Chapitre 4 : la nation des chiens

Chapitre 4 : la nation des chiens

« Dingo » — 2016 — l’edoniste.

En rendant visite à mes grands-parents maternels, je n’avais pas remarqué qu’une boule de poil beige rôdait dans le jardin. J’avais pourtant été averti : quelques mois auparavant, ma famille avait adopté un chiot. Plus tard dans la soirée, alors que je m’apprêtais à retourner chez moi, la bête se jeta sur moi. Je reculai à demi effrayé (car un Albanais n’a jamais complètement peur). Sa grosse mâchoire me saisit la cheville. Je sentis ses canines presser ma peau, mais il ne mordit pas. Soulagé, je finis par comprendre qu’il voulait jouer. Dingo est un chiot de 9 mois, mais il possède la taille d’un labrador adulte, environ 60 cm de hauteur. Depuis notre première rencontre, nous nous sommes réciproquement apprivoisés. Le soir, mon oncle le détache et il le laisse se balader dans la cour. Le plus souvent, le chien se terre à côté de la porte d’entrée, où il a pris l’habitude de tendre une patte à chaque membre de la famille qui entre dans la maison. J’ai aussi pris cette amusante habitude : je lui tends ma main et lui fais une petite caresse juste avant de franchir le seuil de la porte d’entrée. Une de mes cousines, âgée de 13 ans, s’est complètement éprise de lui. Dingo est devenu son principal sujet de conversation. Il y a quelques jours, elle a prétexté à l’école avoir oublié un cahier scolaire pour aller vérifier si le chiot était dans la cour, car ce matin-là, elle s’était inquiétée de ne pas l’avoir aperçu. Les Albanais appellent cette race de chien « qen i sharrit » (qen = chien). Le Sharri est une chaîne de montagne couvrant principalement le sud-est du Kosovo, le nord-ouest de la Macédoine et le nord-est de l’Albanie. On m’a appris que lors de la floraison printanière, le reflet des montagnes revêt une vive couleur dorée, d’où son nom en albanais « Ari » signifiant or et qui serait à l’origine du nom Sharri1.

Dingo est devenu si important dans la famille, que j’ai décidé de me renseigner davantage à propos de cet animal. Je vous le concède immédiatement, le web ne fournit que très peu d’information à propos de cette race de chien. La page Wikipédia est la plus complète à ce sujet. Cette race est, comme on m’en avait très justement informé, utilisée comme chien de berger et chien de garde. J’ai souhaité ensuite connaître le nom de la race du chien en français, pour cela je devais savoir quelle était sa véritable dénomination en albanais. Ceux que j’ai questionné m’ont dit que cette bête venait exclusivement de la région montagneuse du Sharri, information qui se révéla être véridique. J’ai ensuite découvert que les Albanais avaient deux appellations pour cette race : celle citée plus haut, chien de Sharri et chien illyrien. J’ai découvert, avec étonnement, que cette race de chien descendrait du Molosse d’Épire, à noter par ailleurs qu’une tribu illyrienne se nommait les Molosses en référence à la race de l’animal (Olympias, la mère d’Alexandre le Grand, faisait partie de cette tribu). Le chien du Sharri aurait une morphologie semblable à son ancêtre de l’Antiquité et ceci expliquerait son nom de chien illyrien. Cependant, cette dernière appellation est devenue caduque depuis 1957. En effet, suite à une requête de la Fédération Cynologique Yougoslave auprès de la Fédération Cynologique Internationale, la race est officiellement nommée : Chien de Berger Yougoslave de Charplanina2.

Pour les Macédoniens-slaves cet animal est un chien de berger macédonien. Il ne serait pas étonnant que cette dernière appellation devienne à l’avenir officielle puisque la Yougoslavie n’existe plus et que la Macédoine est membre de la Fédération Cynologique Internationale. À ce propos, je n’ai pas été étonné de constater que ni le Kosovo, ni l’Albanie ne soient membres de cette Fédération, alors que, mis à part le Royaume-Uni curieusement, tous les pays européens en sont membres ou partenaires3. Lorsque j’ai fait part de cette histoire à un ami, celui-ci m’a raconté qu’un jour, alors qu’il se promenait en Suisse, il se trouva face à un chien de cette race qu’il connaissait bien. Il aborda alors le maître pour s’enquérir de la race du chien. Malheureusement il ne reçut pas la réponse espérée, puisque le maître lui répondit que c’était un chien yougoslave. 

Dans les Balkans, il y a un véritable complexe de l’ancienneté. Il est impératif de savoir qui est arrivé le premier pour asseoir sa légitimité en tant que peuple dans cette poudrière que sont les Balkans4. Dans la péninsule, l’existence du plus ancien prévaut sur celle du nouvel arrivant. Des rémanences probables de la féodalité, où le plus ancien, le patriarche, possédait les pleins pouvoirs dans un clan ou une famille. À l’échelle des Balkans, le même jeu aberrant se poursuit, à la seule différence que, quand bien même un peuple se trouverait être plus ancien, cela ne changerait absolument rien au contexte politique de la région. Imaginons par exemple un congrès d’une centaine d’historiens venus des quatre coins du monde pour affirmer à l’unanimité que le plus vieux peuple des Balkans serait le peuple albanais. Cela en galvaniserait plus d’un, il est vrai, et je pourrais me vanter auprès de mes amis, mais cela ne résoudrait aucun conflit ethnique. Peut-être qu’après cette révélation, les plus chauvins des Albanais espéreraient voir les Slaves faire leur mea-culpa et leurs valises : « Pardonnez-nous ! Nous ne savions pas ! Allez ! Repartons chez nous, dans nos steppes russes. »

Le phénomène qui est de vouloir savoir qui est le plus ancien s’appelle le protochronisme. Il s’est fortifié lorsque le concept d’État-Nation a vu le jour dans les Balkans, l’Histoire devenant un moyen de propagande pour les régimes totalitaires tels que ceux d’Enver Hoxha, de Tito ou ceux des colonels en Grèce. Les Albanais se sont toujours considérés comme les descendants des Illyriens. Postulat que les Slaves ont toujours démenti. Ceux-ci ont même montré un entrain particulier à vouloir prouver que les Albanais n’avaient rien à voir avec les Illyriens. Au Kosovo, des villes et des villages ont été renommés, mais c’est aussi le cas de forêts et de montagnes pouvant rappeler la langue albanaise ou possédant un lien quelconque avec le peuple illyrien. À ce jour, même les chiens des montagnes où vivent les Albanais n’ont plus le droit d’être des chiens illyriens tels qu’on les nommait autrefois. Curieuse lutte pourtant si l’on est persuadé que les Albanais ne sont pas les descendants des Illyriens.

Thé et café

Le cas du changement d’appellation de la race du chien est symptomatique dans les Balkans. Voici un autre cas concernant la Grèce. Je suis un inconditionnel du thé que les Albanais appellent le thé des montagnes. J’en avais ramené en Suisse pour le faire découvrir à mes amis, qui aujourd’hui en raffolent également. Pour ne pas passer pour un ignorant auprès d’eux, je demande à mes parents le nom véritable du thé. Leur réponse est catégorique, il s’agit du thé des montagnes. Agacé, je leur rétorque que ce n’est pas parce que sa fleur est cueillie dans les montagnes que le thé porte ce nom. Le branle-bas de combat est lancé, ils partent tous à la recherche du nom technique de la plante. Appels téléphonique, mails, fax, pigeons voyageurs, tous les moyens sont utilisés pour trouver ce mystérieux nom. Mais les résultats sont univoques : Il s’agit du thé des montagnes. Fâché et lassé, je repars bredouille, maudissant ces Albanais qui ne savent pas donner un véritable nom aux produits qu’ils consomment. Un an plus tard environ, mon patron, un féru d’alpinisme, déposait sur mon bureau un numéro du magazine auquel il était abonné. Un article faisait la promotion des Alpes albanaises. Je me rappelle avoir lu : « Vous pourrez boire du thé des montagnes, mais qui est en réalité de l’origan. » Je sursautais de joie, serrant mon patron dans mes bras et en lui jurant qu’il avait désormais le droit d’augmenter ma charge de travail, de réduire mes vacances et m’exploiter jusqu’à ma mort, car j’avais enfin ma réponse : l’origan! Qu’ils sont incapables ces Albanais ! Un vulgaire journal d’alpinisme dévoile la nature du thé que ceux-ci consomment, je pouvais enfin déployer mes profondes connaissances en botanique, que je ne possède pas, auprès de mes amis. Mais je décidai de pousser davantage mes recherches afin de voir à quoi ressemble cette plante. C’est à ce moment précis que je suis tombé sur une information qui allait m’accabler de remords. Le mot origan vient du grec qui signifie : « qui se plaît en montagne ». Les Albanais appellent ainsi ce thé dans leur propre langue. Mes parents et tous les Albanais que nous avions questionné avaient donc raison, le thé des montagnes c’est du thé de la plante qui se plaît en montagne6. Je poursuivis mes recherches et voici que les remords laissaient place à de la colère, au moment où j’apprenais que les Grecs nommait ce thé : le thé grec des montagnes.

Les chiens des montagnes où vivent les Albanais sont yougoslaves et l’origan qui pousse sur le sol albanais est grec ? Que peut-on définir, à proprement parler, d’albanais hormis les réfugiés et la mafia ? Rien, même le café traditionnel, celui que l’on boit à Istanbul est appelé café turc et celui que l’on déguste à Athènes est nommé café grec. Pourquoi les Albanais nomment-ils turcs, les cafés traditionnels qu’ils consomment alors qu’ils pourraient les appeler les cafés albanais ? En réalité, je suis fier que les Albanais ne jouent pas à ce jeu qui est de nationaliser les objets, les aliments et les animaux. Fier, non pas parce qu’ils soient plus nobles et supérieurs aux autres peuples, mais parce qu’en réalité, ils en sont incapables, du coup de cette incapacité naît quelque chose d’honorable. Qu’on ne vienne pas me dire que les Albanais sont nationalistes, ils ne savent même ce que représente une nation, ils sont par conséquent incapables d’être nationalistes. Comme ils sont incapables aujourd’hui de fonder des institutions adéquates pour protéger leurs intérêts. Pourquoi faut-il que ce chien soit absolument yougoslave ? Pourquoi d’ailleurs le chien de berger allemand est-il allemand ? Peut-être parce que lorsqu’il aboie, il met le verbe à la fin ou parce que sa maîtrise du génitif est irréprochable, alors que le chien de la montagne de Sharri est illettré et qu’il est davantage préoccupé à copuler avec une chienne pour assurer sa lignée.

« Dingo » — 2016 — l’edoniste.
Chapitre 4 : la nation des chiens

Chapitre 4 : la nation des chiens

En rendant visite à mes grands-parents maternels, je n’avais pas remarqué qu’une boule de poil beige rôdait dans le jardin. J’avais pourtant été averti : quelques mois auparavant, ma famille avait adopté un chiot. Plus tard dans la soirée, alors que je m’apprêtais à retourner chez moi, la bête se jeta sur moi.

Notes

1. ↑ Certainement une légende relevant du fantasme, mais comme elle est cool, je l’ai ajoutée. Puis je vérifierai au printemps, sait-on jamais !
2. ↑ Site web de la Fédération Cynologique Internationale. (Consulté le 27 janvier 2016.)
Charplanina : nom de la région du Sharri dans les langues slaves.
3. ↑ Les membres de la Fédération Cynologique Internationale. (Consulté le 27 janvier 2016.)
4. ↑ Expression journalistique faisant référence aux guerres balkaniques du début du XXème siècle à l’origine de la première guerre mondiale.
5. ↑ Comme vous qui possédez sans doute un salaire moyen et ne pouvez qu’uniquement vous permettre de commander des pizzas au restaurant, connaissez certainement l’origan. Il s’avère qu’il y a d’innombrables variétés d’origans, celui qu’on utilise pour le thé est différent de celui avec lequel la pizza est assaisonnée.
6. ↑ Cela me rappelait le terme dritëshkronjë, signifiant écrire avec la lumière, qu’employaient les Albanais pour désigner autrefois la photographie, qui en grec ancien signifie aussi écrire avec la lumière : photo (lumière) et graphie (écrire).
Chapitre 3 : le poignard

Chapitre 3 : le poignard

Refuge Albert 1er – 2014 – L’auteur de cette photo (Ardian Arifi) a décidé de rester anonyme.

Lorsque mes parents évoquaient l’Albanie, ce territoire me semblait lointain et reculé ; si mes parents en avaient fui, il semblait nécessaire qu’il le soit. En entendant mon père bavarder avec ses amis, je comprenais, peu à peu, pourquoi nous avions émigré : « Shkijet po na therrin1 ! » (« Les serbes nous poignardent ! ») Ai-je parfois entendu. Le verbe poignarder « therr », m’a toujours semblé plus violent dans la langue albanaise, comme si le coup fut deux fois plus pénétrant. À l’école primaire, mon père était venu discuter avec Nathalie, l’institutrice. Il lui expliquait pour quelles raisons nous avions quitté le Kosovo. Attentif, j’étais prêt à boire toutes ses paroles ; à l’affût, comme Simba qui apprenait auprès de Mufasa à se jeter sur une antilope. Puis Mufasa… enfin, mon père s’exprimait avec un français approximatif, puis certainement incapable de se faire comprendre complètement, il se mit soudainement à imiter le mouvement de quelqu’un qui se met à poignarder. Le geste me semblait si fidèle, que j’aurais presque cru voir le sang gicler sur mon visage. En quittant la classe, je me retournais, l’homme invisible, tué par mon père, gisait au sol parmi les pupitres. Sa main sur la plaie, il ne pouvait empêcher de se former la flaque de sang qui ruisselait vers moi.

Mes parents avaient échappé à la mort, j’étais donc un enfant miraculé ; en tant que tel, un devoir suprême me devait être confié. J’avais identifié les méchants. Quand je serai grand, je leur ferai la peau. Ils ont tenté de tuer ma famille ! Nous avons été chassés ! Nous n’avons plus de maison et maintenant nous vivons en Suisse, dans un miteux appartement où le dentiste de l’étage du dessous venait sermonner ma mère, car nous faisions trop de bruit. Puis, le dentiste a cessé de se plaindre le jour où mon père l’a menacé de lui trancher la gorge s’il continuait de nous réprimander. Il est ensuite revenu s’excuser avec un bouquet de fleur et une boîte de chocolat, mais mon père a cru que le dentiste désirait ma mère, alors il s’est jeté sur lui comme Mufasa qui apprenait à Simba de se jeter sur une antilope. Depuis, ce dentiste entretient des relations cordiales avec nous et accessoirement soigne gratuitement toutes les dents de la famille. Ne vous leurrez pas, si mon père était agressif, c’est tout simplement parce qu’il avait grandi avec ces violents Serbes qui l’ont maltraité. Cela ne pouvait être dans sa nature, ni dans son éducation, non ! Ce sont ces foutus Serbes qui l’ont rendu agressif ! Dieu que je les hais ces Serbes. Lors de mon adolescence, j’ai compris qu’avant notre arrivé en Suisse, le 11 mars 1990, mon père avait travaillé en tant que saisonnier quelques mois en Suisse-alémanique. Il est alors revenu au Kosovo, afin de nous emmener. Onze ans plus tard, après mon premier séjour au Kosovo, j’ai fait la rencontre de la famille de mon père. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre dans quel environnement celui-ci avec grandit et l’éducation qu’il avait reçu, si l’on considère, bien évidemment, le manque d’éducation comme étant de l’éducation. Cela devenait de plus en plus clair, tout n’était plus de la faute des Serbes. Mon père, sans le savoir, avait en réalité fui trois choses : le régime ségrégationniste de Milosevic et par conséquent l’imminence d’une guerre en Yougoslavie ; la misère économique du Kosovo ; et sa famille. Il n’y a pas eu un ordre de priorités qui influença la décision de mon père. Il lui fallut peut-être la conjonction des trois pour qu’il se décide enfin de prendre le chemin de l’exil. Il n’a pesé ni le pour, ni le contre ; il n’a pas pris une petite feuille pour noter les avantages et les inconvénients ; il n’a pas développé de schéma décisionnel, ni un algorithme lui permettant de l’aider à prendre une décision. Mon père a suivi un sentiment, il savait que c’était le moment de partir et il l’a fait.

Pour quelles raisons aujourd’hui un immigré fuit-il son pays ? Mon avis est qu’il n’y a pas de bonnes ou mauvaises raison de quitter un pays, comme il n’y a pas de bonnes ou mauvaises situations en étant scribe. Celui qui émigre, possède une intime conviction et pour celui-ci, les raisons sont indéniablement bonnes. J’ai entendu dire certains Albanais, qu’aujourd’hui, les émigrés Albanais n’avaient aucune raison valable de quitter leurs pays, qu’ils devaient rester chez eux et se confronter aux difficultés pour tenter de trouver des solutions. On a aussi reproché à mon père d’avoir quitté le Kosovo pour ces mêmes raisons. Il aurait dû, selon ses détracteurs, rester au Kosovo, prendre les armes et protéger les siens. Je crois qu’on reprochera éternellement à un émigré de quitter son pays. Lorsqu’il m’est arrivé de rencontrer des immigrés, ils me répondaient tous qu’ils avaient fui dans « l’espoir de trouver une vie meilleure. » Cependant, l’espoir est un sentiment, une vision positive de sa propre condition humaine, il n’a rien de rationnel ou de concret. Je crois que l’on angélise trop les émigrés, pas autant qu’on les diabolise cependant. Aujourd’hui, on leur reproche de laisser des déchets après leurs passages2 ; de jeter la nourriture qu’on leur donne, j’aurais fait pareil, si on m’avait servi du papet vaudois par exemple ; on leur reproche aussi de posséder des smartphones et d’être trop bien habillé. En réalité, nous souhaitons que les immigrés soient des Fantine en puissance, sans dents, sans cheveux, unijambiste, bègue, borgne où je ne sais encore avec quelle autre anomalie. On regrette même les émigrés de la génération de mon père. Les émigrés c’était mieux avant. Pourtant mon père, vivait dans une famille plutôt aisée comparée aux autres. Il n’était pas le plus à plaindre, mais chut, ne le répétez pas, car pour être un bon émigré, il faut souffrir et être triste.

 

Notes

1. ↑ Shkijet : terme employé par les Albanais pour désigner péjorativement les serbes.
2. ↑ « Migrants : l’envers du décor que les médias ne montreront pas ». Fréquence lumière. http://www.frequencelumiere.ch/migrants-lenvers-du-decor-que-les-medias-ne-montreront-pas/ (consulté le 24 janvier 2016).
Chapitre 3 : le poignard

Chapitre 3 : le poignard

Lorsque mes parents évoquaient l’Albanie, ce territoire me semblait lointain et reculé ; si mes parents en avaient fui, il semblait nécessaire qu’il le soit. En entendant mon père bavarder avec ses amis, je comprenais, peu à peu, pourquoi nous avions émigré : « Shkijet po na therrin ! »

Chapitre 2 : Mythicisme

Chapitre 2 : Mythicisme

Le pont de pierre (Ura e Gurit) à Prizren – 2016 – l’edoniste.

Reboutonne ta chemise

Mon premier hôte en Albanie fut le brouillard. Descendant de l’avion, mon esprit confus tentait de retrouver des signes sur lesquels je puisse identifier le pays. Je ne voyais rien, la lueur du jour qui n’éclairait que ma confusion. Les premières saveurs commencèrent à m’inonder. Le parfum âcre de la terre, mêlé à celui du kérosène me rappelait les odeurs familières de mes précédents voyages. Il faisait moins froid qu’à Genève. Devant les guichets, les passagers s’agglutinaient pour présenter leur passeport. Une mère réconfortait son nourrisson : « Ne pleures-pas ! Nous allons voir grand-père. » Une autre ordonnait à sa fille de boutonner le haut de sa chemise. Elle se répéta, cette fois avec ce genre de réprimande faussement discrète dont les Albanais sont passés maître en la matière ; serrant les dents et le visage grimaçant : « perthakoje kmishen » (reboutonne ta chemise.) Je me retournais légèrement afin de voir si les conseils de la mère étaient avisés. Ils l’auraient été si son souci eut été qu’elle ne prenne pas froid, mais elle était couverte des pieds à la tête. Elle semblait avoir à peine dix-huit ans et se rendait probablement en Albanie pour rencontrer l’homme qu’elle épousera ; ou peut-être qu’elle était déjà fiancée et qu’elle allait voir celui dont certains avait décidé qu’il serait son élu ; il est également possible qu’elle eut été accompagnée de sa belle-mère, la gardienne paranoïaque du tant convoité antre sacré féminin. Un Albanais, qui croit être une personne émancipé des valeurs traditionnelles albanaises pour la simple raison qu’il vit en Suisse, a tenté de me convaincre, de la plus grande condescendance imaginable, que mon voyage en Albanie me ferait du bien, car que je pourrais enfin constater que la place de la femme n’est aucunement révoltante. Je crois pourtant que ce genre de détails, tels que la relation de cette jeune femme avec sa mère, ces fuites que laissent transparaitre les Albanais, que l’on peut évaluer quelle est la véritable place de la femme dans la société albanaise.

L’Albanie vraiment ?

J’étais bien arrivé en Albanie, à Prishtina plus exactement. Et voilà ! Je vois déjà les visages renfrognés de certains qui déplorent mes connaissances géographiques. Je vous ai informé que je partais en Albanie alors que l’avion atterrit dans la capitale du Kosovo. Je suis tellement un menteur, je suis tellement diabolique, je vous ai dupé, trahi ! Détrompez-vous ! Voici une petite explication : le Kosovo est composé à 92% d’Albanais. La majorité des habitants du Kosovo se présentent comme étant Albanais et non Kosovars, il est de même pour moi. Par conséquent, lorsque j’écris que je suis parti vivre en Albanie, c’est tout le territoire composé d’Albanais que je désigne et dans lequel fait naturellement partie le Kosovo. Aujourd’hui les Albanais vivent divisés dans 6 pays différents (Albanie, Kosovo, Macédoine, Serbie, Monténégro et Grèce.) Dans les deux premiers, les Albanais y sont majoritaires. Lors de ce séjour de 10 mois, je souhaite explorer toutes les contrées où vivent les Albanais, c’est donc un voyage dans cette Albanie que je vais effectuer. Mon village natal, non loin de Prizren et Prishtina seront mes deux principaux points de chutes.

Mythicisme

Mes entrées en Albanie me sont toujours parues teintées d’un mysticisme tangible électrisant l’atmosphère. Il me semble, encore aujourd’hui, que ce pays est couvert d’une infranchissable bulle invisible, comme une énigme, un triangle des Bermudes terrestre. J’ai vu l’Albanie la première fois le 10 avril 2001. Seuls mes yeux d’enfants l’ont vu autrefois, il ne subsiste aujourd’hui, de ses visions, que de vagues souvenirs. En 2001, je me suis retrouvé propulsé dans une autre sphère, pour la première fois, je voyais la pauvreté ; non celle des sans-abris qui jalonnent les trottoirs des pays occidentaux, mais une autre, différente, qui m’était inconnue, une pauvreté globale. Les Albanais menaient une vie de subsistance. Deux ans après la guerre, ils devaient encore tout reconstruire. Leur maison, dans un premier temps, il n’était en effet pas rare de voir encore des maisons écroulés. Puis, dans un second temps, ils devaient se reconstruire eux-mêmes et retrouver de l’espoir.  N’est-ce pas cela la pire des misères ? Le désespoir ? Celui qu’on tente de dissimuler par orgueil ou fierté, mais qui se lit si facilement sur les visages. Il est possible que ce soit cette misère qui me rendait l’Albanie si irréel et mystique. Cependant, je crois que cette Albanie que je n’avais jamais vraiment découverte, avait été fondée par mon imagination, nourrie à la fois par la volonté de construire une identité autour de ma différence ethnique et par une éducation nationaliste, agrémenté par des représentations héroïques et légendaires.

Cependant, lors de mon adolescence j’avais mes propres héros, ils n’étaient pas Albanais mais Grecs. En effet, la mythologie grecque me fascinait. J’appris le mythe d’Orphée et d’Eurydice ; Cupidon et Psyché ; Les Enfers grecques m’envoutaient et les douze dieux de l’Olympe m’enchantaient. Je savais que la Grèce était proche de l’Albanie et j’appris très vite que les Grecs et les Albanais étaient les deux plus vieux peuples des Balkans. Je fuyais les héros albanais qui faisaient pâle figure face aux divinités grecques, mais c’est en côtoyant les Albanais, que j’ai pu faire cet étonnant constat : la mythologie grecque survivait chez eux. Bien souvent, il m’est arrivé de rencontrer différentes Pénélope albanaises. Depuis plusieurs années, elles attendaient fidèlement leurs Ulysse exilés. Les Pénélope prenaient soins des enfants, mais aussi des parents du cher et tendre, alors que ce dernier étreignait quelque part une jolie Calypso au passeport à croix blanche. Mos ja falni (Ne lui pardonnez-pas) conjurait le chanteur Sinan Vlasaliu, désignant ces femmes infidèles, ces Pénélope déchus que l’on devait punir en les chassant et en brûlant leurs vêtements. Toutefois, si certaines furent des Pénélope, la majorité était en réalité des Perséphone. Lorsque cette dernière est enlevée par Hadès, Déméter, sa mère, la déesse de l’agriculture ne s’en remettra pas, son désespoir et sa colère furent tels que la terre en devint infertile. C’est alors qu’intervint Zeus, il décida que la déesse chtonienne irait vivre six mois auprès de son époux, l’automne et l’hiver et six mois auprès de sa mère, le printemps et l’été, rendant ainsi à nouveau la terre fertile. Lorsque les épouses albanaises vont séjourner chez leurs parents, on dit qu’elles vont en opqin. Je ne parviens pas à trouver la signification exacte de ce mot, même si la consonance laisse penser qu’il soit d’origine turque. Ainsi, les femmes mariées albanaises, non pas que leur vie soit forcément un enfer, mais tout comme Perséphone, ne possèdent aucun chez soi véritable, menant une vie partagée entre le domicile du mari principalement et celui de ses parents. Si la mythologie a survécu chez les Albanais, pourquoi les dieux de l’Olympe sont-ils Grecs ? Je regarde une carte, mais bon sang le mont Olympe est aussi proche de Tirana que d’Athènes. Kadaré raconte que l’Achéron, un des fleuves des Enfers, se trouve en Albanie. Vivrions-nous sur la terre des morts ? Et pourquoi ces guerres ? Pourquoi avons-nous fuis ? Pourquoi toutes ces chansons triste ? Pourquoi ces légendes macabres ? Pourquoi Constantin doit-il revenir du monde souterrain pour aider sa sœur Doruntinë ? Pourquoi Rozafë doit-elle être sacrifiée pour permettre la construction d’un château ? Pourquoi toutes ces Perséphone ? Pourquoi ces vendettas qui n’en finissent plus ? Pourquoi ce culte de la mort qui se perpétue ? Si nous sommes les Enfers grecs, nous serons aussi les dieux vivants et éternels de l’Olympe. Nous nous gaverons d’ambroisie et nous avalerons du nectar jusqu’à plus soif. Ces dieux seront aussi les nôtres ! Et si les Grecs refusent de les partager avec nous, nous aurons les nôtres, encore plus puissants que les leurs. Nous réduirons Zeus en bouillie, nous provoquerons une deuxième titanomachie, et autres Hermès, Apollon et Athéna seront enchainés et à nos ordres. Nous vivrons éternellement et l’Albanie ne sera plus une fosse commune géante.

Et merde ! Le courant vient d’être coupé ! Il va falloir nous lever tôt avant de pouvoir fonder notre propre Olympe. Enfin, si je devais créer un Zeus albanais, ce n’est pas le pouvoir de la foudre que je lui octroierai, mais une faculté bien supérieur, plus concrète et plus noble, celle d’empêcher ces foutues coupures de courant ! 

Chapitre 2 : Mythicisme

Chapitre 2 : Mythicisme

Mon premier hôte en Albanie fut le brouillard. Descendant de l’avion, mon esprit confus tentait de retrouver des signes sur lesquels je puisse identifier le pays. Je ne voyais rien, la lueur du jour qui n’éclairait que ma confusion. Les premières saveurs commencèrent à m’inonder. Le parfum âcre de la terre…

Chapitre 1 : Aimer un pays

Chapitre 1 : Aimer un pays

Buste de Scanderberg (héros national albanais) à Genève – 2014 – l’edoniste.

Vendredi 18 décembre 2015.

Je suis parti vivre en Albanie. Je ne sais toujours pas pourquoi j’aime ce pays. Intuitivement, je souhaite répondre parce que c’est le mien. Peut-être parce que c’est ici que je suis né comme disait Faudel.

Je n’arrive pas à croire que j’ai pensé à Faudel en écrivant ces lignes. J’ai vraiment de la merde dans le cerveau à cause de la musique. J’imagine que si les philosophes et les écrivains avaient su chanter, leurs enseignements auraient mieux été retenus ! L’Albanie, l’Albanie ! Voilà que je me perds déjà dans mes pensées. 

Comme je disais par rapport à Faudel… l’Albanie pardon ! Ouais putain… j’aime trop grave ce pays quoi ! J’aime dire que je n’ai pas choisi d’être né Albanais, je le suis tout simplement. Que puis-je faire maintenant avec cette évidence ontologique ? Depuis les premiers souvenirs de mon enfance en Suisse, on m’a fait comprendre que j’étais Albanais. Mes parents les premiers : « Je shqiptar » (Tu es Albanais) me disaient-ils. « Mais oui ! Je vous crois » leur répondais-je, si vous le dites, c’est la vérité. Je ne suis pas vraiment certain de leur avoir répondu cela, en réalité j’ai dû sûrement leur demander : Je peux aller jouer dehors ? Et dehors, les autres : Tu parles quelle langue ? Il est bizarre ton prénom ! Pourquoi es-tu mal habillé ? « Tu es Albanais » me disait-on, alors j’y ai cru. Selon Jean Piaget, un enfant comprend le « je », donc prends conscience de sa propre existence, grâce au « tu » par lequel les autres le désigne. Je me souviens avoir étudié Piaget à l’école, et ceci est une des rares choses que je me rappelle encore. Elle est peut-être fausse, je n’ai rien vérifié, en même temps vous m’emmerdez vraiment avec vos références de type académique.

Mon séjour va durer 10 mois et j’ai décidé de tenir des chroniques pour partager mon expérience avec vous, lecteurs assidus de l’edoniste. Je ne sais pas où cet exercice va me mener. Je vais peut-être abandonner après 3 semaines par manque d’inspiration. Je ne pense pas, ce pays offre des ressources créatives inépuisables, il suffira de décrire ce que je vois. Cela fait moins d’une semaine que je suis là et deux propositions de mariage m’ont été faites. S’ils savaient seulement ce que je pense de la femme albanaise. Je refuse systématiquement ces propositions, mais les raisons sont trop obscures. J’ai hésité à me faire passer pour un homosexuel afin que mon entourage cesse de m’importuner avec ces sottises. Mais les répercussions pourraient être désastreuses pour ma petite personne. Je vais devoir me soumettre à certaines conventions sociales. Je n’ai pas une idée encore claire de ce que je vais écrire dans ces chroniques. Il n’y aura peut-être aucun lien entre elles. Vais-je simplement décrire mes observations ? Mes pensées ? Et si je tentais d’expliquer pourquoi j’aime l’Albanie. Cela me semble un objectif intéressant, mais voilà qu’une crainte me saisit. Et si je revenais en Suisse avec ce constat : je n’aime pas l’Albanie. Quelle désillusion serait-ce pour moi, qui en cherchant de savoir pourquoi je l’aime, je découvre que je ne l’aime pas. Et finalement, pourquoi aimer un pays ? Pourquoi n’existe-t-il pas des verbes différents pour aimer une personne, aimer une nation ou aimer le chocolat ?

Vous vous demandez certainement pour quelles raisons, je suis parti vivre en Albanie. Je ne vais pas tout vous dévoiler maintenant, je vous répondrai au fil de ces chroniques. Je vois que ce suspens hitchcockien vous donne des frissons. Patience ! Vous saurez presque tout.

Chapitre 1 : Aimer un pays

Chapitre 1 : Aimer un pays

Mon séjour va durer 10 mois et j’ai décidé de tenir des chroniques pour partager mon expérience avec vous, lecteurs assidus de l’edoniste. Je ne sais pas où cet exercice va me mener. Je vais peut-être abandonner après 3 semaines par manque d’inspiration. Je ne pense pas, ce pays offre…