Un jour d’octobre 1964. Un train provenant de Capoue, en Italie, déverse une partie de ses voyageurs à la gare de Liège-Guillemins. Parmi eux, neuf personnes, toutes membres de ma famille. Jusuf, le patriarche, un petit bonhomme moustachu, muni d’un chapeau en astrakan couleur marron, et toute sa famille : ses deux fils mariés respectivement avec deux sœurs d’origine bosniaque et leurs quatre enfants en bas-âge. L’un d’eux était ma mère, Aishe. Elle avait neuf mois.

L’histoire de leur exil commence cependant bien avant. En 1949, Jusuf décida de quitter sa Malësi (montagne) de Mokër, près de Pogradec en Albanie. Il emmena ses 3 fils : Mustafa, l’aîné ; Nusret mon grand-père qui avait 15 ans ; et Raif, le cadet.

Alors que l’Albanie est proclamée République Populaire le 11 janvier 1946, les conditions de vie deviennent plus rudes. Ce sont surtout le rationnement de nourriture – conduisant très vite à la disette puis à la famine– et les répressions chaque jour plus rudes d’Enver Hoxha qui poussent mon arrière-grand-père à quitter sa maison. La collectivisation des terres, c’est-à-dire la dépossession arbitraire, avait été poussée à son paroxysme dans l’Albanie communiste. Les paysans qui comptaient alors pour 70% de la population avaient interdiction de posséder une vache ou un jardinet. Le crime « d’évasion » c’est-à-dire le fait de tenter de quitter son pays était passible d’au moins vingt ans d’emprisonnement dans un camp de travail. C’est pourtant le risque qu’a eu le courage de prendre Jusuf, en parvenant à faire diversion avec son âne et ses enfants près des barbelés proche de Shën Naum en Macédoine.

Je ne connais pas les étapes qui ont suivi leur évasion en Macédoine mais il s’avère que la police macédonienne les transféra dans un camp de réfugiés à Radushë en périphérie de la ville de Skopje. Le camp était essentiellement composé d’apatrides issus d’ex-Yougoslavie, de Roumanie et de Russie. C’est à ce moment-là que Raif, le cadet, tomba d’un rocher lors d’une excursion scolaire. Il succomba malheureusement à ses blessures quelques jours plus tard. Il repose toujours aujourd’hui au cimetière de Butel près de Skopje.

Radushë est un village homogène albanais situé à 25 kilomètres du centre de Skopje et à un kilomètre du Kosovo. Dans le camp du village, les migrants Albanais se mélangeaient aux Macédoniens, aux Croates et aux Roms. Le sol de la région était riche en métaux et l’économie du village reposait essentiellement sur l’exploitation minière. C’est pour cette raison que, dès l’année 1949, mon grand-père et son frère, alors qu’ils n’étaient encore que des adolescents, commencèrent à travailler dans les mines de chrome.  Mustafa descendait dans la mine alors que Nusret était ouvrier mécanique.

Un jour, les deux frères atteignirent l’âge de se marier. À cette époque, il était peu probable qu’un père Albanais soit d’accord de marier sa fille à un jeune ne possédant aucuns moyens. Par ailleurs, la coutume albanaise veut que lorsqu’on souhaite épouser une femme, il faut offrir de l’argent et de l’or à la famille de cette dernière. Or, Mustafa et Nusret ne remplissaient pas ces conditions. Ainsi, comme beaucoup d’autres jeunes garçons du camp, ils ont été contraints de se rendre en Bosnie afin de se marier. En effet, ce pays répondait à des critères religieux et culturels semblables à ceux des Albanais. Ainsi, Mustafa épousa Mine le 1er mai 1956 et Nusret épousa Selime le 28 décembre 1959. Ces deux sœurs orphelines avaient été élevées par leur tante dans un village à 40 kilomètres de la Croatie.

Les 3 premiers enfants de Mine et Mustafa sont nés dans le camp : Hatixhe (1957), Fatime (1958) et Raif (1960) ; il porte ce nom en rappel de la mémoire de son oncle décédé à Skopje.

En 1961, aux alentours de midi, la police macédonienne donna l’ordre à tous les résidents du camp de quitter les lieux. Ils eurent 4h pour plier bagages. Ceux qui en eurent le temps, vendirent ce qui les encombrait pour partir. Ma famille a été déportée en train vers le camp de Gerovo en Croatie où ils sont restés pendant un an et demi. À mille kilomètres au Nord, les Albanais fuyaient le communisme. Ma famille a assisté à cet afflux d’émigrés qui quittaient l’Albanie. Puis, depuis la Croatie, ma famille a été transférée dans un camion en direction de la Slovénie où elle est restée un an.

Ne pouvant plus supporter la vie dans les camps d’ex-Yougoslavie, les deux couples, Jusuf et leurs enfants se sont enfuis en cachette durant la nuit. Ils se fixèrent une nouvelle destination : l’Italie. Leur fuite ne s’est pas faite sans difficulté car ma grand-mère Selime était enceinte de ma mère. Ils ont dû affronter les montagnes slovènes à pieds et ils ont dû dormir dans le froid. Pas loin de leur but, ils se sont fait attraper par la police yougoslave, qui finalement les laissa s’en aller pour atteindre la ville de Trieste en autobus.

En 1962, ils sont restés durant 6 mois à Trieste, au camp de la Risiera di San Sabba. C’est là que ma mère a vu le jour, le 29 septembre 1963. Il convient de préciser que cet endroit, converti en camp de réfugiés de l’ex-Yougoslavie, avait servi de camp de concentration entre 1940 et 1945 lors de l’Holocauste ; on estime qu’entre 2000 et 3000 personnes y ont perdu la vie. L’asphyxie par gaz d’échappement d’autocar a été la principale cause de décès, et ceci sans compter le froid dans lequel vivaient les prisonniers.

Ma famille avait été entassée dans une grande salle dans laquelle les « chambres » étaient séparées par des parois « en carton » me racontera ma grand-mère. Cela n’isolait ni du froid, ni du son. D’ailleurs, ma mère qui venait de naître attrapait continuellement froid, passa ses 3 premiers mois à l’hôpital. Durant ce temps, mon grand-père et son frère travaillaient dans le chargement de camions.  Ensuite, ils ont été emmenés vers le camp de réfugiés politiques de Caserta à Capoue, à 20 km de Naples où ils y séjournèrent pendant 6 mois. C’est là que les « commissions » des différents Etats venaient appeler les personnes à s’établir dans leur pays. L’idée des deux frères était de partir pour l’Amérique, terre promise et idyllique. Mais Mustafa, d’un tempérament nerveux avait eu un mauvais rapport au camp de Radushë. Il s’était battu avec quelqu’un et la commission des Etats-Unis n’acceptait pas les personnes avec un casier judiciaire. Seuls Nusret, son père et sa femme avaient eu l’autorisation de partir. Cependant, les deux frères ont refusé l’idée d’être séparés, ils ont alors simplement attendu qu’un autre pays veuille bien d’eux. C’est à ce moment-là que la Belgique leur proposa le passeport vers la sécurité ! Ils prirent place au bord d’un train pendant trois jours, accompagnés d’expatriés Polonais, Croates, Russes et Roumains.

Lorsqu’ils posèrent le pied à Liège, en octobre 1964, les organisations caritatives Caritas Catolicas et la Croix Rouge avaient déjà anticipé leur venue. Une maison meublée avait été désignée pour la famille Minarolli : rue des Trois Pierres à Herstal. Nous étions la première famille albanaise à Herstal !  Après être passés par 5 camps de réfugiés, la famille connut enfin le bonheur de vivre dans une vraie maison et avec du charbon pour se chauffer. Ils avaient reçu des vêtements et une aide sociale de 500 francs belges/mois (soit 12.50€) et par famille. L’État belge leur imposa très rapidement de trouver un travail et on leur proposa différents postes parmi lesquels ils eurent le droit de choisir. Les deux frères ont travaillé durant 25 ans à l’usine de pneus Englebert, plus précisément dans le quartier des Vennes à Liège.

La première personne albanaise qu’ils ont rencontrée à Herstal était Hysen Shehu (le fils de Vehap) un loumiote (habitant de la région de la Lumë en Albanie du Nord), gérant d’une pompe à essence et marié à une belge qui faisait le travail d’interprète pour eux et qui devint leur ami. C’est lui qui mit ma famille en relation avec la famille d’Adem Gjanaj originaire de la même région, arrivée à Liège quelques années plus tôt.

En Belgique, le plus difficile pour les membres de ma famille a été la méconnaissance de la langue française, langue qu’ils ont cependant réussi à comprendre grâce aux notions d’italien acquises lors de leur séjour dans les camps de Trieste et de Capoue. Et surtout parce que la Belgique avait fait appel à de la main d’œuvre italienne pour travailler dans les mines, ils se sont très vite adapté à leur nouvelle vie.

Mine et Selime étaient femmes aux foyers ; chacune ayant eu 5 enfants, il leur avait été quasiment impossible de travailler. En Belgique, Mine avait mis au monde deux enfants et Selime quatre, nés tous à l’Hôpital de Bavière de Liège, dans le quartier d’Outremeuse. Les 10 enfants ont tous été scolarisés à l’école communale du Bellenay à Herstal et chacun s’est, par la suite, orienté vers la profession de son choix.  Dans un premier temps, les deux familles (celle de Mustafa et celle de Nusret) sont restées réunies dans la même maison et puis chacun a finalement acheté sa propre maison.

Mustafa, « xhaxhi » comme je l’appelais, était une personne dotée d’un grand sens de l’humour et d’un tempérament nerveux, il ne tenait pas en place une seconde. Il aimait se promener à vélo, s’occuper de son potager et de ses roses dans son jardin. Mon grand-père, quant à lui, était de nature plus calme mais il était tout de même un homme de caractère, je ne l’ai jamais vu habillé autrement qu’en costume et en chemise et ceci, même lorsqu’il effectuait de menus travaux à la maison. Ils étaient tous les deux des personnes de parole, ils étaient honnêtes, serviables et bien réputés dans la commune où nous vivons toujours aujourd’hui. Jusuf, le grand-père qui parlait le turc, parcourait 5 km à pieds chaque vendredi pour se rendre de Herstal à Cheratte à la mosquée turque. Il est décédé le 17 février 1983 et repose au cimetière musulman de Robermont. Nusret et Mustafa se sont rendus pour la 1ère fois en Albanie lorsque les frontières se sont enfin ouvertes en juillet 1992, dans leur village natal d’Hoshteçë (Malësia e Mokrës, Pogradec) puis pour la dernière fois en juillet 2003. Mustafa est décédé après s’être fait renverser sur son vélo par une voiture le 22 novembre 2009.

Je m’appelle Lindita et j’ai 28 ans. J’ai pris l’initiative de contacter l’asbl Eagle Event, lorsque j’ai vu leur appel, pour faire honneur à mon grand-père que j’ai aimé par-dessus tout. J’ai été élevée par mes grands-parents et pour moi, c’était l’opportunité de parler d’eux, de leur exil, de leur parcours chaotique. La  plaie la plus grande de notre peuple est l’immigration. L’immigration est synonyme de tragédie. Quelle tragédie de devoir faire le deuil des vivants restés au pays ! Quelle tragédie de quitter son village natal, ses amis, de s’efforcer à garder son identité, ses valeurs, de perpétuer la langue et l’origine à sa descendance lorsqu’on n’est plus dans son propre pays. Aujourd’hui, mon grand-père n’est plus. Il est décédé le 9 février 2013 de la maladie d’Alzheimer. Il avait côtoyé des anciens établis à Bruxelles : Metush Guri du village de Bratomir (Pogradec) avec qui il était devenu krushk, les frères Piku, Ramadan Karaj de Pogradec, Hamit Luka et Islam Biçaku du village de Letëm (Librazhd) et la famille Çela de Mokër (Pogradec) mais il n’était pas spécialement connu des Albanais de l’époque. Cela importe peu car pour moi, il représente le monde ! C’est grâce à lui et à son courage que je suis ici en Belgique, dans mon pays, où je vis librement et en sécurité, et où j’ai pu être scolarisée. Mon grand-père n’avait que 4 ans d’école primaire à son actif et il était pratiquement analphabète mais c’est lui qui m’a appris le respect de la parole donnée, la considération des anciens et la valeur de la famille, notions qu’on n’apprend pas toujours à l’école mais qui font partie de notre culture. Après plus d’un demi-siècle en terre étrangère, je suis fière de dire que je parle toujours albanais et que je suis belge d’origine albanaise !

Après le décès de mon grand-père, nous sommes allés dans la cave chercher cette grosse malle en fer dans laquelle il avait entassé les documents importants : l’acte de mariage, les papiers de la maison… et les cartes de réfugiés de l’ONU ainsi que les permis de travail à son arrivée en Belgique. Jusque-là, je ne savais pas que j’étais en possession des documents qui allaient servir à illustrer mon texte.

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