Chapitre 10 : Immobilité spatiale

Chapitre 10 : Immobilité spatiale

Sur le tournage du clip Bonbon d’Era Istrefi (Rugovë – Pejë) – 2016 – l’edoniste.

Cette chronique fait directement suite à la précédente : l’autorité du toit.  C’est pourquoi, je vous recommande de la lire avant de commencer celle-ci. Je vous encourage même à tout lire depuis le début si vous ne l’avez pas déjà fait. Cela ne semble pas toujours évident, mais l’ordre de mes chroniques ont un sens. Elles suivent une certaine logique, surtout depuis le chapitre 6. Étant fainéant, j’éprouve une légère pitié pour mes congénères, c’est pourquoi vous avez droit à un petit résumé que voici : en voulant donner des cours de Karaté, j’ai remarquais que les Albanais, les plus jeunes notamment, étaient pénalisés par le manque d’efficacité des transports. En effet à partir d’une certaine heure le soir, les transports ne circulent plus. Cette chronique rentre donc davantage en matière sur ce thème. J’aborderais cependant davantage les aspects sociaux qu’engendrent ces conditions que les aspects techniques.

Train, voiture et RBI

Je crois que chaque Albanais qui part en vacances dans son bled se dit la même chose : « Sans voiture, on ne fait rien ! » Il était en effet inconcevable pour moi de faire un voyage en Albanie sans posséder une voiture. Cette pensée très égoïste ne m’avait pas fait soulever la question des transports, alors que ce sont les habitants qui souffrent véritablement de ce handicap. Je possédais un véhicule, et bien qu’un peu capricieux, il m’a grandement rendu service. J’avais cependant déjà fait l’expérience du service des transports bien avant de réaliser de la gravité du problème. Faute à ma voiture, qui au terme de dix mois de séjour a décidé de me faire inaugurer des pannes dans chaque ville albanaise. Mes histoires avec cette voiture mériteraient une chronique à part. Et devinez quoi ? j’ai vraiment écris cette chronique ! Elle était tellement nulle et inintéressante que, sur les conseils de quelques personnes, je l’ai rangé au grenier. N’en parlons plus ! Ces quelques lignes devaient me servir à rendre hommages à toutes ces écrits qui ne seront jamais publiés. « Et le train petit bourgeois ? » me disent mes lecteurs écologistes. Avant de m’insulter de bourgeois (oui c’est insulte) je suis convaincu que le train, en Suisse du moins, est le moyen de locomotion de la classe aisée et riche ! Avez-vous vu le prix de l’abonnement général ? 3’655 francs ! Il liquide presque un mois du Revenu de Base Inconditionnel (RBI), projet de loi qui je rappelle n’est pas passé ! C’est le prix de la qualité des transports diront certains. Mais je n’ai pas envie de faire une analyse complète et comparé des transports publics suisses. Je vous concède que les résidents suisses sont « privilégiés » à ce sujet, encore faut-il avoir le salaire qui le permet (je ne lâcherai pas l’affaire). En ce qui concerne le réseau ferroviaire en Albanie, il est parait-il toujours existant dans certaines régions, mais son utilisation est devenue si marginale qu’il n’influence en rien la mobilité des personnes. Pour ma part, je n’ai jamais vu de train en Albanie. Le vélo est aussi écarté de cette analyse. Les conditions routières, notamment la nuit, rendent son emploi très dangereux. Je vais donc surtout parler du réseau de bus, qui se trouve être en réalité, un « réseau » d’autocars.

Le sceptre d’autocar

Ce plan sera utile pour comprendre ce qui va suivre.

Je me dois maintenant d’amener quelques précisions. Les seules villes qui bénéficient de transports publics sont : Tirana, Durrës et Prishtina. Notons que ces trois villes représentent 27.6% de la population totale de l’Albanie et du Kosovo1. Dans toutes les autres localités les transports sont gérés par des propriétaires d’autocars indépendants. Ce sont eux qui choisissent leurs itinéraires en fonction des zones les plus affluentes et déterminent les horaires. On ne peut donc pas qualifier les transports ici comme étant un service, mais bel et bien comme un business. Dans les axes, reliant principalement les grandes villes, les autocars démarrent leurs tournées vers 6-7h et finissent entre 19-20h. Pour ma part, je voyais fréquemment passer des autocars dans mon village. La raison est que je me situais au croisement de trois villes : Prizren, Gjakovë et Rahovec. Les deux premières villes étant démographiquement plus importantes, les transports sont relativement fréquents. Cependant, si je souhaite me rendre à Rahovec depuis mon village, le dernier autocar est à 17h10. Si je souhaite aller à Prizren directement depuis Rahovec, le dernier autocar est à 16h15. Cela ne signifie pas que les transports s’arrêtent à Rahovec à cette heure-ci. D’autres continuent à rouler depuis Rahovec jusqu’à 19h, mais ils se dirigent au Nord vers Gjakovë. Il est donc techniquement toujours possible de se rendre à Prizren, mais pour cela il faut attendre un autre transport dans mon village. Tout en sachant que le dernier autocar passe à 19h dans mon village pour se rendre à Prizren, le dernier tranport partant de Rahovec ne permettrait donc pas de se rendre à Prizren. Concernant la fréquence, elle dépend uniquement de l’affluence. Dans les heures de pointe, je voyais passer des autocars tous les quarts d’heures dans mon village, mais en direction des petites villes comme Rahovec, cette fréquence se réduit à une fois dans l’heure. Je vous laisse également imaginer la faible présence des transports le samedi et l’absence quasi-totale le dimanche. Enfin, quand les chauffeurs ne peuvent pas effectuer leurs tournées pour des raisons de santé ou parce qu’ils sont invités à des cérémonies de mariages ou de décès, il n’y a aucune information à ce sujet et évidemment les remplacements de chauffeurs ne sont pas prévus. Je ne souhaite pas en ajouter davantage, vous aurez bien compris que c’est une anarchie totale et sans fin. Il n’y aucun plan, aucune correspondance qui soit planifié et aucunes communications. Et il y a une raison très simple à ceci : ce n’est tout simplement pas le but de ce réseau d’autocars. Mes observations, plus faibles cependant dans d’autres régions, révèle que cette anarchie et ce manque d’organisation s’appliquent globalement à tout le pays albanais ne possédant pas de transport public. La région dans laquelle j’ai vécu semble même mieux organisé que toutes les autres. Ceci peut s’expliquer par le fait que le plateau de Dukagjinë, qui s’étend approximativement de la ville de Pejë au Nord et la ville Prizren au Sud, soit la plus grande  plaine d’Albanie.

La densité des transports en Europe. Les points blancs sont des arrêts de bus, les points jaunes des arrêts de train(2).

Anarchie

Je vous invite maintenant à prendre place sur un des 55 sièges qui sont à votre disposition dans un autocar. Et s’il n’y a plus de place, tant pis ! Nous resterons debout et bien collés avec les autres passagers pour limiter les dommages d’une chute potentielle. Le prix d’un voyage moyen est d’un euro et demi, ce qui est conséquent sachant que les salaires sont dix fois moins élevés qu’en Suisse. Par contre, vous pourrez profiter pleinement du paysage car le voyage sera long. En effet, les passagers demandent régulièrement au conducteur de s’arrêter en dehors des arrêts prévus pour qu’ils puissent se rapprocher davantage de leur domicile. Les conducteurs s’y résolvent tout naturellement, car s’y opposer c’est courir le risque de perdre des clients. Il y a une sorte d’anarchie réciproquement admise. Les conducteurs font absolument ce qu’ils souhaitent avec les horaires et comme les transports sont mal desservies, la population accepte cette anarchie tout en adaptant un comportement anarchique à l’égard du service qu’ils utilisent. Une anarchie auto-réalisatrice qui pourrait être appliquée dans beaucoup d’autres domaines par ailleurs. Les Albanais se préoccupent très peu de la qualité des transports qu’ils bénéficient et les incidents que cela peut causer dans leur société. Au mois de Mars, le propriétaire d’un autocar a été abattu par un autre. Le premier se serait trouvé sur le même itinéraire et ceci quelques minutes avant le second, lui prenant de cette manière toute sa clientèle. Suite à de multiples querelles, le second a finalement décidé de résoudre brutalement le conflit3.

Le miracle des quatre roues

Je me rappelle qu’il y a quelques années, un de mes cousin qui venait d’obtenir un poste d’enseignant, prenait quotidiennement la voiture pour parcourir les trois kilomètres qui le séparait de son établissement scolaire. Comme il n’avait pas beaucoup d’argent, il tombait fréquemment en panne-sèche à mi-chemin. Je lui avais alors suggéré de prendre un vélo mais sa réaction fut immédiate et enflammée : « Tu veux qu’on se moque de moi ? Un enseignant en vélo ça ne se fait pas ! » Il avait honte qu’on le voit en vélo, mais le fait que sa voiture soit à l’arrêt au bord de la route pendant une demi-journée ne le dérangeait pas. Il y a certainement un problème lié également au paraître, mais la voiture demeure tout de même le moyen de transport par excellence. Généralement chaque famille en possède une. Toutefois, les Albanais se déplacent uniquement par besoin et que très rarement pour le plaisir. La voiture est donc ordinairement utilisée à cet effet. Je me permets d’inclure, en ceci, les fréquentes visites auprès de différents membres de la famille comme étant des obligations. Ensuite, la voiture familiale est souvent accaparée par le chef de famille qui l’utilise pour diverses raisons. Les plus jeunes qui possèdent un permis de conduire, sont tout de même contraint de demander l’autorisation au chef de famille pour emprunter la voiture. À noter que le prix de l’essence, de même valeur que les autres pays européens, représente aussi un gros obstacle. La mobilité est ainsi limitée par diverses contraintes qui ne permettent plus, à partir d’une certaine heure, aux plus jeunes d’en fréquenter d’autres qui ne soient pas de la même famille.

Femmes au volant

Ces dimensions spatiales ont des effets considérables dans la société albanaise. Le manque d’efficacité des transports contribue ainsi à maintenir cet état de cloisonnement de la société albanaise. J’avais déjà évoqué ce fait dans la 8ème chronique : le suicide collectif. Il contribue également à créer un clivage, déjà trop présent, entre les zones urbaines et rurales. Les rapports humains sont fortement déterminés par les transports. Les rapports amicaux ont de la peine à se consolider. Les relations amoureuses ont encore plus de difficulté à se former, car les jeunes femmes sont d’autant plus cloitrées à la maison. Les femmes sont par ailleurs encore plus victime de cet état de fait. En effet, les plus jeunes d’entre elles qui ne possèdent pas de permis de conduire, ne peuvent compter que sur les autocars pour se déplacer. Selon mes observations, c’est le cas d’une grosse majorité d’entre elles. Il est par ailleurs intéressant de voir qui sont ces femmes qui possèdent un permis de conduire. Il s’agit généralement des jeunes femmes qui ont eu le privilège de se fiancer avec un Albanais vivant à l’étranger. Cette tendance a semble-t-il démarré progressivement après la guerre de 1999. C’est le futur mari qui paie les frais générés pour l’obtention du permis. Cette nouvelle compétence est aujourd’hui requise pour la prostituée nouvellement embauchée. (Comment ? J’ai dit prostituée ? Non ? Oops ! Pardonnez-moi, c’est juste un vieux réflexe !) Et oui, une « nuse » (la mariée) qui sait manier le volant c’est d’une classe absolue, et accessoirement c’est utile pour le mari qui peut être remplacé s’il est soudainement pris par un coup de mou. Voici un bel exemple de ce que j’appelle ironiquement la modernité albanaise !

Un peu de géographie

Pour bien comprendre les problèmes que les transports impliquent, il faut les mettre en perspective avec les conditions géographiques du pays et la dispersion de la population sur l’ensemble du territoire. L’Albanie est une région montagneuse qui comporte néanmoins de nombreux plateaux. Le Kosovo en compte deux : la plaine du Kosovo et celle de Dukagjinë. Concernant l’Albanie les distinctions sont moins claires sur une carte. Si je pouvais définir cela arbitrairement et pour simplifier, je dirais qu’il y a principalement une très grande plaine qui longe la côte adriatique partant de la ville de Shkodër et allant jusqu’à Vlorë. La majorité de la population est par ailleurs concentré sur ces plaines et c’est là que les grandes villes se situent. Rien de vraiment particulier si on compare cela avec la Suisse par exemple. La différence qu’il faut relever concerne la répartition rurale et citadine. La population rurale en Albanie représente 43% de la population du pays. Le Kosovo ne possède pas de données sérieuses à ce sujet. Un rapport indique qu’elle compte 60% de la population totale. Ce chiffre est plausible, même s’il semble très haut comparé à la moyenne des États Européens et de la Suisse qui avoisine les 25%4. Ce pourcentage peut s’expliquer par le manque d’attrait économique que les villes représentent. Prishtina, Tirana et Durrës peuvent cependant faire office d’exception. Nous l’avons vu ces villes représentent 27.6% de la population totale de l’Albanie et du Kosovo. De plus, les villages albanais sont tous concentrés autour d’un principal bourg qui fait aussi office de centre administratif. En effet, on fait difficilement plus de vingt kilomètres sans tomber sur une ville ou un bourg. Il faut maintenant intégrer dans cela la densité de la population. Voyez le tableau ci-dessous5 :


Nous pouvons constater que le Kosovo et l’Albanie sont situés relativement haut sur le tableau des densités européennes. Si nous prenons en compte nos observations plus haut, nous pouvons donc établir que la population rurale albanaise est très concentrée. Il manque des informations statistiques à ce sujet, mais il est fortement probable que la densité de population en milieu rurale en Albanie soit plus haute que celle de la Suisse. Il faut maintenant observer l’âge de la population albanaise. J’ai cherché des statistiques mondiales afin de connaître le pourcentage de la population ayant moins de 30 ans. Malheureusement, je crois que des statistiques pareils n’existent pas pour cette tranche d’âge. J’ai cependant trouvé des statistiques mondiales, datant de 2015, concernant les moins des 15 ans6. Voici les résultats : le Kosovo possède la population la plus jeune d’Europe. Les moins de 15 ans représentent 28% de la population totale. L’Albanie est troisième avec 19% derrière l’Irlande à 22%, quant à la moyenne européenne, elle est à 16%. Il ne serait pas déraisonnable d’induire que la population âgée de 15 à 30 ans, serait également une des plus haute, si ce n’est la plus haute d’Europe. Avec tout ce que nous avons observés : nous pouvons conclure qu’il y a une importante population très jeune et très concentrés dans les zones rurales. Nous pouvons donc affirmer que cette tranche de la population est fortement pénalisée par l’absence de transports efficaces.

Les heureux auto-stoppeurs

La culture d’un peuple est profondément déterminée par ses conditions géographiques. Les Albanais ne font pas office d’exception. L’hospitalité est un phénomène qui peut être expliquer pour ces raisons. À vrai dire, toutes les structures sociales ont des origines relativement précises. Pourtant, nous associons cela trop facilement à la culture. Comme si la culture était quelque chose d’immuable et figé dans le temps. Alors que ce sont les conditions humaines et sociale qui les établissent. La culture en soi n’a pas de raison d’être et n’est pas immanente à un seul peuple. Je mets de côté l’hospitalité car cela fait plus d’un an que je prépare quelque chose à ce sujet. Mais je vais prendre un autre exemple très concret pour vous expliquer cela. Lors de mes différentes virées, j’ai fréquemment rencontrés des touristes Allemands, Anglais et Français. La plupart d’entre eux étaient jeunes et avaient choisis l’Albanie parce que ce pays leur était méconnu et surtout parce qu’il est très bon marché. Un Français avait débuté son voyage en vélo depuis Nice et d’autres voyageaient en sac-à-dos. Ces derniers me racontaient qu’ils étaient favorablement surpris de voir à quel point il était facile de pratiquer de l’auto-stop en Albanie. Évidemment j’exultais. Je me permettais d’ajouter que nous étions le peuple le plus respectueux et le plus généreux au monde. Je continuais à les encourager de revenir l’année prochaine avec tous leurs amis et leurs familles afin de claquer tous leurs… afin de profiter de la richesse de l’environnement et de la culture albanaise. En réalité, les Albanais eux-mêmes pratiquent souvent l’auto-stop. Ceci est donc très significatif en lien avec ce que nous avons vu plus haut. Les difficultés de circuler dans les régions montagneuses ont développé une forte solidarité chez les Albanais. Aujourd’hui, ces difficultés se sont réduites mais continuent toujours d’exister sous d’autres formes. C’est pourquoi, cette solidarité, liée aux difficultés rencontrées par les transports, continue à subsister de nos jours.

Immobilité spatiale et restriction sociale

Il est exaltant de voir toutes les qualités que les Albanais possèdent. L’hospitalité, l’aide aux auto-stoppeurs, les fortes valeurs familiales, la tolérance religieuse. Nous avons de quoi être fier de notre peuple. Et même le taux de suicide est un des plus bas d’Europe. Oh oui ! Qu’il est bon d’être Albanais ! Le faible taux de suicide peut s’expliquer par le fait que l’Albanie est une société qui continue d’exister sur un modèle féodal. Et je suis convaincu que c’est cette société qui empêche aujourd’hui l’émancipation des plus jeunes. Je suis persuadé que les transports sont un obstacle important freinant le développement moral de l’Albanie. La société albanaise est pourtant en mutation. J’ai remarqué durant mon voyage qu’un certain nombre de jeunes s’inscrivaient dans différents paradigmes que ceux de leurs parents. Je ressentais le besoin en eux de s’élever intellectuellement et de comprendre le monde qui les entoure. Ils montraient une réelle volonté de partager, de confronter leurs idées avec des personnes qu’ils auraient eux-mêmes choisis et non plus des personnes avec qui ils devaient être liés uniquement pour des raisons familiales. Leurs mouvements sont cependant limités pour des raisons techniques, rendant ainsi difficile la mise-en-place d’un but et d’un projet commun. La société albanaise demeure encore trop cloisonnée et il faut préciser que les victimes les plus importantes de cet emprisonnement sont les femmes non mariées, facilitant ainsi la préservation néfaste du système patriarcal en Albanie.

Notes

1. ↑ Il est important de noter que dans le graphique ci-dessous, ce sont les municipalités qui sont pris en compte et pas seulement la ville.

Statistiques concernant le nombre d’habitants :
2. ↑ On se calme les Suisses ! Les données sont exagérées pour notre beau pays :
3. ↑ L’affaire du meurtre du conducteur de bus :
4. ↑ Statistiques concernant les zones rurales et citadines :
5. ↑ Statistiques concernant la densité :
6. ↑ Statistiques concernant la population mondiale et la jeunesse :
Chapitre 9 : L’autorité du toit

Chapitre 9 : L’autorité du toit

Lorsque je me suis installé en Albanie, je m’étais fixé comme objectif de me dépenser physiquement. J’avais du temps et de la place. Un grand salon vide devait me servir de salle d’entraînement pour pratiquer mon art favori. Oui, nous les pratiquants d’arts martiaux, sommes des artistes par définition.

Bruce Lee

Je pratique le Karaté depuis plus de 20 ans et je suis devenu enseignant en la matière en 2004. Quand j’étais enfant, je me souviens que mon père me réveillait à 2h du matin, pour me montrer des films de Bruce Lee sur des chaînes allemandes. C’est donc légèrement endoctriné que j’ai montré un certain penchant pour les disciplines martiales. Bruce Lee était devenu un modèle. C’est pourquoi, mon père très fier du rôle qu’il avait joué, m’inscrivit dans le club de Karaté le plus proche. C’était une façon pour lui de me protéger de la violence du monde qui nous entoure. À défaut de ne pas savoir comment me protéger, il est arrivé à la conclusion qu’il valait mieux que son enfant apprenne à se défendre tout seul. Plus tard, j’apprenais que Bruce Lee n’avait « jamais » fait de Karaté mais du Wushu (Kung-fu)1. Le monde s’écroulait à mes pieds. Pour les Occidentaux tous les films d’art martiaux étaient catégorisés sous le genre de « film de Karaté ». Le cinéma avait considérablement contribué à attirer du monde dans cette discipline japonaise, aux dépens des pratiquants de Wushu chinois. Je dois vous concéder qu’il est très difficile dans la vie de dire que l’on pratique un art martial. Les premières questions qu’on pose généralement aux pratiquants sont : « Arrives-tu à casser des briques ? » Ou mieux encore : « Et si j’ai un pistolet comment tu fais, hein ? » Je crois qu’il est temps d’adresser une réponse unique à toutes ces personnes qui posent ces questions : « Vos têtes vides ont le double avantage qu’elles se brisent plus facilement qu’une brique et qu’elles vous rendent incapables de manipuler un flingue correctement. » Ça fait un bien fou ! Finalement, je n’ai jamais réussi à ressembler à Bruce Lee. Un jour pourtant, la mère d’un élève m’avait approché pour me demander si j’étais japonais2. J’ai gentiment répondu que c’était certainement le kimono qui laissait penser cela. Mais sa réponse ne s’est pas laissé attendre : « Non, c’est à cause des yeux ». J’avais donc la tête d’un asiatique, étonnante nouvelle. Je n’avais pas que la tête finalement, le nom de famille aussi selon certains. Voici une autre anecdote amusante à ce sujet. Un élève, qui allait plus tard devenir un moniteur dont je tairais le nom, car il est actuellement en train de finir ses études de médecine, est venu vers moi pour me poser une question très troublante : « Pourquoi est-ce que tu dis que tu es Albanais alors que tu as un nom de famille japonais ? » Il était adolescent et l’idée de le faire tourner en bourrique m’excitais au plus haut point. « Ah tu ne sais pas lui dis-je ? Je vais alors te raconter l’histoire de mon grand-père. Ce dernier vit le jour à Osaka et c’est très jeune qu’il s’enrôla dans l’armée japonaise comme aviateur. Il se porta alors volontaire pendant la guerre pour faire partie des kamikazes prêts à attaquer les États-Unis. C’est ainsi, que le jour où ils se dirigèrent vers Pearl Arbor, mon grand-père un peu idiot, se trompa de sens et s’orienta vers le vieux Continent. Et c’est en survolant l’Albanie, que son avion n’eut plus de kérosène. Il enclencha son parachute et atterrit sur le sol albanais. Honteux d’avoir échoué sa mission, il décida de vivre en Albanie et où il finit par rencontrer ma grand-mère. » Il m’écoutait attentivement, avalant toutes les bêtises que je racontais, alors que je pensais qu’il allait m’interrompre à chaque instant pour me dire d’aller me faire voir. Mais le fait est que d’autres personnes m’écoutaient attentivement en faisant l’effort de ne pas rire, rendait mon histoire tout à fait plausible. Je regrette presque de lui avoir avoué trop vite que c’était une blague. Je crois que l’idée de répandre cette légende sur moi ne m’aurait pas déplu. En tout cas, même si je ne ressemblerais jamais à Bruce Lee, j’étais certainement prédisposé à naître quelque part en Extrême-Orient.

Le Karaté en Albanie

En Albanie, plus que de vouloir m’entraîner seul dans le vide, je souhaitais former un groupe qui profiterait gratuitement de mon expérience de moniteur. J’avais très intelligemment fixé des horaires suisses : de 18h30 à 20h. Tout prédisposait à ce que ce cours soit un carton plein : Les Albanais sont enclins à la baston, j’allais leur apprendre à cogner correctement leurs femmes et leurs enfants, cela ne pouvait que les intéresser. De plus, je leur ferais croire qu’après un certainement nombre de cours, ils développeraient la faculté de reconnaître les 108 points vitaux qui leur permettraient, tel un ninja, de tuer un homme uniquement avec la pression de l’index. J’ai donc très vite eu trois élèves lors du premier cours. Je n’avais pas réellement fait d’efforts pour les trouver, car ils étaient mes cousins. À la fin du premier cours, ils m’ont demandé si je pouvais les ramener chez eux en voiture. Un autre jour, ils ont fini par m’avouer qu’il n’y avait plus de bus et que je devais encore les ramener. J’apprenais qu’en effet le dernier bus qui les ramenais chez eux passais à 17h10 dans mon village. J’acceptais donc l’idée de les ramener chez eux à chaque fois. Ils venaient heureusement tous du même village et ils avaient la possibilité de prendre un bus pour venir. Mais, un jour, ils m’ont appelé pour me dire que le bus qui devait les amener n’était pas venu, et que je devais venir les chercher. Après cela, ils ont eu le bon sens de me proposer que ce soit moi qui fasse le voyage. Ils ont mis à notre disposition une grande chambre réservée pour accueillir des hôtes (Oda), c’était idéal pour continuer nos entraînements. Puis, j’ai réussi à persuader d’autre cousins provenant d’autres cercles familiaux à venir aux cours. Ils étaient dans un premier temps gênés que le cours n’ait pas lieu chez moi mais dans un village qu’ils ne connaissaient pas. Puis, cela n’avait pas résolu le problème des transports. Pour les nouveaux venus, le nouveau lieu d’entraînement impliquait de prendre deux bus différents. Je me retrouvais donc dans la même situation qu’avec les premiers : les ramener chez eux à chaque fois. J’avais été tellement enthousiaste avec ce projet, mais je ne m’étais pas douté que ce soit le manque d’efficacité des transports qui cause la ruine de mon projet. J’ai finalement abandonné après six semaines, car cela me demandait beaucoup trop d’efforts et d’énergie. J’aurais pu continuer sous une autre forme, approcher une école et leur proposer mes services, mais cette expérience m’avait démoralisé, puis il y a aussi eu d’autres circonstances qui m’ont fait stopper cette activité totalement. J’ai cependant commencé à me poser des questions sur l’efficacité des transports en Albanie. Je trouvais en effet que mes cousins profitaient un peu trop de mon véhicule et j’ai trop souvent eu l’impression de servir de chauffeur et pas uniquement concernant le Karaté. Je pris tout de même conscience de l’immense privilège que j’avais de posséder une voiture personnelle. J’ai commencé à interroger mon entourage sur le fonctionnement des transports en Albanie. Puis c’est lorsqu’une de mes cousines fut embauchée dans un supermarché à Prizren, que ce sujet allait véritablement m’intéresser. En effet, cette cousine, alterne généralement ses horaires chaque semaine : De 8h à 16h puis de 15h à 23h. Ainsi, une semaine sur deux et ceci tous les soirs, son père est dans l’obligation de venir la chercher, car il n’y a plus de bus à Prizren depuis 19h.  Je suis moi-même allé la chercher plusieurs fois. Son cas n’était pas isolé, j’ai en effet constaté un amas de voiture qui attendaient devant le supermarché. Lorsque j’ai cherché à savoir d’où venaient les autres employés, ma cousine m’a affirmé qu’une petite moitié habitaient en périphérie de la ville de Prizren ou alors dans les villages limitrophes. La plupart, ceux dont elle fait partie, vivent cependant dans des villages à plus de dix kilomètres de leur lieu de travail. La majeure partie des employées des supermarchés sont des femmes, c’est pour cela qu’il s’agit le plus souvent du mari ou du père famille qui les attendent à la sortie. Ceci contribuant malheureusement à maintenir les femmes dans un état de dépendance déjà trop existant vis-à-vis des hommes. Les supermarchés sont en effet ouverts tout le long de l’année jusqu’à 23h mais personne ne se soucie de la manière dont les employés vont rentrer chez eux. Une personne m’a ri au nez lorsque je lui ai affirmé qu’à défaut de transport, les entreprises devaient mettre à disposition des employées, un moyen pour les ramener chez eux.

La nuit autoritaire

Avant mon séjour, je n’avais pas du tout pris conscience de l’importance que les transports avaient en Albanie. Je n’avais donc pas imaginé à quel point les Albanais vivent isolés dans leurs villages, et par conséquent toutes les répercussions que cela pouvait avoir dans la société albanaise. Je décidais ainsi de mener mon enquête. Je voulais comprendre toutes les implications que les conditions géographiques et les transports pouvaient avoir au sein de ce peuple. Ma prochaine chronique fera précisément suite à celle-ci. Je vous présenterai plus en détails le fonctionnement des transports et surtout les conséquences qu’ils ont dans la société albanaise. Dès que la nuit tombe en Albanie, les transports ne fonctionnent plus et le pays s’éteint peu à peu. J’ai toujours trouvé que les Albanais avaient un lien particulier avec la nuit. Elle représente une crainte relativement forte. « Il ne faut pas sortir la nuit ; rien n’est sûr la nuit » me disait-on, ou encore : « Allons-y avant qu’il ne fasse nuit ! » Une de mes tantes me demanda un jour de la ramener chez la famille de son mari avant qu’il ne fasse nuit. Quand j’ai voulu savoir pourquoi, elle m’a simplement répondu que cela ne se faisait pas de rentrer après la nuit tombée. Il me semblait que rentrer la nuit c’est comme s’introduire en cachette, comme si on faisait quelque chose de mal que seul l’obscurité pouvait dissimuler. « La nuit n’a pas de yeux, mais elle a des oreilles. » ai-je entendu dirent parfois (Nata nuk ka sy por ka vesh). La nuit fige tout le pays et davantage en hiver lorsqu’elle tombe aux alentours de 16h. Il y a ici une atmosphère particulière pendant les heures sombres. J’évoquais par ailleurs cela dans ma septième chronique : « la Mélancolie contemplative ». Il y a cependant un certain nombre de jeunes qui pensent que la vie vaut la peine d’être vécu la nuit également. Mais alors sans moyen de transport comment aller voir un ami ? Comment échanger autrement que par les biais des réseaux sociaux ? Comment se forger une identité autre que celle de sa famille ? Comment peuvent-ils agir ? Comment peuvent-ils penser le monde enfermé à la maison le soir ? Mais pourquoi auraient-ils besoin de se voir le soir ? Ne le font-ils pas assez la journée ? Nous affirme le patriarche. Ce dernier est peut-être le seul à désirer ce cloisonnement, car tous les soirs, son œil veille confortablement sur tous les sujets qui dorment sous l’autorité de son toit.
Chapitre 10 : Immobilité spatiale

Chapitre 10 : Immobilité spatiale

Je crois que chaque Albanais qui part en vacances dans son bled se dit la même chose : « Sans voiture, on ne fait rien ! » Il était en effet inconcevable pour moi…

Notes

1. ↑ Bruce Lee est en réalité le fondateur de son propre art martial qui s’appelle le Jeet Kune Do, dans lequel il a intégré certaines techniques de Karaté. Cependant, son style est principalement tiré du Wing Chun, discipline qu’il pratiqua avec le dorénavant célèbre Yip Man.
2. ↑ Je sais que Bruce Lee est chinois et non japonais, mais vous comme moi savez que qu’ils sont tous… enfin vous voyez ce que je veux dire n’est-ce pas ?
NB : Je profite de cette occasion pour faire de la publicité à un nouveau club de Karaté. Le club s’appelle « Sanchin-power » et il a été créé par deux amis et moi-même en Août 2015. Nous serons heureux de vous accueillir et vous enseigner cet art de la baston qui nous passionne tant. Pour plus d’information, je vous recommande de visiter notre site web : sanchin-power.ch
    Chapitre 8 : Le suicide collectif

    Chapitre 8 : Le suicide collectif

    Vélo triste à Amsterdam — 2015 — l’edoniste.
    « Il aurait pu trouver mieux » (Ka mujt me gjetë ma mirë). Cette phrase résonnait dans toutes les bouches des membres de ma famille lorsqu’on venait d’apprendre les fiançailles d’un de mes cousins germains. Quelques jours plus tôt, ma tante avait appris la décision de son fils. Elle accourait précipitamment de Slovénie, tandis que j’apprenais, à la fois, la nouvelle de son arrivée et les fiançailles de mon cousin. Je suis donc parti les voir chez mes grands-parents afin d’accomplir mon devoir : les féliciter. Ma tante était là en compagnie de deux autres Érinyes, le visage perplexe et le front légèrement plissé. Les Érinyes c’est le nom que je donne à mes six tantes maternelles depuis que je suis en Albanie. Bien que les Érinyes soit au nombre de trois dans la mythologie grecque, ma famille à elle seule en compte deux fois plus. La tristesse avait envahi toutes mes tantes. La plus concernée éclatait en sanglot. Son fils de 22 ans s’était fiancé sous la pression de son père. De plus, sa future belle-fille ne correspondait pas aux normes de beauté requises pour le bel éphèbe qu’est, à ses yeux, son fils unique1. Elle acceptait finalement le choix de ce dernier, mais elle reprochait à son mari, qui ayant apprécié la famille de la jeune fille, avait fortement orienté le choix de son fils2. Il aurait pu trouver mieux dit-elle enfin. Les Érinyes hochaient affirmativement la tête, n’aidant pas leur sœur qui se répandait davantage en pleurs. Ainsi débutait sa vie de belle-mère… Toutes ces larmes, n’était-ce pas un peu exagéré ? Pleurait-elle vraiment par déception ? Mon avis est qu’elle venait de réaliser qu’elle avait d’une certaine manière perdu son fils. Ma tante, l’assistante nouvellement retraitée avait du mal avec l’idée que l’assisté change d’assistante. Je suis quand même très heureux que mon cousin ne parle pas français, car le qualifier d’assisté risquerait de changer abruptement mes rapports avec lui. Après, même s’il venait à comprendre le français, il y a honnêtement très peu de chances qu’il se mette à lire. Bon, je devrais quand même me préparer à cette éventualité. Je lui dirais que cela n’a rien de personnel… c’est tout un système tu vois (faire de grands geste avec les bras)… que je souhaite dénoncer… toi finalement (le regarder profondément dans les yeux), comme moi d’ailleurs (prendre un air solennel) tu n’es qu’une victime du défaillant système socio-éducatif albanais. Ce n’est pas de ta faute (lui caresser légèrement l’épaule) mais ne pas en parler, c’est éviter le problème… et cela il faut le faire pour le bien de notre nation (Oh oui le petit élan nationaliste mais pas trop).

    La jeunesse isolée

    Généralement les Albanais aiment parler. Celui qui sait faire la discussion (muhabet) est par ailleurs un ami valeureux. S’ils aiment bavarder, les Albanais ne sont cependant pas enclins à confier aux autres leurs problèmes et leurs difficultés. Avouer ses faiblesses et celles de sa famille signifie pour eux montrer des failles face à un monde extérieur (rrethi)3 qui selon eux, est hostile. En apparence, tout va bien dans le meilleur des mondes, alors que beaucoup de choses pourraient aller mieux. Ils n’ont pas alors la possibilité d’échapper au carcan familiale pour trouver des solutions extérieures. La société albanaise est conformiste. La différence et la diversité les effraient. Les autres peuvent êtres des dangers potentiels, et s’il faut tout de même les respecter, il faut d’autant plus s’en méfier. La famille et le clan agissent en faveur de cette conformité. Si même aujourd’hui, les clans ont disparus, il subsiste toujours une survivance d’anciennes coutumes et surtout, vis-à-vis de la société, un comportement tribal qui est profondément ancré dans les mœurs albanaises. Ainsi, lorsque les Albanais discutent entre eux, il n’y a que très peu d’échanges véritables. Et si bien même ces mentalités ont globalement changé auprès des plus jeunes, rien ne favorise l’échange. Les jeunes sont, depuis l’enfance, habitués à ne fréquenter que les membres de leur famille ou de leur clan. S’ils sortent du village ce n’est uniquement pour voir d’autres membres de leur famille, comme le village de naissance de leur mère par exemple ou encore celui de leurs tantes maternelles. La société albanaise est ainsi cloisonnée. Hormis à l’école, elle offre une place très étroite à l’amitié. Les jeunes ayant mis un terme à leur parcours scolaire, sont d’autant plus victimes de cet isolement, et ne parlons pas de jeunes femmes qui vivent recluses chez elles. Il est ainsi difficile pour les jeunes de préserver des relations amicales pérennes et profondes. Si cette mentalité féodale isolationniste est à l’origine du problème, c’est avant tout le manque ou plutôt l’inefficacité des moyens de transports qui paralyse la jeunesse et contribue ainsi à maintenir cet état de claustration. Je développerais par ailleurs ce point dans ma prochaine chronique. Concernant, ma tante j’ignore fondamentalement pourquoi les fiançailles de son fils l’ont rendu triste. Par contre, ce dont je suis certain, ce qu’elle n’a trouvé aucun interlocuteur pour confier véritablement sa peine. Les Érinyes, sont par définition des déesses persécutrices, et même si, celles-ci ont la particularité de ne pas toujours le faire exprès, elles sont incapables d’aider psychiquement une personne. Si les Albanais ressentent souvent le besoin de parler, ils sont malheureusement confinés à se confier à certain cercle uniquement. C’est pourquoi je profite pour lancer un appel à tous les psychologues qui pourraient me lire. Venez en Albanie ! Le peuple Albanais a besoin de vous ! Et pourquoi pas une thérapie de groupe ? Quoiqu’il en soit, ma tante a vraiment besoin d’aller voir un psychologue… mon cousin aussi d’ailleurs… et que dire de mon oncle, il ferait déprimer plus d’un psy… puis l’autre cousin, celui qui s’invente des relations sexuelles avec toutes les filles du pays, c’est toute une clinique qu’il lui faudrait. Ce dernier est par ailleurs un féministe, il m’a un jour avoué qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce que sa futur femme travaille et que lui reste à la maison pour garder les enfants. Mais quelle idée de génie ! C’est ce même féministe qui m’a un jour amené à l’insu de mon plein gré dans un bordel. Est-ce moi ou ai-je vraiment eu l’impression d’avoir vu apparaître un rictus sur le coin de votre bouche ? Vous ne croyez pas que c’était à l’insu de mon plein gré ? D’accord… Ah bon ? Si c’est comme ça, on stoppe tout ! On suspend la chronique ! Ne soyez pas étonnés, je ne vais tout de même pas accepter d’essuyer de telles accusations de votre part ! Voici donc les explications :

    Le lutin farceur

    C’était il y a 8 ans, je me souviens car cette histoire concerne aussi ce cousin que j’ai mentionné plus haut et qui vient de récemment se fiancer. Je me rappelle très bien car ce dernier avait 16 ans au moment du drame. Je reviens donc à ce cousin mythomane qui m’a emmené dans un bordel et que je vais à partir de maintenant appeler : l’amant-de-toutes-ces-femmes. Il m’appelle un soir pour sortir boire un verre. J’acceptais à condition de pouvoir amener deux autres cousins avec qui je passais la soirée, dont le cousin nouvellement fiancé que je vais appeler : le-cousin-qui-avait-16-ans-à-l’époque-mais-qui-vient-de-nouvellement-de-se-fiancer-et-dont-la-mère-est-imménsémment-triste. C’est un peu long non ? Je vais l’appeler autrement : le-cousin-fiancé ! Bon en même temps ces histoires sont absolument privées, elles concernent ma famille et moi-même, je ne vois pas pourquoi devrais-je vous raconter tout cela ! Barrez-vous bande de voyeurs ! Je n’ai aucune raison à me justifier sur le fait qu’un jour peut-être à l’insu ou pas de mon plein gré on m’a attiré dans un bordel ! Et puis si j’aimais ça hein ? Merde, j’ai des dédoublements de la personnalité je crois bien que je devrais aussi consulter un psy. Bon continuons notre histoire absolument époustouflante. L’amant-de-toutes-ces-femmes vient nous chercher en voiture et nous emmène dans un village voisin. Le prétendu bar se trouvait à l’étage, je suivis mon cousin qui apparemment connaissait bien les lieux, il ouvrit la porte et nous nous trouvâmes sous un nuage de fumée. La salle était pleine, que des hommes, entre quarante et cinquante ans. J’en connaissais certains qui venaient de mon village, je devinais cependant que la majeure partie était des Albanais de Suisse et d’Allemagne. Ils semblaient bien s’amuser, ils étaient éméchés, les bières planaient dans un flot continu de va-et-vient sur les plateaux des serveurs et les cigarettes se consumaient sur toutes les lèvres. Il y avait une ambiance étrange, inhabituel des bars que j’avais l’habitude de fréquenter, mais c’était surtout la moyenne d’âge qui m’intriguaient davantage. Je suivais innocemment mon cousin qui nous trouva finalement une table. C’est seulement lorsque je me suis assis que j’ai aperçu une dizaine de femmes assises, alignées le long du mur à droite de l’entrée. Je sais qu’habituellement dans les bars de campagne, il n’y a pas de femmes, ceci me mis la puce à l’oreille, je me retournais vers l’amant-de-toutes-ces-femmes. Il me regardait dans les yeux affalé sur sa chaise, le visage fier sur lequel il lui était impossible d’effacer son ignoble sourire de lutin farceur. Il avait déjà commandé à boire, je me fâchais contre lui. « Nous avons un gamin de 16 ans avec nous » lui dis-je ! « Sa mère le laisse à peine sortir et voilà où tu nous emmènes » ! Son sourire ne faisait que s’amplifier. J’exigeais qu’on finisse nos boissons et qu’on quitte les lieux. Entre temps, les filles se levèrent et se mirent à danser mains dans les mains tout autour de la salle comme on a l’habitude dans les Balkans. Je vis l’amant-de-toutes-ces-femmes partir plus loin souffler quelque chose à l’oreille d’une fille ! Qu’est-ce qu’il préparait encore ? Finalement les filles poursuivirent leurs danses tout en passant derrières les chaises des clients. Lorsque la complice passait derrière le cousin-fiancé, elle se pencha sur lui et d’un geste très tendre lui caressa l’oreille, puis elle s’en alla continuer sa danse. Le visage du cousin-fiancé vira au rouge en un éclair ! L’amant-de-toutes-ces-femmes éclata de rire, ses yeux devinrent humide, il ne pouvait retenir son rire fier et narquois. Lorsque j’ai vu le visage rouge de mon cousin puis l’autre qui éclatait de rire, j’ai honnêtement eu beaucoup de mal à ne pas rire. Dans la voiture, je m’excitais contre l’amant-de-toutes-ces-femmes. Je lui recommandais de nous emmener dans un lieu plus convenable. Il nous emmena alors dans un autre bar. Lorsque nous sommes entrés dans ce dernier, la même catastrophe avait lieu, à la différence près que les filles étaient déjà en train de danser. Je me mis alors à l’injurier, lui affirmant sévèrement que j’en avais marre de ses blagues à la con. Il éclata de rire une fois de plus, il était heureux le petit lutin !

    La dépression

    Dans le chapitre précèdent j’évoquais ma mélancolie qui devait me servir d’introduction pour ce sujet. Mais à force de fréquenter les Albanais, je suis devenu absolument ridicule avec ma petite mélancolie à fixer les étoiles comme un idiot. En réalité, j’ai l’impression que beaucoup d’Albanais souffrent ici de dépression. N’étant pas psychiatre, je peux difficilement qualifier les Albanais comme étant un peuple dépressif. Cependant, je les trouve globalement tristes et malheureux. En tout cas, un profond mal-être les habite. Lorsqu’un évènement les rend tristes, c’est toute la mise en scène d’une tragédie grecque qui se met en branle. Et c’est peut-être parce que les Albanais ont été spectateurs de profonds drames qu’ils craignent justement qu’on les invite un jour sur scène. Le moindre malheur qui surgit est perçu comme une invitation sur cette scène macabre. Ils sont alors effrayés, comme s’ils avaient surpris le visage de Zeus sur les nuées, prêt à les punir à nouveau avec sa foudre. Même quand les Albanais marchent dans la rue, j’ai l’impression que la vie les pèse, qu’ils avancent poussant une brouette invisible contenant toutes les afflictions de leur existence. Les Albanais ont du mal définir ce qui les rends malheureux, ils ignorent même l’existence d’une raison à cela, car toutes notions psychiques sont ici absentes. Et si on les pousse dans leurs retranchements, ils concluent fatalement qu’ils sont voué à souffrir jusqu’à la fin de leur existence. Les notions de bonheurs et de malheurs sont ici uniquement liées aux biens matériels et à l’argent. Ils pensent à tort que la raison principale de leurs malheurs est le manque d’argent. Puis il est difficile de leur dire que l’argent ne fait pas le bonheur. Par ailleurs, je crois que ceux qui emploient ce proverbe n’ont généralement pas de problème d’argent. Pour ma part, je crois que les Albanais sont intérieurement triste car tout dans cette société les rends malheureux. Leurs valeurs et leurs traditions sont mises-à-mal face à un monde qui a changé. Une rupture s’est créée dans la société. Les plus anciens tentent de s’accrocher à d’anciennes traditions qui n’ont plus lieux d’êtres, tout en empêchant les plus jeunes d’assouvir leurs rêves. Quant à ces derniers, ils expérimentent le monde dans une société qui n’est pas armée pour protéger ses citoyens. Les jeunes veulent explorer et jouir pleinement de la liberté que ce nouveau monde leur offre tout en ignorant les risques que cela puisse représenter. Et il me semble que plus la famille est hostile à ce nouveau monde, plus le jeune désire braver les interdictions morales de la société albanaise. J’ai pu constater, par exemple, que la plupart des jeunes sont très peu informés en ce qui concerne les maladies sexuellement transmissibles. Les rapports sexuelles sont rarement protégés et lorsque j’ai évoqué avec certains le virus du VIH, la plupart des réactions ont été : Je n’ai aucun symptôme.

    La volonté disparue

    Si les Albanais me semblent tristes, c’est aussi parce que la politique est aujourd’hui parvenue à annihiler toute volonté en eux. Au Kosovo, cette volonté s’est peut-être en partie anéantie après qu’ils aient eu à tout reconstruire après la guerre en 1999. Alors qu’ils étaient enfin libérés du joug serbe, ils ne se doutaient pas qu’un autre pouvoir, une maladie virale et ravageuse allait les maintenir dans cet état misérable. Pour ma part, je nomme cette maladie : le néo-libéralisme. Puis l’indépendance du Kosovo pointait le bout de son nez. Ils retrouvaient une lueur d’espoir. Le Kosovo, en devenant un État indépendant, allait devenir un pays fort et serein, c’est du moins ce qu’ils croyaient. Le 17 février 2008, le Kosovo obtint l’indépendance tant attendue. Le pays pouvait enfin avoir un drapeau et une équipe de football. Quant aux Albanais, ils se bercèrent d’illusions quelques années encore. Quelle sera la prochaine étape ? Les politico-mafieux avaient déjà pensé à la solution : la libéralisation des visas. L’idée n’était pas de profiter des visas pour voyager mais pour s’échapper, quitter le Kosovo. Mais pour cela, le Kosovo n’avait pas besoin qu’il obtienne la libéralisation des visas, car ses habitants fuyaient déjà le pays. Entre octobre 2014 et mars 2015, on estime à plus de septante mille, le nombre d’Albanais du Kosovo ayant pris les chemins de l’exil. Ils avaient compris qu’il n’y avait pas de prochaine étape et ils ne pouvaient plus supporter les mensonges, tout espoir s’était envolé. Il fallait pourtant vivre et ils vécurent ainsi, passivement, attendant que les jours passent, délaissant leur existence au profit de leurs progénitures dont ils sont les esclaves. Les plus de 50 ans disent souvent ici et davantage lorsqu’il s’agit d’engagement politique : « Ce n’est pas de mon âge ! » Mais qu’est-ce qui est de leur âge ? La mort ? Oui la mort est de leur âge. Mais qu’ils meurent bon sang ! Je suis même prêt à les aider pour cela. Un ami me disait : Les vieux, il faudrait tous les tuer à la naissance ! C’est ainsi que meurent progressivement les Albanais. Kadaré avait raison, l’Albanie est le royaume d’Hadès. Ce pays est peuplé de fantômes et d’esprits éteints qui vaquent de café en café pour se rappeler parfois qu’une part en eux vit encore. Mais que faire avec ces morts-vivants ? Finalement ce ne sont pas des psychologues qu’il leur faut, mais des passeurs de la mort, des tueurs de zombies. Non, je crois avoir une meilleure idée pour mettre un terme à cette profonde dépression dans laquelle ils vivent. La seule issue serait que ces moribonds mettent fin à leurs jours. Mais même cela, ils ne le peuvent pas. Car se suicider c’est ternir la réputation de sa famille et de son clan. L’ancrage des valeurs sociales et familiales à une telle importance qu’il ne permet pas à un dépressif de mourir de son plein gré. Constatant cela, j’ai conclu que la seule solution serait un suicide collectif. Mais attention, pas celui d’un groupuscule comme celui de l’Ordre du Temple Solaire que Genève a connu, mais plus grand et majestueux : le suicide collectif d’un peuple.
    Chapitre 9 : L’autorité du toit

    Chapitre 9 : L’autorité du toit

    Lorsque je me suis installé en Albanie, je m’étais fixé comme objectif de me dépenser physiquement. J’avais du temps et de la place. Un grand salon vide devait me servir de salle…

    Notes

    1. ↑ Même si un enfant de sexe masculin a plusieurs sœurs, il est considéré comme un fils unique. Pour plus d’information, je vous invite à lire mon article « Et si la mère albanaise était une prostituée ? »
    2. ↑  Voici un extrait de mon article « Et si la mère albanaise était une prostituée ? » : Le père albanais n’a en effet jamais eu la liberté de choisir son épouse, par contre il possède la liberté de choisir celle de son fils. Dissimulé derrière la relation de servitude qui le relie à sa bru, il pourra goûter au plaisir ostentatoire de la voir se mouvoir devant lui et par moment se permettre un arrêt sur image sur son arrière-train. Pourrait-on voir en cela une sorte de relation sexuelle par procuration à travers le fils, du père avec sa belle-fille ?
    3. ↑ Rrethi signifie l’entourage, non pas familial, mais relativement proche, c’est-à-dire : les voisins, les villageois. Dans ce contexte, j’ai décidé d’appeler ça : le monde extérieur.
    4. ↑ Selon l’article traduit de l’anglais à l’albanais « Si e ndërtoi Përëndimi një shtet të dështuar në Kosovë » de Aidan Hehir.
    Chapitre 7 : Mélancolie contemplative

    Chapitre 7 : Mélancolie contemplative

    Y’en a quand même des étoiles — l’edoniste — 2013

    Sortez les mouchoirs, nous allons pleurer ! Cette chronique sera un éloge de la mélancolie. Je suis plutôt quelqu’un de mélancolique, j’aime me complaindre et maudire la terre entière. J’essaie de conjurer le sort que celle-ci m’a réservé devant un verre de whisky, tout en écoutant l’ivrogne de Jacques BrelÔ comme je me sens exister bon Dieu ! Victor Hugo écrivait que la mélancolie c’est le bonheur d’être triste. (Merci Évène). Je crois qu’en effet ceci décrit l’essence même du mélancolique, son style de vie. Le bonheur d’être triste pour un mélancolique c’est d’être dans l’attente du bonheur. Le mélancolique n’apprécie pas le bonheur en soi, mais l’idée du bonheur qu’il conçoit et espère ressentir en étant triste. Il préfère la morosité à la gaieté. Et lorsqu’il accepte enfin de profiter d’instants heureux, il va contenir sa joie afin de ne pas se laisser emporter par l’euphorie. La joie est toujours trop éphémère et le mélancolique ne doit pas s’habituer au bonheur, mais se préparer aux instants tristes qui vont le suivre. Comme ces enfants l’été, qui après une semaine de vacances, pensent déjà à la rentrée scolaire. On peut reconnaître un mélancolique à son aspect physique. Si parfois ses cheveux sont longs, ils sont surtout gras. S’il porte des chemises, celles-ci sont généralement sales et froissées. Et s’il est parfois vêtu comme un dandy c’est parce qu’il est en train de jouir d’un bref plaisir vestimentaire. La tenue préférée du mélancolique est le pyjama, car il lui rappelle sa passivité, son inertie. Et c’est dans son lit, qu’il confond parfois avec un cercueil, qu’il profite de ces moments de léthargie qu’il affectionne tant. La vie sociale du mélancolique est désastreuse, car il répand sa mélancolie aussi vite qu’une maladie contagieuse. Et s’il a tout de même des amis, il fait semblant de s’intéresser à leurs banals sujets de conversations pour continuer d’exister dans son entourage social. Le mélancolique possède le don de savoir se napper de mystère. Qu’est-ce qu’il se cache derrière cet écorché-vif ? Il y a tellement de souffrance dans ses yeux vifs et pétillants ! Que nous cache-t-il ? Quel est son secret ? En réalité, le seul mystère que dissimule le mélancolique c’est le fait que c’est encore sa mère qui repasse ses vêtements. Le mélancolique est arrogant et prétentieux, il se croit intouchable, car il se sait déjà mort. Il feint la souffrance, car il pense connaître la mort. Pour lui, le verbe souffrir est un euphémisme du verbe mourir. Il voit la mort partout, dans tout. Dans la naissance d’un enfant, il n’y voit que sa future et inévitable mort. La vie est un compte à rebours, une condamnation à mort. Les êtres humains ne sont que de sinistres squelettes dansant. Le mélancolique est aussi désinvolte et fataliste. Dust in the wind, all we are is dust in the windEt c’est parce qu’il sait qu’il n’est que poussière, qu’il aime contempler tout ce qui vit plus longtemps que lui. C’est en contemplant les montagnes, les vallées, les vieilles cités et surtout la voûte étoilée qu’il savoure sa courte existence. Ce n’est que face à l‘éternel, qu’il sent la vie parcourir son être. Car à l’échelle de l’immensité de l’univers, l’instant triste qui va suivre est irrémédiablement celui dont le mélancolique craint le plus : la mort.

    La nuit

    C’est en Albanie que j’ai appris ce qu’était la nuit. La véritable nuit noire. Pas une lumière, pas un lampadaire, pas un phare de voiture, et d’autant plus en hiver où la nuit s’empare et tue progressivement le jour à 16h lors du solstice d’hiver. On ne saurait distinguer une silhouette, mais une seule et unique ombre, celle qui plonge un pays entier dans la nuit et le silence le plus total. J’étais comme plongé deux-cent ans plus tôt, à une époque où l’électricité n’existait pas encore, je me baladais la nuit, le bras tendu au bout duquel je tenais une vielle lampe à gaz pour éclairer mes pas. Lorsque les coupures de courant intervenaient soudainement, je m’étonnais toujours de la promptitude avec laquelle les Albanais dégainaient leurs briquets, alors que je comprenais à peine ce qu’il s’était passé. L’Albanais éclaire plus vite que son ombre. En un rien de temps plusieurs bougies avaient été allumées, et je restais là stupéfait à les regarder se mouvoir dans l’obscurité. J’appréciais davantage ces moments, ma famille n’avait enfin plus les yeux rivés sur le téléviseur. Les voix se distinguaient plus clairement. On ne saurait réellement apprécier la voix de quelqu’un que dans le silence le plus complet. Nous nous regardions dans les yeux et nous nous entendions enfin. Puis, nous jouions aux cartes. Enfants, parents, tous participaient. Et même si mes cousins trichaient la plupart du temps, nous nous amusions et riions allégrement. La nuit m’a aussi offert un des plus beaux spectacles qu’il m’a été donné de voir : le ciel étoilé. C’est en Albanie que j’ai appris à observer et reconnaître les étoiles. Cela me semblait évident, seules dans ces contrées les Grecs avaient pu nommer les étoiles. Je retrouvais ainsi mes héros de la mythologie. C’est la belle Vénus qui ouvre la valse du ciel, nommée aussi étoile du Berger, elle est la première que l’on voit dans la naissante nuit. Plus tard, Castor et Pollux de la constellation des Gémeaux font leur apparition. Puis, la plus brillante, le chien d’Orion : Sirius, pointe son museau. Et encore d’autres, et d’autres, et d’autres… à n’en plus finir. Au mois d’Août, l’atmosphère terrestre rencontre les Perséides, c’est-à-dire les débris de la comète Swift-Tuttle. C’est lors de cette période estivale que j’ai eu la chance d’observer la plus belle des étoiles filantes, immense et d’une blancheur éclatante, elle avait traversé le ciel de part en part. C’est étrange qu’il faille que la nuit soit la plus obscure pour qu’on puisse y distinguer les étoiles. La terre et les étoiles ! Que me faut-il de plus ? Une vie plus simple à observer les étoiles, cultiver la terre et penser ; apprendre de nouvelles choses, mais surtout avoir le temps d’apprendre. Dans les Misérables, Victor Hugo, encore lui, y résume parfaitement ma pensée :

     « Un petit jardin pour se promener, et l’immensité pour rêver. À ses pieds ce qu’on peut cultiver et cueillir ; sur sa tête ce qu’on peut étudier et méditer ; quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. »

    Mea Culpa Oupa

    Cette chronique a pris une tournure absolument différente de celle escomptée à l’origine. Le sujet que je voulais aborder n’est d’ailleurs pas sans lien avec la mélancolie et la nuit qui devait me servir d’introduction. Cela tombe bien finalement, car ce chapitre est la seule, où je ne suis pas critique envers les Albanais. En lisant mes dernières chroniques, je me suis trouvé souvent très dur avec eux. J’ai parfois l’impression d’agir comme un impérialiste, sachant mieux penser qu’eux, mieux travailler et mieux agir. Cependant, depuis mon arrivé ici, beaucoup de choses me révoltent. La banalisation générale de l’injustice est certainement celle que j’arrive à supporter le moins. « C’est comme cela que ça fonctionne ici » me dit-on ! Ou encore « les Albanais sont ainsi, rien ne pourra les faire changer. » (Et voilà que je recommence). Je suis conscient que le peuple Albanais souffre de pauvreté, mais d’autres maux plus graves les empêchent d’aller vers l’avant. Je crois qu’il en est de même dans les autres pays balkaniques. S’il y a une empreinte yougoslave, j’ai constaté qu’une marque au fer rouge brûlait encore le corps balkanique, je veux parler de celui de l’Empire ottoman. Et ceci indépendamment du culte religieux auquel appartiennent ces peuples, il y a véritablement quelque chose qui unit et par conséquent divise, ces pays qui furent sous la domination des héritiers des Seldjoukides. Aux confins de l’Occident, la Slovénie et la Croatie ont partiellement échappé à cette emprise et c’est pourquoi aujourd’hui ces deux États sont plus proches d’une idéologie ou disons plutôt d’un esprit plus occidental. Ceci n’est qu’une hypothèse de ma part, mais j’ai la forte impression que sous l’autorité de la Sublime Porte, les peuples balkaniques se sont repliés sur eux-mêmes, se sont ancrés davantage dans leurs traditions médiévales, mais aussi dans le christianisme qui, face à la menace musulmane s’est trouvé une occasion pour répandre sa foi et accroître son pouvoir. Je pense que les pays balkaniques doivent dorénavant former de nouvelles identités politiques et se débarrasser de leurs anciens démons. Il me semble que le Kosovo est sur la bonne voie, il y a en tout cas un espoir, car le Mouvement pour l’Autodétermination (Lëvizja VETËVENDOSJE) souhaite créer une nouvelle ère politique qui à long terme servira d’exemple aux États voisins et élèvera ainsi le niveau politique dans toute la péninsule. Je suis optimiste n’est-ce pas ? Quoiqu’il en soit, je partage avec les membres de cette organisation l’idée d’un renouveau qui doit naître au sein même de la population albanaise. Pour cela les Albanais doivent pouvoir se remettre en question, comprendre qu’ils sont tout aussi responsables que les autorités qui les gouvernent. C’est pourquoi je continuerai à être critique envers la population albanaise sans toutefois, je l’espère, la stigmatiser. Je souhaite également connaître davantage le peuple Albanais, parcourir ses entrailles, y découvrir tous ses mystères. Les Albanais ne sont pas différents des autres peuples européens, seules les circonstances ont fait d’eux ce qu’ils sont aujourd’hui. C’est un peuple orphelin, isolé et sans repères ; qui a accepté contre son gré de subir des injustices ; qui s’est attaché à ses traditions, faute de ne pouvoir s’attacher à autre chose. Ces chroniques me servent aussi de défouloir, car depuis mon arrivé ici, les Albanais me font vraiment voir de toutes les couleurs. Je me questionnais dans le premier chapitre sur l’amour que l’on pouvait ressentir pour un pays. Aujourd’hui je suis encore incapable de vous fournir une réelle explication sur les motivations qui m’ont amené à m’investir autant pour ce pays. Ce dont je suis certain, c’est que je suis tombé amoureux de son histoire, de sa langue, de sa littérature et de certains aspects de sa culture. Et j’espère voir un jour ce pays vivre des jours plus paisibles. Je suis un idéaliste, il est vrai, un rêveur mais comme disait l’homme aux longs cheveux lisses et aux lunettes rondes :

    “You may say I’m a dreamer, but I’m not the only one.”

    Je hais ces tirades terriblement niaises parlant d’amour et d’idéal, tel les discours pâteux des films américains moyens où tous se lèvent dans un faux suspens pour y applaudir le héros. Je souhaitais toutefois fournir une explication pour vous faire croire que je suis humain et donc pourvu d’une âme pleine de compassion, d’amour, de générosité et mon cul sur la commode. Les valves de la satire sont à nouveaux ouvertes, alors continuons et passons à quelque chose de plus sérieux bon sang ! 

    Chapitre 8 : Le suicide collectif

    Chapitre 8 : Le suicide collectif

    Généralement les Albanais aiment parler. Celui qui sait faire la discussion (muhabet) est par ailleurs un ami valeureux. S’ils aiment bavarder, les Albanais ne sont cependant…

    Chapitre 6 : le pays de Picsou

    Chapitre 6 : le pays de Picsou

    Pièce de 5 lekë — 2016 — l’edoniste
    Étrangement, je me suis familiarisé à la multitude de choses qui heurtent les yeux en venant ici. D’abord, ce chaos identique qui règne dans les petites comme dans les grandes villes. La conduite musclée des Albanais a été une véritable épreuve à surmonter au quotidien. Puis avec le manque absolu de plan urbanistique, les constructions de maisons et de divers bâtiments foisonnent, sans contrôle, sans respect de l’espace public ni de l’environnement. Les immeubles sont laids, certains semblent anciens mais ils n’ont pas dix ans. On voit fréquemment des maisons laissées à l’abandon dont il ne subsiste que les murs. Et ce parpaing rouge des maisons en constructions agresse ostensiblement la vue. Certaines familles n’ont pas encore les moyens de finir les façades, tandis que d’autres sont bâties sans portes ni fenêtres, laissées ainsi depuis plusieurs mois. Parfois, on aperçoit des villas barricadées, coloriées et reluisantes ; les fenêtres sont fermées et les stores baissés ; on devine qu’il s’agit des maisons des Albanais de la diaspora. L’état des routes est déplorable, la chaussée est souvent déformée, curieusement pliée comme si des Titans l’avaient foulé. En campagne, il n’y a pas de trottoirs, la population marche bordant les routes. La nuit, il faut être très vigilant quand on roule en voiture, car on ne voit les passants et parfois des cyclistes qu’au dernier instant. Vers Prishtina, les habitants traversent la semi-autoroute à pied faute d’absence de ponts et de tunnels. Les enfants longent également cette même semi-autoroute pour se rendre à l’école. Les déchets sont là, fidèles accompagnateurs du voyageur, présent tout le long de la route. Les sachets plastiques de différentes couleurs ont parfois le talent de s’accrocher aux arbres et aux buissons, tels des boules de noël, un spectacle affligeant. Je me suis habitué à ces horreurs visuelles. L’œil ne les voit plus, comme l’oreille qui s’est habituée au tic-tac de la pendule. Les Albanais n’ont pas eu à s’y habituer, pour certains cela est synonyme de liberté et de progrès. Les hypermarchés ou supermarchés construits, parfois l’un à côté de l’autre, ces dix dernières années, sont vides, car surdimensionnés et en surnombre par rapport aux besoins des habitants. J’en ai dénombré exactement onze dans la ville de Prizren qui compte au grand maximum 200’000 habitants en prenant compte la périphérie1. Si les hypermarchés Albanais valent ceux des plus riches États européens, les stations-services sont, elles, de loin les plus huppées qu’il m’a été donné de voir. Voici mon expérience dans ces lieux d’opulence.
    Arbres de noël albanais — 2016 — l’edoniste.

    Jouissance à la pompe

    Elles brillent, étincellent le bitume grâce aux gigantesques enseignes leur faisant la réclame : les stations-services. Y entrer est ici un plaisir éphémère et croustillant, il faut arriver avec le réservoir vide pour en jouir le plus longtemps. Le client qui y entre est déjà confronté au choix innombrables des pompes à sa disposition. Tout ça rien que pour moi me suis-je dit la première fois que j’ai pénétré ces lieux. Après avoir fait mon choix, je m’affaisse dans mon siège, détache la ceinture et c’est détendu que j’abaisse la vitre. Le pompiste est là, attentif et impatient dans son splendide uniforme aux couleurs de la station : rouge vermillon, vert impérial, mais le rouge écarlate est de loin celui que je préfère. Sans plombs ou diesel questionne-il. J’aime répondre que je préfère le sans plomb, cela dure moins longtemps mais c’est plus puissant. Il n’y a là aucune ambigüité, il sait ce que je veux et il le saura pour la prochaine fois ! Plus qu’à fixer le montant de la transaction. La plupart des clients ne remplissent pas le réservoir, laissant ainsi les pompistes insatisfaits. Moi je veux tout, quitte à déborder. Lorsqu’enfin le tant attendu moment du plein arrive, le plaisir atteint son paroxysme. Je peux enfin apprécier visuellement ce bijou architectural que sont les stations-services albanaises. Certaines sont d’autant plus munies d’une supérette et d’un restaurant. Ô que je rêverais y diner tout en humant l’odeur du carburant, pour cela il faut payer plus cher et je ne peux m’y permettre, peut-être aurai-je, un jour, les moyens de m’aventurer dans ces recoins les plus sombres des stations-services. J’entends enfin le pompiste égoutter son tuyau dans mon réservoir, il a fini son affaire. Je n’ai pas honte de le dire, je me suis fréquemment rendu dans ces lieux. Jamais pour le plaisir, mais uniquement par besoin. Les stations-services pullulent sur les routes albanaises. Elles sont pour la plupart vides, car en abondance. Tout près de l’Aéroport de Prishtina, j’en ai vu trois immenses qui se suivaient. Si les Albanais peuvent bien se flatter d’une chose c’est bien cela. Jamais ils n’en manqueront, de plus, ils ont le luxe de pouvoir varier les plaisirs. J’en ai même aperçu qui viennent en couple, les coquins ! Je me demande d’ailleurs d’où provient le fond monétaire qui a permis l’édification de ces stations d’envergure. Peut-être du même fond illégal d’un commerce parallèle que vous aurez deviné en lisant ce paragraphe.

    Le western économique

    L’argent est un thème récurrent dans ces contrées. Il est temps de vous parler de l’expérience que j’ai eue avec la population sur ce sujet. Les Albanais sont principalement pauvres. En 2015, le produit intérieur brute par habitant à parité de pouvoir d’achat (PIB-PPA) est de 11’305 US dollar par année pour l’Albanie et de 9’712 pour le Kosovo (Classé 117ème et 129ème au monde). En Europe le Kosovo est le 2ème pays au PIB-PPA le plus bas, derrière l’Ukraine qui venait de sortir d’une crise de plus de 2 ans. Quant à l’Albanie, elle est 4ème derrière la Bosnie-Herzégovine2. On peut penser à tort en venant dans cette forêt de constructions que constitue l’Albanie, que la population n’est pas véritablement pauvre. Toutefois, si l’Albanie possède effectivement des richesses, elles sont très mal distribuées. Je n’ai pas pu vraiment constater la présence d’une classe moyenne en Albanie. Si elle existe, elle ne représente pas la majorité de la population, car on se rend compte très vite ici que les Albanais manquent généralement de moyens. Même si la présence de la diaspora représente un leurre, la classe riche est parfois visible, il s’agit principalement de patrons d’hôtels et de restaurants. Une autre classe, les ultra-riches, est encore plus visible, elle est composée d’anciens commandants de guerre convertie en politicards, mais aussi d’anciens politiciens issue de la nomenklatura qui sur le coup du changement brutal de système économique, à l’exemple de la Russie, ont su profiter des effets pervers de l’ultra-libéralisme qui sévit aujourd’hui dans l’ensemble de la péninsule balkanique3. Si ces oligarques pouvaient discrètement piquer dans la caisse de l’État pendant la période communiste, c’est avec le visage découvert et les sacoches vides qu’ils pillent la population dans ce western ultra-libéral albanais. Car c’est en effet, ce qu’est aujourd’hui le système économique albanais : un véritable western ultra-libéral dont les politico-mafieux sont à la fois shérif, gangster, juge, banquier et croque-mort. Et ce ne sont pas sur des poneys que s’amusent ces petits-enfants d’oligarques, mais c’est au guidon d’un quad qu’ils lèvent la poussière sur les routes de campagnes.

    Ma famille, mes voisins, mes emmerdes

    Depuis mon arrivée ici, certains membres de ma famille m’ont fréquemment demandé de leur prêter de l’argent. Ils promettent de me rendre la somme empruntée, mais les délais qu’ils fixent eux-mêmes sont rarement respectés. Je me suis alors retrouvé à courir derrière mes propres sous, me fâchant parfois sévèrement avec quelques-uns. Le sens de la propriété est également ici une chose très intéressante. Plusieurs fois, ils m’ont demandé, en fonction de leur estimation de la valeur de l’objet, que je leur donne ou leur prête mes biens. Mon appareil photo est le plus prisé. J’ai eu le malheur de révéler que je comptais m’offrir un nouveau téléphone, du coup celui que j’ai actuellement est déjà réservé par quelqu’un. La voiture que j’utilise est celle de mon père, celle-ci est constamment réclamée. Un cousin, un jour où j’étais chez lui, souhaitais que je la lui prête pour qu’il fasse une course. Je lui demandais alors pourquoi n’utilisait-il pas la sienne. Il m’a tout simplement répondu que la sienne n’avait plus d’essence. En janvier, j’ai dû changer les trop usés pneus d’hiver du véhicule, un oncle m’a demandé de lui refiler les anciens. Chose que j’ai acceptée. Cependant, le même jour mon père me téléphonait pour m’annoncer que je devais donner les pneus à un autre oncle qui lui avait demandé la même chose. Embarrassés, nous avons décidé pour ne pas faire de jaloux de garder les pneus usés. « Nous en avons encore besoin » leur avons-nous menti. Pour des raisons administratives, j’ai dû faire trois courts voyages en Suisse. Avant chaque départ, mes cousins réclamaient tous les objets que je n’emportais pas avec moi : ordinateur, appareil photo, haut-parleur sans fil. « Ne les laisse pas dans la maison » me disaient-ils, tu pourrais te faire cambrioler. « Vous êtes pire que des mendiants » leur disais-je. Quand je me suis offert un nouveau porte-monnaie, on m’a immédiatement demandé ce que je comptais faire de l’ancien. Curieusement, la seule chose qu’on ne me réclame pas ici, se sont mes livres, ça tombe bien, ce sont les choses les plus précieuses que je possède ici. (Ça fait genre j’m la pète un peu non ? Les précieux livres de l’écrivain ça fait cliché non ? Tant pis car ce n’est que la vérité). 
    Ça bosse dur — 2016 — l’edoniste.
    Le voisin qui est agriculteur m’a un jour demandé, s’il pouvait utiliser l’eau potable de mon évier extérieur pour arroser ses plantations. Surpris, je lui demandais pourquoi l’eau d’arrosage n’était pas disponible. Il me répondit qu’elle le serait dans deux semaines. J’ai éprouvé un réel sentiment de culpabilité à ce moment-là, car j’étais sur ma terrasse en train de tapoter mon clavier alors que lui, agriculteur trimait avec ses deux enfants sur le terrain d’à côté. La maison dans laquelle j’habite est entourée de terrains agricoles et il n’y a aucune séparation entre les terrains de nos voisins et celui de notre maison. Je me demande parfois ce qu’ils doivent se dire lorsqu’ils m’aperçoivent, seul en train de bouquiner ou devant mon écran d’ordinateur. Je sais qu’ils m’appellent djali i mësusit. Mon père était enseignant et cela signifie : le fils de l’enseignant. À vrai dire, je crois plutôt qu’ils m’appellent le Suisse. Et le Suisse tolère difficilement que l’on utilise de l’eau potable pour arroser les cultures. Je refusai en lui suggérant d’aller se plaindre à la mairie. J’ai surpris un jour ce même voisin dans mon jardin entrain de récupérer au sol les branches des arbres qui avaient été élagués. Pensant que j’étais parti plus longtemps, il ne m’a pas senti venir quand je lui ai demandé ce qu’il faisait. Il s’est relevé gêné, pris sur le fait. Il me dit tout naturellement qu’il avait besoin de quelques branches pour fabriquer ses serres. Il est très usant d’être pris ici pour un porte-monnaie ambulant. Le Suisse ne manque de rien, il a de l’argent doivent-ils se dire. Et en effet sur le ton de la rigolade, on m’a déjà rétorqué : Jeton në Zvicër, ke pare (Tu vis en Suisse, t’as de l’argent). Je suis venu vivre en effet 10 mois en Albanie, cela éveille évidemment la curiosité des villageois concernant ma subsistance. Lorsque mes parents sont venus me rendre visite, ils m’ont révélé que j’avais en effet éveillé leur curiosité. Ils se demandent pourquoi j’ai quitté la Suisse. Certains pensent que je travaille pour un journal suisse ou que j’ai été engagé par le Mouvement pour l’Autodétermination (Lëvizja Vetëvendosje), parce que les villageois m’ont aperçu en compagnie de certains membres connus de cette organisation. J’ai remarqué qu’il y a un certain malaise lorsqu’on évoque la pauvreté en Albanie. Pendant la guerre du Kosovo, l’armée serbe a dépouillé tout ce qu’elle pouvait des richesses que les Albanais possédaient : Argent, or et bijoux. Il y a parfois une nostalgie de cette époque où ils possédaient plus d’argent, une fierté d’une gloire passée qui les paralyse de toutes actions politiques et les empêchent de se projeter dans un éventuel avenir plus prospère. J’ai constaté que les Albanais ressentaient une véritable honte à révéler qu’ils manquent de moyens. La crainte de faire pitié ; la peur du déshonneur, celui peut-être de ne pas avoir su tenir son rang et le sentiment d’avoir un jour raté le coche ; tout cela mis en évidence face aux autres, face aux nouveaux riches, face aux exilés de Suisse ou d’Allemagne qui viennent y exhiber l’étendue de leurs richesses.

    Petite séquence émotion

    Est-ce qu’il y a d’autres Albanais qui vivent en Suisse ou ailleurs qui ont un sentiment de culpabilité en venant en Albanie ? Pour ma part cette émotion est très forte. Est-ce peut-être dans le but de supprimer cette culpabilité que j’ai décidé de m’engager politiquement dans ce pays ? Je crois que ce n’est pas totalement faux, mais il y a aussi d’autres raisons, dont seul la psychanalyse saura peut-être répondre. Je pense pourtant avoir une petite idée. D’une certaine manière, je peux dire que j’ai vu naître l’Albanie. J’ai vu l’Albanie sortir du communisme et le Kosovo sortir de la guerre contre la Serbie. Il fallait alors tout reconstruire et je regrette de ne pas avoir pris part à cette reconstruction car les fondations de ces deux États sont mauvaises. Je crois qu’aujourd’hui il est encore possible de tout reconstruire. Enfant, je disais à ma mère que je voulais une grande maison pour y accueillir la famille de mon père et celle de ma mère. Aujourd’hui, je suis persuadé qu’il faut fonder une seule maison et non pas pour des raisons émotionnelles, non pas pour exaucer mon rêve d’unir mes deux familles, mais principalement pour des raisons économiques. Ce n’est que grâce à l’Italie unie de Garibaldi que ce pays est tel qu’il est aujourd’hui, ce n’est que grâce à l’Allemagne unie que ce pays est tel qu’il est aujourd’hui. Vous aurez compris en lisant mes chroniques que j’emploi le mot Albanie pour désigner l’Albanie et le Kosovo. Aujourd’hui, l’Union Européenne tente de construire un kosovarisme, cela représente un réel danger pour moi, car il divise la population albanaise, mais aussi l’histoire, la langue et la culture.

    Notes

    1. ↑ J’en ai dénombré exactement 11 : 6 Viva, 2 Abi, 1 ETC, 1 Emona-city et 1 Kastrati.
    2. ↑ À ce sujet, je conseille vivement la lecture de : La Grande Désillusion de Joseph E. Stiglitz (Prix Nobel d’économie en 2001).
    3. ↑  Données consultées sur la page web de la Banque Mondiale le 17 juin 2016 : http://donnees.banquemondiale.org/
      Chapitre 5 : Dieu m’habite

      Chapitre 5 : Dieu m’habite

       « Tout le monde dit : « Dieu est grand ! Dieu est grand ! » Mais cela dépend combien il mesure. S’il ne mesure pas plus de 184 centimètres, on ne peut pas dire qu’il soit plus grand que moi. »
       « Je suis athée, Dieu Merci. » Marc-Gilbert Sauvageon.
       « Dieu a de beaux saints. » Ylipe.
       « Dieu a dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » D’abord, Dieu ou pas, j’ai horreur   qu’on me tutoie… » Pierre Desproges.
       « La religion de l’Albanais est l’Albanité1. » Pashko Vasa.
      « La cathédrale orthodoxe de Korçe. » — 2016 — l’edoniste.

      Lorsque les questions religieuses se glissent dans une conversation, je me définis généralement comme agnostique. Cependant, si mon interlocuteur, en Suisse, est partisan de l’Union Démocratique du Centre, je préfère me présenter à lui comme étant de croyance islamique. Cela jette souvent un froid brévinois (restons suisse) et je me délecte davantage du spectacle grotesque que constituent ses explications politiques, usant de détours parfois subtiles afin d’éviter de révéler son racisme latent. En Albanie, j’agis presque de la même manière. Voici donc, l’occasion de vous parler de ce sujet absolument inévitable dans ces contrées : Dieu.

      Les défenseurs de l’Albanité

      La plupart des Albanais que je côtoie ici sont musulmans et il m’est arrivé parfois d’entendre des absurdités à propos des chrétiens. Dans ces moments, j’aime leur dire que les Albanais chrétiens sont plus albanais que les Albanais musulmans, car les premiers n’ont pas changé de religion pour se soumettre à l’empire ottoman. Je vous l’accorde cet argument est fallacieux, raccourci et dépourvu de sens profond, mais il possède la qualité de vigoureusement emmerder mes détracteurs et cela vaut la peine de sacrifier tout argument construit et recevable au monde. Les critiques qu’essuient ici les chrétiens sont pour la plupart liés au patriotisme, on leur reproche leur assimilation aux Slaves notamment en Macédoine et aux Grecs au sud de l’Albanie. Les musulmans seraient ainsi, selon eux, les grands défenseurs de l’Albanité. Sans l’islam, la langue albanaise et les Albanais auraient disparus. Cet argument est à mon avis, aussi invraisemblable que le mien tout précédemment. Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire religieuse albanaise, mais je suis convaincu, que l’absence jusqu’en 1908, d’une église autocéphale n’a pas joué en la faveur des Albanais qui se sont progressivement convertis à l’islam pendant la domination ottomane2. Ce terrain marécageux réacquiert cependant de circonspectes études, et ne peut ainsi laisser place à de quelconques appréciations et préjugés.

      Cloué

      Lorsque l’on tente de me convaincre du bienfait de l’islam en Albanie, je me rappelle toujours d’une rencontre à Genève, il y a un peu plus de deux ans. J’avais fait la connaissance de deux Albanais originaire de la ville de Shkup. Leur tenue vestimentaire indiquait assez facilement qu’ils n’étaient pas du genre à rater une prière journalière. Ils m’avaient demandé comment je trouvais la ville. Le vieux bazar possède un charme fou, leur disais-je, mais le reste de la ville a été gâché par la construction de statues de personnages grecs de l’antiquité tels qu’Alexandre le Grand et Phillippe II, usurpant ainsi l’histoire de la Grèce, mais aussi de l’Albanie. L’un d’eux m’interrompait, je me souviens précisément de ses paroles : Mais tout ça c’était avant le prophète Mahomet ? Je faisais oui de la tête, puis il ajoutait : « Mais alors ce n’est pas important ! » J’étais cloué, comme Jésus, aurais-je voulu lui dire, mais comme ce dernier est aussi antérieur à Mahomet cela n’aurait eu aucune importance pour ce défenseur de l’Albanité.

      Tabou

      La religion est un thème qui revient sans cesse ici. Toutefois, la pluralité des religions albanaises n’a pas une importance particulière aux yeux des Albanais. La tolérance religieuse albanaise est une chose dont je suis assez fier et lorsque j’aperçois un cloché érigé à côté d’un minaret, il m’est difficile de ne pas penser à l’initiative populaire, approuvée en 2009, contre la construction des minarets en Suisse. Mais finalement lorsque je réfléchis à cette tolérance religieuse albanaise, je crois qu’elle existe uniquement à travers l’idée de Dieu. Le fait de croire simplement en Dieu met ici tout le monde d’accord. Les religions en soi sont méconnues, comment peut-on être intolérant envers quelque chose qu’on ne connait pas ? Comment peut-on être intolérant envers quelqu’un qui comme soi-même croit aussi en Dieu ? En réalité, les Albanais ne sont pas tolérants envers les croyances des autres, car s’ils l’étaient vraiment, ils le seraient tout autant à l’égard des athées. Toutes réflexions pouvant mettre en doute l’existence de Dieu est ici inconcevable. Ceci possède le don d’exacerber en moi mon athéisme.

      En venant ici, j’ai adhéré au Mouvement pour l’Autodétermination (Lëvizja Vetëvendosje). Je me suis fait plusieurs amis, parmi eux, un athée et une agnostique. Cet ami athée s’est trouvé être originaire du village de ma mère, où il milite pour le Mouvement. Un jour, un de mes cousins qui croit en Dieu, cet ami athée et moi-même prenions un verre dans le bistrot du village. Ce soir-là, le local se trouvait être bondé de monde. Pour je ne sais quelle raison, nous nous sommes mis à parler de Dieu. Puis, lorsque j’ai évoqué l’athéisme, mon cousin et l’ami du Mouvement m’ont fait comprendre que je devais me taire. Agacé, je continuais de plus belle en élevant la voix. Les deux s’agitaient sur leurs chaises faisant des gestes avec leurs mains afin que je baisse le ton. « Ne parle pas de ça ici ! » Chuchotaient-ils. « Est-ce si dramatique que ça d’être athée ici ? » leur rétorquais-je. Je ne m’apprêtais ni à envahir la Pologne, ni à monter un attentat terroriste, je donnais seulement mon avis. L’ami du Mouvement partageait mon opinion, mais il ne pouvait crier sur tous les toits qu’il était athée. Grâce à ses convictions politiques, il était parvenu à attirer des habitants du village dans le Mouvement. Révéler ouvertement son athéisme signifiait la perte de toute crédibilité envers tous ceux qu’il avait convaincus et mais aussi le respect de tout le village en entier. Je comprenais son avis, tout autant que je regrettais que la société albanaise l’oblige à cette conformité. Pour ma part, je me moque de la crédibilité que m’accordent les villageois. Je criais alors d’autant plus fort : « Je n’en ai rien à foutre que vous soyez croyants ! Dieu n’existe pas ! » Si en Suisse, je suis un musulman confirmé, en Albanie je préfère être un athée fondamentaliste. Je crois que maintenant, il est utile de vous fournir des explications sur mon parcours religieux. Je raffole à l’idée de vous parler de ma vie, vous le savez déjà.

      « Mosquée Hadumi à Gjakovë. » — 2013 — l’edoniste.

      Il était une fois un musulman

      Je suis né musulman. Ce qui ne signifie pas que je suis arrivé au monde avec un chapelet à 99 perles entre les mains et une chachia sur la tête. Mes parents, des déistes qui s’ignorent, me disait seulement que je ne devais pas manger du cochon à l’école. Je ne savais pas encore que j’étais musulman, mais j’appliquais manu militari cet ordre. Cela a eu une influence considérable dans mon rapport avec l’animal, je n’ai par exemple jamais eu le courage de voir le film Babe, le cochon. Cette bête m’inspirait un profond dégout et je ne comprenais pas les enfants qui lui exprimaient de la tendresse. De plus, la vision d’une tirelire me répugnait, et je crois que cela arrangeait bien mes parents que je n’en réclamasse pas. Pourtant, le pire c’était le jour où un camarade de classe m’a demandé quels étaient les cadeaux que j’avais reçu pour Noël. Je saisissais l’entourloupe, on ne m’avait rien offert du tout, mes parents m’avaient arnaqué ! Je devais savoir pourquoi ! Je fonçai sur eux, prêt à entamer le plus ignoble des interrogatoires, je ne leur proposai pas d’avocats, ils ne le méritaient pas. Je posai mon buste sur la table, approchant mon visage à deux centimètres du leur, usant de cette manière toute la pression psychologique que le poids de mon corps pouvait m’offrir. Assis sur ma chaise, j’étais prêt à bondir, mes collègues policiers m’observaient derrière le miroir semi-réfléchissant, admiratifs mais effrayés par la probabilité d’un dénouement d’une extrême violence, ils étaient prêts à entrer en scène pour empêcher tout débordement. Et moi devant les coupables certains, le visage lugubre et le ton sévère, je questionnais, en orientant fermement mon index dans leur direction avec un léger mouvement de haut en bas : Pourquoi ? La réponse tomba : « Tu es musulman fils ! » Musulman ? Mais c’est trop cool ! Je venais d’apprendre l’existence de ma religion. J’étais différent ! Plus tard, j’apprenais l’existence de Dieu, c’était formidable toutes ces connaissances ! Tout allait bien, jusqu’au jour où mon père est venu solennellement me révéler quelque chose d’important. Dieu en voulait à mon pénis. Heureusement, il ne le voulait pas entièrement, mais juste un bout apparemment inutile. J’étais effrayé, car je tenais à mon zizi et j’imagine que si j’avais su plus tard qu’il me servirait à autre chose que d’uriner, je n’aurais jamais accepté cette offrande épidermique. Qu’est-il advenu de mon prépuce ? Avouez que cela ferait un très joli titre pour une œuvre philosophique ? Penseriez-vous qu’en lisant cette chronique, j’allais évoquer mon organe génital ? Pourtant c’était clair depuis le début, si vous n’aviez pas saisi, relisez le titre de la chronique vous comprendrez mieux. 😉

       Théocide

      Après cela évidemment, je pensais en avoir assez donné au Dieu Tout-Puissant. Du reste, j’avais plutôt perdu confiance en lui, rien ne serait plus comme avant. À l’adolescence, j’ai remis en question son existence, j’ai tué Dieu dans ma pensée et je constatai que cela ne changeait absolument à ma vie et ni à celle de ma famille, je devenais athée. Plus tard encore, à un âge où on se heurte aux interrogations métaphysiques et lorsque ma pensée commençait à se structurer je regrettais presque ce théocide. S’interroger sur Dieu c’est se questionner sur l’existence, et je ne voulais pas annihiler ma spiritualité. Dieu tel le phénix revenait peu à peu de ses cendres. Le reproche que je fais aux athées, peut-être à tort, c’est de rejeter tout concept métaphysique de Dieu. Par ailleurs, Pierre Dac, un écrivain et comédien français disait : « Être athée c’est croire qu’on ne croit pas. » Je refusais ainsi toute croyance infondée, je devenais agnostique. En effet, aujourd’hui, nous ne possédons pas la preuve indubitable de son inexistence, l’affirmer serait donc scientifiquement une erreur. Être agnostique, c’est appliquer la théorie du doute méthodique de Descartes, même si ce dernier est un mauvais exemple, car il était un fervent croyant de Dieu. Le doute méthodique consiste à ne rien croire tant qu’on ne peut le concevoir clairement et distinctement. Je dois avouer qu’il m’est difficile d’être agnostique, être constamment habité par le doute n’est pas une tâche facile. À ce jour, si je devais me définir plus précisément, je dirais que je suis un agnostique-athée. C’est-à-dire que je pense que Dieu n’existe pas mais je n’en suis pas certain.

      Concernant les athées, je crois qu’il y a parfois un amalgame entre leur athéisme en soi et la négation du Dieu sur lesquels se fondent les religions monothéistes. Comme les athées, je refuse ce Dieu moral issu du monothéisme. Et en effet, en Albanie, je me rends compte que Dieu est uniquement moral. Les bons actes des êtres humains seront récompensés dans l’au-delà et quant aux mauvais actes, ils seront punis dans ce monde mais également dans l’autre. Lorsque quelqu’un souffre d’une maladie ou un malheur tombe sur la famille de quelqu’un et qu’accessoirement celui-ci n’est pas apprécié, j’entends souvent : « Ja ka çu Zoti. » (« C’est Dieu qui le lui a envoyé. ») Ou encore : « p’e paguan. » (Il paie) de ses mauvais actes. En Albanie, je suis athée parce que je veux leur montrer que l’on peut mettre en doute l’existence de Dieu et surtout que le sort que ce prétendu Dieu nous réserve n’a rien à voir avec les actions que nous entreprenons.

      J’ai récemment assisté à une conférence d’un philosophe albanais du nom d’Elvis Hoxha. Vers la fin, il nous dit apprécier le concept de Dieu sur le plan de la transcendance. J’ai trouvé cette idée intéressante, car je pense que nous vivons une période de crise spirituelle. Je crois que l’idée de Dieu permettait d’autoréguler la société, sur de mauvaises bases il est vrai, tel que la peur du châtiment et la crainte d’une punition éternelle dans l’autre monde3. Si nous avons tué Dieu, nous ne l’avons pas remplacé, encore fut-il nécessaire de le remplacer, comme nous le rappelle Mikhaïl Bakounine : « Si Dieu existait réellement, il serait nécessaire de le supprimer. »

      « La cathédrale orthodoxe de Korçe. » — 2016 — l’edoniste.

      Le nouvel humoriste albanais

      Je ne pensais pas que « Dieu m’habite » allait être un si long texte. Et pourtant je ne peux m’empêcher de vous raconter deux petites anecdotes. Voici la première : je surpris un jour mes grands-parents en train d’écouter à la télévision l’imam Shefqet Krasniqi. Je connaissais ce dernier que très vaguement, je saisi alors l’occasion de l’écouter. Il répondait à des questions que des internautes lui posaient du genre : « doit-on voiler sa femme ? Ou une femme peut-elle porter des pantalons ? » Les réponses à double sens étaient mémorables. Il est inutile de vous décrire ses réponses vides de sens et de références, mais un moment j’ai laissé échapper un rire, puis je ne pouvais plus me retenir, j’éclatais de rire sous le regard ébahis de mes grands-parents. Depuis, j’ai monté une petite blague que je raconte ici à mes amis. J’ai découvert un nouvel et excellent humoriste albanais à la télévision leur, dis-je. Qui est-il ? me demande-t-on. Je ne sais plus, mais chaque phrase qui sortait de sa bouche me faisait tordre de rire. Ah oui ! Shefqet Krasniqi leur disais-je finalement. Cela faisait mouche à chaque fois. Plus sérieusement, on m’a proposé d’assister aux enseignements d’un imam à Prizren. Je regrette de ne pas encore y être allé, car j’aurais bien voulu savoir ce que transmettent les imams, puis de quelle manière ils s’y prennent.

      La seconde anecdote : nous allions à la montagne en voiture avec trois de mes cousins. Chemin faisant, j’aperçois une petite maisonnette. Regardez, disais-je, on dirait des toilettes publiques. Mes trois cousins offusqués me corrigeaient immédiatement : « Mais qu’est-ce que tu racontes ! C’est un tekke ! » Aussi appelés Khanqah, les tekkes sont de lieux de cultes pour les musulmans soufis. À ce moment-là, ce n’était pas un blague que je faisais, je pensais réellement qu’il s’agissait de toilettes publiques. Mais ma réponse ne se fit pas attendre. Les mosquées, les tekkes, les églises, les synagogues et les toilettes, c’est du pareil au même. Savez-vous pourquoi ? Leur demandais-je.Sepse aty krejt shkojnë për mi hek të kqiat. (Parce qu’ils vont tous dans ces lieux pour enlever le mal en eux.)

      Chapitre 6 : le pays de Picsou

      Chapitre 6 : le pays de Picsou

      Étrangement, je me suis familiarisé à la multitude de choses qui heurtent les yeux en venant ici. D’abord, ce chaos identique qui règne dans les petites comme dans les grandes villes.

      Notes

      1. ↑ Aussi traduit par : « La religion de l’Albanais est l’Albanie. » En langue original : « Feja e shqiptarit është shqiptaria. »
      2. ↑ Serge Métais, Histoire des Albanais : Des Illyriens à l’indépendance du Kosovo, Édition Fayard, 2006, p.238.
      3. ↑ À cet effet, je vous invite à découvrir ici l’histoire de l’anneau de Gygès de Platon.