Manifestation du 9 janvier 2016 – l’edoniste.

En à peine deux jours, deux affaires viennent ternir, une fois n’est pas coutume, le système judiciaire du Kosovo. La première concerne la démission d’un magistrat britannique en fonction dans la mission Eulex et la seconde se rapporte à la condamnation de quatre jeunes activistes du Mouvement Autodétermination par le tribunal de première instance de Prishtina.

Le 16 novembre 2017, le magistrat Malcolm Simmons révèle au journal Le Monde sa démission d’Eulex, la mission de l’union européenne sensée accompagner le Kosovo dans le processus de construction d’un Etat de droit et démocratique. Le juge dénonce une série de dysfonctionnements au sein de la mission, notamment des pressions qu’il aurait subies en 2013 pour condamner Fatmir Limaj (ancien commandant de l’armée de libération du Kosovo et président du parti NISMA) dans le but de l’empêcher de se présenter aux élections législatives. « Eulex n’est pas une mission visant à promouvoir un Etat de droit. C’est une mission politique. Quiconque pense le contraire est soit naïf, soit stupide. » confie le juge au journal Le Monde. Le britannique dénonce également d’autres fraudes de la part de certains juges, mais aussi les constantes pressions qu’ils subissent de leurs supérieures politiques. « Ils veulent que le gouvernement kosovar rentre dans le rang et fasse ce que l’UE lui dit de faire. Beaucoup de mes collègues sont honnêtes et droits. Mais ils ne combattent pas le système, ils s’en accommodent, car ils savent que s’il leur venait à l’idée d’agir correctement, il leur arriverait des problèmes»

À l’origine l’Eulex était l’unique organe juridique du Kosovo, mais depuis 2014, la mission a pour but de soutenir et d’accompagner les juges du Kosovo dans leur travail. Depuis bientôt dix ans, aucune grosse affaire de corruption et de crime n’a été sanctionnée ni par les juges du Kosovo, ni par Eulex. Il semble que le système judiciaire du Kosovo soit submergé par des enjeux de pouvoir auxquels se livrent les différentes mafias politiques du pays. Les hauts fonctionnaires d’Eulex ne semblent cependant pas pouvoir résister à l’hospitalité albanaise, ou plutôt aux généreux pots de vins que les politico-mafieux ont pour habitude de passer sous la table. À quoi bon être victime quand on peut être complice ? Voilà que ceux qui devaient amener la justice, le droit et la connaissance rentrent chez eux, en ayant beaucoup plus appris que transmis, et en guise de récompense, un porte-monnaie confortablement renflouée. Si l’expérience du juge Simmons est malheureuse, ses déclarations ne sont en réalité qu’un arbre qui cache une immense forêt.

Si les coupables ne sont pas condamnés au Kosovo, à l’inverse, ce sont ceux qui réclament justice, ceux qui se soulèvent contre ce régime criminel, ceux qui refusent de se soumettre, ceux qui sont animés par une profonde envie de changement dans ce pays, qui sont renvoyés en prison pour des infractions qu’ils n’ont pas commises. C’est en effet le verdict qui est tombé le 17 novembre, le lendemain des révélations de Simmons. Quatre jeunes du Mouvement Autodétermination sont condamnés pour terrorisme : Adea Batusha est condamnée à 2 ans de prison, Atdhe Arifi à 6 ans, Egzon Haliti à 5 ans et Frashër Krasniqi (élu député en juin dernier) est condamné à 8 ans d’enfermement. Et il ne faut pas oublier Astrit Dehari, pour qui la condamnation à mort le 5 novembre 2016, a été maquillé par un suicide en prison ; une affaire par ailleurs toujours irrésolue. Ces erreurs judiciaires tuant et condamnant des activistes remontent au 5 Août 2016 lorsqu’un explosif est lancé sur le bâtiment du Parlement. « Pour une demi-brique et quatre demi-fenêtres. » dira l’écrivain Rexhep Qosja. Immédiatement, ce sont les activistes du Mouvement Autodétermination qui sont désignés comme étant coupables. Très vite, six d’entre eux sont arrêtés (l’un d’entre eux a été libéré). Ces arrestations interviennent alors que diverses manifestations populaires, déstabilisant le régime, ont lieu au Kosovo et après que des écoutes téléphoniques, du chef du groupe parlementaire du PDK, Adem Grabovci, révèlent que ce dernier place des membres de son parti à la direction des institutions de l’État. Ces arrestations avaient donc pour unique but de nuire au Mouvement Autodétermination. La condamnation des quatre jeunes activistes le 17 novembre s’inscrit donc dans cette même logique, d’autant plus qu’il n’y aucune preuve, aucun témoin oculaire, aucun témoignage liant les activistes avec l’attaque du Parlement. Le Tribunal de première instance de Prishtina a même envoyé des images au FBI pour tenter de vérifier si deux des activistes étaient liés à l’attaque. L’agence étasunienne a annoncé que selon les images qu’elle possède, elle est dans l’incapacité d’identifier les personnes inculpées. Ces condamnations ne sont en effet que d’ordre politique, intervenant d’autant plus deux jours avant le 2ème tour des élections communales. Le but étant de discréditer le Mouvement Autodétermination qui tiens par ailleurs la mairie Prishtina et, a de fortes chances de remporter Prizren, la deuxième plus grande commune du pays1.

Les Albanais et le Mouvement Autodétermination n’en resteront pas là. Si les méthodes de ce régime autoritaire et corrompu jusqu’à la moelle ressemblent de plus en plus à celles du régime de Milosevic, il ne reste qu’aux Albanais seuls, une fois de plus, à affronter un appareil d’Etat qui engorge la justice, la démocratie et toutes autres bonnes volontés citoyennes agissant pour le bien du pays.

La politique et la justice n’existent pas au Kosovo. Il sera impossible de construire un Etat de droit et démocratique dans ce pays tant que les leaders politico-mafieux gouverneront. Il n’y a pas de clivage gauche-droite au Kosovo, il n’y a que le Mouvement Autodétermination contre tous les autres, qui ont bientôt épuisés toutes les possibilités de s’allier les uns avec les autres. On reproche au Mouvement sa prétendue violence, son soi-disant radicalisme et son gaz lacrymogène au Parlement. Alors qu’en réalité, ces moyens ne sont que de faibles réponses face aux méthodes virales et vénéneuses d’un pouvoir criminel.

 

NB : Le titre est un hommage au morceau de Dj Cut Killer dans le film « La Haine. »
1. ↑ Le Mouvement Autodétermination a finalement, non sans difficultés, réussi à garder la gouvernance de Prishtina et a, de plus, remporté deux autres communes : Dardanë et la mairie de Prizren, la deuxième plus grande commune du pays.
Share This