L’autodétermination du Kosovo à l’épreuve de la Palestine

par | Mar 3, 2026 | Politique

La présidente du Kosovo, Vjosa Osmani, serrant la main à Donald Trump. Le 19 février 2026 à Washington.

Le jeudi 19 février 2026, à Washington, le président états-unien Donald Trump organisait la première séance de sa nouvelle organisation mondiale, le « Conseil de la paix ». Cette rencontre rassemblait 47 pays autour d’une initiative présentée comme une tentative de stabilisation internationale, traitant entre autres de la question de Gaza. Parmi les gouvernements européens présents  figuraient la Biélorussie, la Hongrie, la Turquie, mais aussi l’Albanie et le Kosovo. Lors de cette même séance, le général états-unien de l’ISF (International Stabilization Force), Jasper Jeffers, annonçait que le Kosovo et l’Albanie fourniraient des forces militaires pour le maintien de la paix à Gaza, avec l’Indonésie, le Maroc et le Kazakhstan. À terme, 20’000 soldats seraient déployés.

carte reprise depuis la page instagram de : maven.mapping.

Ce projet avait été initialement évoqué à Davos au mois de janvier 2026. Il prévoyait notamment la construction de 100’000 logements à Rafah dans l’optique de développer une « nouvelle Gaza », avec une priorité donnée à la sécurité et à la démilitarisation du Hamas. L’initiative est également soutenue par Jared Kushner, gendre de Donald Trump et promoteur immobilier, qui a par ailleurs conclu un accord pour réaménager la plus grande île d’Albanie (Sazan) en une station balnéaire destinée aux ultra-riches. Le projet pour Gaza est à peu près identique, comme l’avait présenté Trump dans une vidéo.

Ce plan s’inscrit dans une logique impérialiste d’investissement et de recomposition géopolitique au Proche-Orient, mais aussi dans d’autres régions où le gouvernement de Trump identifie des tensions géopolitiques pouvant être mises à profit économiquement.

Pourquoi cette participation de l’Albanie et du Kosovo ?

La participation de l’Albanie et du Kosovo au « Conseil de la paix » ne peut pas être considérée comme un simple geste diplomatique. Elle interroge profondément la cohérence politique de ces deux États, dont la légitimité historique repose sur le principe fondamental du droit aux peuples à disposer d’eux-mêmes. Au Kosovo, cette notion figure même dans le nom du parti actuellement au pouvoir : Lëvizja Vetëvendosje (Mouvement Autodétermination). Or la question palestinienne est précisément une question d’autodétermination.

De fait, cette participation soulève la question de la place de l’Albanie et du Kosovo sur l’échiquier politique européen et mondial ; elle interroge sur ses alliances militaires, notamment avec l’OTAN — toujours présent au Kosovo.

Des symptômes annonçaient ce positionnement pro-impérialiste, pro-états-unien et pro-israélien, notamment du côté de l’Albanie, dirigée par Edi Rama. Lors d’une récente visite en Israël au côté du génocidaire Netanyahu, il déclarait : « mon épouse est musulmane, je suis orthodoxe, mon fils sera peut-être juif », faisant référence au fameux narratif de la tolérance religieuse albanaise. Dans ce contexte, la tirade n’est pas anodine : au travers d’une comparaison avec l’Albanie, elle présente la question palestinienne comme un enjeu religieux, et non politique. 

Il s’agit ici d’éclairer les motifs de ce positionnement et, ce faisant, de dévoiler une stratégie rhétorique et géopolitique qui conduit les deux États à majorité albanaise — l’Albanie, et surtout le Kosovo, sur lequel se focalise cet article — à compromettre leurs souverainetés et leurs légitimités en s’alignant sur les intérêts impérialistes des États-Unis.

D’un côté, le projet néolibéral de l’Albanie…

Du côté de l’Albanie, le Premier ministre Edi Rama a multiplié les gestes diplomatiques de rapprochement avec Israël. Cette orientation s’inscrit dans une vision plus large : attirer les investissements étrangers, intégrer davantage l’économie albanaise aux circuits internationaux, et accélérer le processus d’intégration européenne. Cette politique d’ouverture néolibérale est soutenue par les élites économiques locales (pour ne pas dire les oligarques), qui voient dans ces alliances des opportunités d’enrichissement et d’expansion vers de nouveaux marchés.

Le rapprochement avec la Serbie dans le cadre du projet Open Balkan, appelé aussi « mini-Schengen », s’inscrit dans cette même logique. Ce projet vise à faciliter la libre circulation des biens, des services et des personnes entre l’Albanie, la Serbie et la Macédoine du Nord. Le Kosovo, en revanche, refuse toujours d’y participer en raison des tensions avec la Serbie. Une grande partie des Albanais·es du Kosovo considère d’ailleurs la coopération entre l’Albanie et la Serbie comme une forme de trahison identitaire.

…De l’autre, l’angoisse sécuritaire du Kosovo

Le positionnement de l’État kosovar est plus difficile à comprendre ; il s’explique par d’autres facteurs, d’ordre sécuritaire.

L’arrivée au pouvoir du Parti Vetëvendosje (Autodétermination) avait marqué une rupture avec les gouvernements précédents. Mené par Albin Kurti, il promettait un changement de paradigme : lutte contre la corruption, renforcement de l’État social, position plus ferme face à la Serbie, affirmation d’une souveraineté politique plus marquée. Pour la première fois depuis l’indépendance, un parti issu de la contestation populaire, critique de la corruption systémique et des élites issues de la guerre, prenait les rênes de l’État.

Pourtant, depuis son accession au pouvoir, ce parti semble s’être progressivement adapté aux contraintes géopolitiques existantes. La dépendance sécuritaire du Kosovo, liée à la présence maintenue de l’OTAN sur son territoire, à la non-reconnaissance par plusieurs États et à la nécessité de conserver le soutien américain pèsent lourdement sur ses choix politiques.

La question palestinienne illustre clairement ce revirement : Vetëvendosje a progressivement retiré de son site officiel toutes ses prises de position antérieures en soutien explicite à la cause palestinienne. Ces dernières, qui s’inscrivaient autrefois dans une lecture globale des luttes décoloniales et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ne figurent plus dans la communication actuelle du parti.

La marge de manœuvre géopolitique d’un petit État comme le Kosovo reste étroite. Toutefois, les choix opérés par le gouvernement et le parti de Kurti dénotent une faillite politique et morale, mais aussi une erreur stratégique colossale.

Statue de Bill Clinton à Prishtina avec en arrière-plan le premier slogan de Vetëvendosje : « Pas de négociations – Autodétermination ! »

Le miroir de la Palestine

Ce qui frappe dans la participation du Kosovo au « Conseil de la paix », c’est aussi l’absence presque totale de débat public sur la question dans le pays. Dans les médias locaux, la question palestinienne est marginale. La politique étrangère est essentiellement abordée sous l’angle de la reconnaissance internationale du Kosovo et de son rapport à la Serbie, et rarement sous celui de la solidarité internationale.

Le chercheur Arbër Qerka Gashi souligne pourtant que le Kosovo et la Palestine présentent des parallèles historiques, notamment dans leurs luttes respectives pour l’autodétermination. Ces dernières sont cependant interprétées à travers des grilles de lecture géopolitiques imposées par les grandes puissances, qui tendent à dissocier, voire à opposer, des mouvements poursuivant des buts similaires.

Un argument revient fréquemment dans les sphères politiques du Kosovo : la Palestine n’a pas reconnu l’indépendance du pays, il serait donc incohérent de lui accorder un soutien. Cette position repose sur une lecture strictement diplomatique des relations internationales. Or les choix diplomatiques sont toujours dépendants des sphères d’influence dans lesquelles évoluent les États. Le Kosovo s’inscrit historiquement dans la sphère de domination occidentale, tandis que la Palestine a cherché des soutiens ailleurs. Cette polarisation ne signifie pas que leurs revendications d’autodétermination soient opposées ; elle reflète plutôt la manière dont les puissances organisent le monde en sphères d’influence.

Pourtant, le peuple albanais — que ce soit au Kosovo, en Albanie ou dans la diaspora — manifeste un soutien historique de longue date à la cause palestinienne. Au contraire, au sein des élites politiques, c’est l’approche géostratégique qui domine. La menace du gouvernement nationaliste serbe de Vučić et le contexte de la guerre en Ukraine ont sapé le courage politique de Vetëvendosje. Aujourd’hui, dans le gouvernement kosovar, la question palestinienne ne produit plus qu’une gêne, qu’un odieux haussement d’épaules ; on détourne le regard, et on se rêve très grand aux côtés du géant états-unien.

Un mouvement social asséché

L’absence de débat public au Kosovo résulte également d’une transformation interne plus profonde du paysage politique. À son arrivée progressive au pouvoir, Vetëvendosje s’est largement appuyé sur les mouvements sociaux du pays : défense des services publics, opposition aux privatisations, mobilisations féministes et revendications syndicales. Le parti incarnait une alternative à la vieille élite politique, souvent associée à la corruption et aux compromis(sions) répétées.

Mais une fois au pouvoir, cette orientation politique a produit un effet paradoxal. En concentrant sur lui l’essentiel des aspirations au changement, Vetëvendosje est devenu, pour une partie de la société, le dernier rempart contre le retour de l’ancienne classe dirigeante. Dans ce contexte, toute critique du gouvernement tend à être perçue comme un affaiblissement face à des forces politiques jugées plus dangereuses.

Même s’il existe des poches de résistance, l’espace de la critique et de la contestation s’en trouve réduit. Le débat sur la participation au Conseil de la paix et l’envoi de forces militaires kosovares à Gaza est de fait inexistant. La question n’est plus réfléchie ni discutée en termes de justesse et de cohérence politiques et morales, mais en termes de loyauté, notamment envers les États-Unis.

Une faillite morale doublée d’une erreur stratégique

La question palestinienne ne peut être aussi facilement évacuée. Elle oblige le Kosovo à se confronter à sa propre histoire. Peut-on défendre pour soi le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et ne pas soutenir ce même principe pour autrui ? La réponse est simple : non. En prenant de facto position en faveur du génocide des Palestinien·nes, et en justifiant les guerres états-uniennes contre le Venezuela et l’Iran, le gouvernement kosovar rejette la notion universelle d’autodétermination et sabote ainsi sa propre légitimité.

Si l’on peut nier le droit d’un peuple, pourquoi pas celui d’un autre ? Si les États-Unis peuvent assassiner des dirigeants et asservir des gouvernements, pourquoi une Serbie nationaliste n’aurait-elle pas le droit d’en faire de même ?  Où se situe la cohérence politique et la force morale d’un État kosovar qui bafoue les principes mêmes qui justifient sa propre existence ?

Certains formuleront une réponse pragmatique : le Kosovo doit son indépendance à l’intervention états-unienne de 1999, et sa paix à la présence de la KFOR (Kosovo Force, mise en œuvre par l’OTAN) et des troupes de l’U.S. Army dans le gigantesque Camp Bondsteel, au sud-est du pays. Sans Washington, les Albanais·es du Kosovo auraient été massacré·es ou déporté·es, la région serait sous domination serbe, ou le gouvernement de Vučić aurait lancé une nouvelle attaque contre le pays.

Cette lecture contient une part de vérité : l’État kosovar, tel qu’il existe actuellement, est le produit de l’intervention otanienne et des protectorats successifs de l’UNMIK (United Nations Interim Administration Mission in Kosovo) et de l’EULEX (European Union Rule of Law Mission in Kosovo). En ce sens, le Kosovo est une construction états-unienne, atlantiste et onusienne, et n’est pas l’expression libre de la volonté populaire.

Par exemple, le référendum d’unification avec l’Albanie, qui serait plébiscité par une majorité dans les deux pays (de 70% à 80% selon Euronews Albania, en 2024), lui est refusé en raison du cadre juridique international. Il est aussi fortement découragé par les États occidentaux, sous menace d’un blocage du processus d’intégration européenne.

Au-delà de ces éléments, qui interrogent la réelle autodétermination que permet l’État kosovar actuel, il faut questionner le présupposé même selon lequel l’alignement sur l’OTAN serait la garantie d’un soutien réciproque. Contrairement à une idée rabâchée par les médias et les politiques kosovars, les intérêts des États-Unis ne sont pas nécessairement identiques à ceux des Albanais·es du Kosovo. Le soutien états-unien est circonstanciel. Pour le moment, il est encore utile, pour l’empire, de disposer d’une base arrière et d’un contrôle politique dans les Balkans occidentaux — un espace liminal d’influences externes et de conflits.

Mais quelle sera la situation lorsque, comme le projette le gouvernement Trump et ceux qui l’ont précédé, la confrontation avec la Chine — doublée du rétablissement de bonnes relations avec la Russie — dominera toute autre considération ? La présence au Kosovo, dans les Balkans, et plus généralement en Europe sera-t-elle toujours prioritaire ? En février 2026, l’administration états-unienne annonçait étudier une diminution de ses garnisons, et enjoignait ses alliés à réduire leurs effectifs militaires dans le pays. Si la KFOR vient à être dissoute, la paix relative dans la région subsistera-t-elle ?

Vers une phase de clarification

Les récentes exactions impérialistes commises en Palestine, au Venezuela et en Iran ainsi que l’agression russe en Ukraine amènent les gouvernements albanais et surtout kosovar à certaines clarifications. Par leurs déclarations, et maintenant l’envoi honteux de troupes à Gaza, ces derniers ont décidé de s’affirmer en tant que vassaux de l’impérialisme états-unien et de son allié israélien. Au Kosovo, l’absence de réels mouvements sociaux de contestation, phagocytés par Vetëvendosje, conduit la politique du pays dans une impasse chargée d’incertitudes.

Le développement d’une opposition de gauche crédible, porteuse à la fois d’une vision internationaliste et d’une volonté de co-construire la paix régionale, est la seule réponse à de tels défis. Sa construction s’impose, au pays comme dans la diaspora.

Ce texte a été écrit par le Collectif anticapitaliste albanais (KASh).

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