Dehari, c’est parce qu’elles se définissent comme apolitiques. C’est également pour cette raison qu’elles ne dénoncent pas les exactions répétées du gouvernement. On est ainsi en droit de se demander quel est le rôle de ces associations d’étudiants en Suisse qui se définissent comme albanaises ? Les étudiants peinent a priori à comprendre la différence entre apolitique et non-partisan. Ils peinent à comprendre par exemple qu’un mouvement féministe ou écologiste soit politique et non-partisan. Pour comprendre cela, il faut imaginer qu’un conseiller fédéral suisse du PLR fasse une déclaration contenant des propos sexistes. Il nous semblerait normal que des mouvements féministes demandent sa démission. Pour les Albanais, réclamer cela signifierait être contre le PLR. En outre, les universités en Suisse n’interdisent pas la formation d’associations politiques mais uniquement partisanes. Cet amalgame pose un grand problème aujourd’hui, car les étudiants sont réduits à traiter des thèmes qui ne concernent pas la politique et ne permettent, par conséquent, pas d’aborder des problèmes de fond concernant l’Albanie, le Kosovo et la Macédoine. L’apolitisme des étudiants résorbe ainsi n’importe quelle lutte politique concrète pour les droits des Albanais du Kosovo et de Macédoine.

Il y a deux (mauvaises) raisons pour lesquelles les étudiants se revendiquent comme apolitiques. La première raison est que les étudiants cachent leur appartenance fidèle et sympathisante à un parti politique hérité de leur père. C’est pour cette raison que les différentes associations d’étudiants albanais des universités suisses n’ont pas dénoncé les exactions du gouvernement ou montré du soutien à la manifestation demandant justice sur l’affaire Astrit Dehari. Être politique pour les Albanais, c’est être uniquement partisan d’un parti politique. C’est ce qu’il se passe lorsqu’on colle uniquement à Astrit Dehari l’étiquette de l’activiste du Mouvement Autodétermination ; oubliant qu’il était aussi étudiant et tout simplement un citoyen albanais du Kosovo. C’est pourquoi manifester pour Astrit Dehari ou dénoncer les abus de l’exécutif signifie se ranger du côté du Mouvement Autodétermination. Cela montre bien l’amalgame qu’il y a entre la notion d’apolitisme et celle de non-partisan, révélant ainsi un pur paradoxe sur le concept d’apolitisme que revendiquent les étudiants albanais en Suisse.

La deuxième raison est que leur apolitisme cache en réalité une profonde dépolitisation. Être politique en Suisse c’est aussi faire de la politique non-conventionnelle. C’est-à-dire prendre part à des manifestations citoyennes, s’engager dans des organisations, des mouvements, des syndicats, dans des maisons de quartier, participer à la vie collective communale etc. Mais les Albanais semblent uniquement connaître la politique conventionnelle : votations, élections, adhésion à un parti etc. Il n’est donc pas étonnant de voir que les Albanais en Suisse s’engagent aujourd’hui davantage dans des partis politiques, dans lesquels ils sont par ailleurs instrumentalisés, que dans des organisations non-partisanes. L’apolitisme que revendiquent ainsi les étudiants n’est pas un véritable apolitisme, mais de la dépolitisation. Cette dépolitisation cache une profonde méconnaissance de la politique et des enjeux politiques au Kosovo. Il est ainsi plus facile de se revendiquer comme apolitique afin de dissimuler son ignorance ; car il est inconcevable qu’à l’université, haut lieu du savoir scientifique et de la connaissance, des étudiants montrent de telles carences politiques.

Il est également possible de voir que ces deux raisons sont parfois couplées. Des étudiants reconnaissent parfois leur manque d’intérêt pour les enjeux politiques du Kosovo. Ceci paraît tout à fait légitime, cependant on peut très vite remarquer que ceux-ci se positionnent tout de même dans un parti politique. Il est donc très étonnant de voir que, même s’ils connaissent mal la politique au Kosovo, ils expriment une préférence partisane. Ceci vient du fait qu’ils se positionnent en fonction de la sympathie politique du père. L’autorité paternelle a toujours causé du tort au peuple albanais. Il est très difficile pour les Albanais de défier la figure autoritaire paternelle. Ceci joue également un rôle important sur le rapport qu’ont les Albanais avec le gouvernement. Si le peuple albanais a su résister face à l’invasion ottomane et aux crimes serbes, il est incapable de défier toutes formes d’autorité prenant le visage d’un des leurs.

Le rôle des étudiants

L’étudiant est une entité politique en soi. Le rôle des étudiants a toujours été déterminant dans l’histoire contemporaine en ce qui concerne des luttes sociales et politiques. La plupart des Albanais connaissent par exemple l’importance des révoltes estudiantines au Kosovo en 1981. Aujourd’hui, il est véritablement honteux que les étudiants albanais, ainsi que les autres associations albanaises en Suisse, telle que l’UPA (Université populaire albanaise), se taisent à propos de la situation politique au Kosovo. Lorsqu’en novembre 2015, la police spéciale s’est introduite avec violence dans le siège du Mouvement Autodétermination, les étudiants avaient le devoir éthique et moral d’au moins dénoncer les abus du gouvernement ! Et d’autant plus lorsqu’un étudiant, comme eux, qui se bat pour la justice et la démocratie, croupit en prison et est retrouvé mort ! Il ne s’agit en aucun cas de soutenir le Mouvement Autodétermination, mais de simplement réclamer justice pour un prisonnier politique mort en détention ; il s’agit d’avoir l’honnêteté intellectuelle pour constater que le gouvernement commet des actes abusifs à l’encontre de l’opposition. Et si bien même les associations albanaises en Suisse ne souhaitent pas être confondu avec le Mouvement Autodétermination lors de la manifestation devant les Nation-Unies, aucune d’entre elles n’a dénoncé ou manifesté contre ce gouvernement qui montre des signes distinctifs d’une régime dictatoriale.

La politique au Kosovo

Il est important ici de questionner l’apolitisme dans le sens qu’entendent les étudiants Albanais. Il suffit de regarder l’actualité du Kosovo pour voir que celle-ci est surchargée de politique. Il y a très peu de place pour l’économie, la culture ou l’éducation. Et lorsque ces thèmes sont parfois traités, ils ne le sont qu’à travers les rivalités partisanes. Historiquement, le corps albanais est marqué par un sceau absolument politique. Avec la révolte des étudiants en 1981, la lutte politique s’est cristallisée sur l’identité de ce peuple, s’infiltrant comme un hôte permanent dans le corps albanais. Vouloir leur retirer cela équivaudrait à leur arracher un organe ou un membre. La politique semble s’être si profondément ancrée qu’il est devenu impossible de distinguer les différentes formes d’actions politiques. Après la fin de la guerre de 1999, la lutte politique s’est matérialisée naturellement sur la lutte institutionnelle et partisane. Toute action politique devant être partisane. C’est donc face à cette réalité politique que le Mouvement Autodétermination décide de prendre part aux élections législatives en 2010. À ses origines, celui-ci se définissait uniquement comme un mouvement politique d’émancipation et de contestation citoyenne. Mais comme l’affirment certains de ses activistes : « L’émancipation au Kosovo ne peut se faire de bas en haut, mais de haut en bas. » Cela ne changeant rien au but initial selon eux : l’émancipation citoyenne ; la voie institutionnelle étant vue comme un moyen pour atteindre ce but. Il semble cependant que le malheur pour le Mouvement Autodétermination est de ne pas avoir pu se détacher de sa nouvelle identité politique partisane, car toutes leurs activités sont à présent perçues comme étant à l’aune des intérêts électoraux et du jeu politique partisan. Et c’est justement parce que la lutte politique s’est cristallisée sur la lutte partisane, qu’il est devenu difficile pour les Albanais de distinguer ces deux termes. Les étudiants Albanais revendicateurs de l’apolitisme s’inscrivent dans cette même configuration, victime eux aussi de cet amalgame qui est aujourd’hui devenu destructeur et assassin.

Peut-on alors véritablement parler de politique au Kosovo au sens strict du terme ? La politique a été, il y a déjà trop longtemps, supprimée au Kosovo. La classe dirigeante n’a que pour but de maintenir ses privilèges aux dépens d’une politique saine et pérenne. Comment est-il possible de se positionner comme apolitique au Kosovo alors que la politique n’existe pas ? Le Kosovo ne demande qu’à être sainement politisé. Ce pays ne peut renaître que politiquement. Et cela se fera lorsque les Albanais, les étudiants, les associations et toutes autres organisations albanaises comprendront qu’il faut sortir de ce silence assassin qui a déjà trop laissé le champ libre aux politicards mafieux du Kosovo. Car c’est bien ce silence qui a tué Astrit Dehari, c’est bien le silence des Albanais depuis qu’ils estiment le Kosovo comme étant libre et indépendant, qui a laissé un monstre prendre les mains de l’État. La mort d’Astrit Dehari n’a rien de politique, disent les partisans de la neutralité politique. D’une certaine manière ils n’ont pas tort, la mort d’Astrit Dehari peut en effet être considérée comme un crime apolitique. Car il s’agit bien de cet apolitisme albanais qui persiste depuis trop longtemps déjà qui a eu raison de sa personne. Il n’est aujourd’hui plus possible de revenir sur ces évènements, mais il est temps pour les Albanais, et notamment les étudiants, qu’ils se questionnent sur le rôle qui est le leur, lorsque l’intitulé de l’association comporte le terme « albanais ». Il est temps qu’ils assument une responsabilité plus sérieuse envers leur pays d’origine, que celui-ci ne demeure pas qu’une simple destination de vacances pendant quelques semaines d’été. Il est impératif que les étudiants se politisent et non pas seulement pour l’intérêt du Kosovo, mais dans le but d’acquérir une sensibilité politique dépassant les frontières nationales. C’est cette sensibilité politique qui nous offre la possibilité de comprendre le monde dans sa globalité, de voir les injustices et les crimes qui s’opèrent discrètement à l’abri des regards et tenter enfin de les chasser pour de bon.

Le nouvel ennemi est Albanais (1/2)

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