Le brave part en exil

Le brave part en exil


« Immigration » © Agim Sulaj.

Chapitre I : le brave part en exil.

            Je n’avais pas cinq ans lorsque, le 11 mars 1990, le car qui transportait ma famille pénétrait le sol helvétique. Pendant mon enfance, les souvenirs de ce voyage s’effaceront peu à peu. Il ne survivra plus tard que le souvenir flou d’une chanson diffusée dans l’autocar. Je gardais ce précieux souvenir pour moi, comme un secret, sans savoir s’il était réel ou tout simplement le fruit de mon imagination. J’ignorais pour quelles raisons j’avais été marqué par ce détail musical, mais je lui accordais une importance toute singulière. Le souvenir incertain de cette chanson était l’unique élément qui me permettait de m’attacher à ce voyage, de me convaincre que moi aussi j’avais vécu cet épisode.  Je suis longtemps resté attentif aux chansons albanaises qu’écoutaient mes parents, espérant peut-être un jour la retrouver. Puis j’abandonnais progressivement cette idée, l’espoir de la retrouver était devenu comme le souvenir lui-même, rien de plus qu’un autre souvenir.

            Mes parents évoquaient que trop rarement leurs vies passées au Kosovo. Lorsqu’ils ont quitté ce pays dans les années 90, ils ont, semble-t-il, comme beaucoup d’Albanais, emportés leurs souvenirs avec eux. Non pas pour les préserver lorsqu’ils arriveraient à destination, mais pour s’en débarrasser en chemin, les jeter aux bords de la route pour se délester, comme une valise qu’on vide pour pouvoir continuer à avancer. Quand je me rends au Kosovo en voiture, je me plais souvent à imaginer que ces routes sont regorgées de souvenirs orphelins et qu’ils auraient tant à nous révéler. Je m’imagine parfois en saisir quelques-uns, voir ce qu’ils renferment et par le plus grand des hasards, pouvoir agripper ceux de mes parents trainant là sur un talus ambré.

            J’aurais aimé pouvoir dire que j’avais vécu ce voyage en pleine conscience des événements qui se déroulaient. Si j’avais la possibilité d’interroger mes parents à ce sujet, j’y renonçais chaque fois. J’anticipais une déception ou j’avais peut-être tout simplement peur de déconstruire un imaginaire dans lequel je me complaisais. Car j’allais véritablement vivre cet exil par procuration, écoutant d’innombrables chansons albanaises abordant cette thématique. J’aurais sans doute voulu être un de ces chanteurs racontant l’exil des Albanais. Ces ballades me fascinaient, elles semblaient me venir d’outre-tombe, couvertes de sang et de terre, de gjak et de dhé. Quand je les écoutais, l’exil de mes parents me semblait banal, sans souffrances. Ces chansons avaient façonné en moi un imaginaire et il fallait que l’exil de mes parents correspondent parfaitement à cela. Car je souhaitais moi aussi partager avec eux cette souffrance que la mémoire de mon jeune âge m’avait arrachée. Je refusais l’idée d’être venu en Suisse tout blanc, lavé de mon jeune passé d’exilé, mais je ne pouvais finalement que me résigner à faire le deuil impossible de ce passé. Impossible car si on peut faire le deuil d’une personne dont le souvenir est toujours présent, comment fait-on le deuil de quelque chose dont on ne se souvient plus, mais duquel on est certain qu’elle a existé ? Voilà que je parviens à utiliser des mots à la hauteur de ces tristes ballades albanaises. Il ne me manque plus qu’à employer les mots « sang » et « terre » et j’aurais rempli le cahier des charges, inscrivant ce texte dans la droite lignée de ces chansons.

            Vers la fin des années 2000, le souvenir de cette chanson s’était complètement estompée. Avec l’arrivée de l’internet 2.0, les vieilles chansons albanaises foisonnaient sur différents sites web. Un jour, alors que j’écoutais passivement quelques chansons sur YouTube, le média me suggérait une vidéo. Sur la vignette on observait un homme aux cheveux châtain clair et une barbe complète, on devinait qu’il était installé sur le siège d’un bus. Je connaissais cet artiste et j’appréciais ses chansons, mais je n’avais jamais écouté ce titre. Je cliquais enfin sur la vidéo et la musique débuta. Les premières notes de la çifteli me donnèrent immédiatement des frissons, une excitation soudaine s’emparait de moi. La voix du chanteur vint ensuite accompagner la musique et tous les souvenirs me revinrent en un seul bloc. J’accourais tout agité vers mes parents, et leur demandais s’ils se rappelaient d’une chanson particulière lors de notre voyage en bus. Ils cogitaient tous les deux mais ils étaient surtout surpris par mon état d’excitation, ils finirent par me demander des explications. Je leur confiais mon secret et leur fis écouter la chanson de Sinan Vllasaliu : Niset trimi për gurbet (le brave part en exil). Ils sourirent tous les deux et me révélèrent enfin que ce titre passait autrefois tout le temps à la radio. Ils me confirmèrent enfin que la chanson était très souvent diffusée pendant le voyage. Mon père se souvenait même qu’il trouvait déplacé le fait que le conducteur puisse diffuser sans arrêt cette chanson qui rappelaient aux passagers leur exil douloureux. C’était la première fois, après presque 20 ans, que mes parents évoquaient ce voyage. Ils se plongèrent aussitôt dans leurs souvenirs pour me raconter d’autres événements liés à ce trajet. Leurs paroles se libéraient peu à peu, leurs souvenirs réapparaissent comme une pluie torrentielle survenant après de longues années de sécheresse. Pourtant, ces souvenirs d’une vie entre-deux, d’un nul-part, ni d’un ici, ni d’un là-bas, d’une parenthèse qu’ils avaient oubliés, peut-être intentionnellement, leur revenaient à la figure avec une immense tristesse, mais à ma plus grande joie.

            Mes parents avaient été réticents à ma raconter cette histoire car il s’agissait pour eux d’une banale intersection, d’une étape obligatoire pour mener une plus belle vie ailleurs. Lors de leur établissement en Suisse, ils ne pouvaient se douter qu’ils allaient rencontrer tant de difficultés pour se régulariser, autant d’obstacles à affronter, tant de violences institutionnelles à subir dans une Suisse qui ne voulaient pas de ces nouveaux albanais. Ils ne se doutaient pas qu’ils ne reverraient leurs familles au Kosovo pendant dix ans, enfermés dans une cage dorée où ils avaient uniquement le droit de travailler, de se taire et de se faire le plus discret possible. Ce voyage en bus ne leur semblait qu’un événement futile par rapport à ce qu’ils allaient devoir supporter.

            Ces ballades albanaises sur l’exil saisissaient donc tous les souvenirs abandonnés sur la chaussée pour fabriquer une histoire commune à tous ceux qui l’ont vécu. Si ces chansons sont si tristes c’est parce qu’elles racontent le deuil d’une vie qu’ils ne connaitront plus. Il paraît que le deuil d’un parent avec lequel on a été en conflit est encore plus douloureux et difficile à accomplir. Et c’est bien un Kosovo blessé, avec un avenir incertain, que les Albanais ont quitté dans les années 90. Le déracinement qu’ils ont vécu était un choc violent, un traumatisme avec lequel ils devaient se reconstruire. Je ressentais, pour ma part, le besoin essentiel de revenir sur ces événements pour me reconstruire moi-même, faire la paix avec mon histoire. Cette chanson du brave qui part en exil allait être le point de départ, celui qui me permettra d’initier le dialogue avec mes parents, de me rapprocher d’eux et de leur pardonner le déracinement qu’ils m’avaient infligés ; un déracinement que je ressentais au plus profond de moi, comme une boule au ventre inexpliquée que je devais extraire. La réapparition de cette chanson était synonyme pour moi de renaissance, j’allais enfin tout me rappeler de ce voyage : l’arrivée à la gare routière de Gjakovë en motoculteur ; le bus qui devenait soudainement bleu ; le visage sombre des passagers ; des gardes-frontières suisses qui menaçaient de renvoyer mon père ; des portes magiques vitrées qui s’ouvraient automatiquement dans une station-service ; et enfin de ma première nuit dans un centre pour réfugiés à Bâle.

Ce texte fera probablement l’oeuvre d’une suite en plusieurs chapitres. 

 

Paroles de la chanson en albanais

« Nisej trimi për gurbet,
Përshëndet shokët e vetë.
Përqafon babë e nënë,
E merr malli për vatan.

Amanet po e lah
Kur në gurbet mos me rrah.
Buk e kryp në vatër tonë
Je çelik për gjithmonë.

Zemra i djeg kur i len fëmijët,
Qe kanë mallë për dy prindë.
Lotët rrjedhin si burim,
Më kalon jeta në përmallim.

Kur degjoj çiftelin,
Më rrëmbën mallin e shkrin.
Lotët rrejdhin si burim,
Digjen flakët për vendin time. »

Paroles de la chanson en français.

« Le brave part en exil,
Il dit adieu à ses amis.
Il embrasse son père et sa mère,
Sa patrie lui manque déjà.

Je laisse comme testament,
De ne jamais connaître l’exil.
Du pain et du sel dans nos foyers,
Tu seras toujours fort comme l’acier.

Son cœur brûle quittant ses enfants,
Qui ressentent le manque de deux parents.
Les larmes coulent comme l’eau des sources,
Je passe ma vie dans les souvenirs.

Quand j’entends la çifteli,
Elle m’enlève le manque le fait fondre
Les larmes coulent comme l’eau des sources,
Les flammes brûlent pour mon pays. »

Playlist personnelle de chansons albanaises traitant de l’exil :
La playlist sur YouTube 

Agim Tejeci – O vendi im
Dava Gjergji – Kengë për kurbetin
Elsa Lila – Moj e bukura More
Gezim Nika – Shqipëria O nëna ime
Ilir Shaqiri – 500 vjet pa u parë
Ilir Shaqiri – Do t’kthehem në Prishtinë
Ilir Shaqiri – Kthehu
Ilir Shaqiri – Lamtumirë
Ilir Shaqiri – Mergimtari
Ilir Shaqiri – Poçari
Malesori – Kthehuni
Sabri Fejzullahu – Atje është Kosova
Sinan Vllasaliu – Gyrbeti
Sinan Vllasaliu – Në rini kam ardh në kurbet
Sinan Vllasaliu – Niset trimi per gurbet
Sinan Vllasaliu – Unë e kam një shok
Shaqir Cërvadiku – Atje atje larg
Shaqir Cërvadiku – Një grusht dhé
Shaqir Cërvadiku – S’kam kujtu se m’gjen pranvera
Shkurte Fejza – Çka ka zogu
Shkurte Fejza – E kam emrin Kosovar
Shkurte Fejza – Mos ja kthe shpinen atdheut
Shkurte Fejza – Oj Kosovë, nëna ime
Shkurte Fejza – Prap po nisen për mërgim
Shqipe Kastrati – Jetojë larg në gurbetë

« L’étranger » © Agim Sulaj.
La sous-race albanaise

La sous-race albanaise

Statue d’Isa Boletini à Shkodër – 2012 © l’edoniste.
« Kur n’a turret zjarri e ndalim me zjarr. » Violetë Kukaj.
(On éteint le feu qui nous embrase par le feu.)

En 2013, entre Noël et Nouvel An, un ami d’enfance m’avait invité à un repas organisé par une amie à lui. Cette dernière étudiait alors aux États-Unis et lorsqu’elle revenait en Suisse pour les vacances, elle avait pour habitude de réunir ses amis autour d’une fondue chinoise. Je n’étais qu’un ami d’un ami, mais je n’avais jamais été négligé ; contrairement aux paroles de Maître Gims dans sa chanson Game Over avec Vitaa. Lors du repas, environ douze personnes siégeaient autour de la table. J’avais pris place sur une chaise adossée au mur, excentré sur la gauche, mon ami d’enfance était assis à ma droite. En face de moi se trouvait un couple que j’avais rencontré à quelques reprises. Je ne connaissais pas les autres invités, mais j’allais à mes dépens rapidement faire leur connaissance.

La soirée était plutôt agréable pendant la première heure. Puis un moment, parvinrent à mes oreilles des paroles pour le moins troublantes : « Dans les sous-races, je mets les Roms tout en bas de l’échelle, viennent ensuite les Albanais, puis les Noirs. » Ces mots sortaient de la bouche d’une femme, ils venaient de l’extrémité droite de la table. Légèrement assommé, je n’étais pas certain de ce que j’avais effectivement entendu, mais mes doutes se dissipèrent très vite lorsque cette même personne ajouta : « J’espère qu’il n’y a pas d’Albanais ici. » Mon ami d’enfance tout aussi déboussolé que moi réagit très vite en prononçant un début de phrase. Je l’interrompis aussitôt avec un léger coup de coude sur le bras pour l’empêcher de révéler mon origine. Je ne savais pas si je devais répondre, il aurait fallu lui flanquer une bonne tarte dans la figure, elle l’aurait mérité oui, mais cela l’aurait confirmé dans son opinion. Je pris alors rapidement une décision. Si elle considérait le peuple albanais et donc moi-même comme une sous-race, je me devais de lui prouver qu’elle-même était inférieure à moi, si quelqu’un appartenait à une sous-race autour de la table, c’était précisément elle. Je devais la mettre plus bas que terre, la punir en usant d’une arme dont j’étais parvenu après plusieurs années à maîtriser le maniement : la provocation. Il fallait aussi que j’immortalise ce moment, c’est pourquoi je sortis mon téléphone portable pour enclencher l’enregistrement vocal et je le posai sur la table. J’abandonnai la conversation avec le groupe à ma gauche et me tournai à droite.

Je me mis alors à écouter les échanges du groupe dans lequel se trouvait la femme aux propos racistes. Je pensais que cette thématique allait se poursuivre, mais, à mon grand regret, des discussions plus banales avaient pris le dessus. La jeune femme qui avait prononcé ces mots ignobles était assise de l’autre côté de la table, je pouvais donc l’observer facilement. Elle semblait avoir le même âge que moi, peut-être deux ou trois années de moins. Son teint mat ne me permettait pas de deviner ses origines, elle pouvait tout autant être sud-américaine qu’indonésienne. À ses côtés se trouvait un blond, grand et fin, qu’on devinait facilement en couple avec elle et je compris qu’il étudiait le droit. Une autre jeune femme était assise en face du couple et bavardait plus que les autres, elle semblait proche de la raciste, peut-être était-elle sa meilleure amie. Je me mis alors à discuter avec cette dernière, très vite elle évoqua son pays d’origine sans toutefois le révéler. Je sautai sur l’occasion pour la ramener sur ce sujet. Je lui demandai alors de quel pays elle parlait. Elle me répondit qu’elle venait de Sicile. Tiens une séparatiste me dis-je sur le coup. Après un petit temps, elle revint vers moi : « … et toi, tu viens d’où ? » Gagné !

« Oh moi, ça n’a pas vraiment d’importance d’où je viens car je fais partie d’une sous-race. » J’avais prononcé cette phrase avec une certaine nonchalance, mais ma voix tremblotait légèrement. Je révélai enfin mon identité albanaise aux convives, un silence complet gagna la table. J’attendais une réaction, mais à la place, une frayeur palpable s’installa, c’était parfait pour la suite. Le preux chevalier en la personne du grand blond vint à la rescousse de sa petite amie. Il me fixa dans les yeux, voulant s’adresser à moi, mais se noya dans des balbutiements, puis la Sicilienne prit la parole : « Tu dis ça par rapport à ce qu’elle a dit avant ? » « Pas du tout ! » répondis-je aussitôt en surjouant l’ironie. « Vous savez, j’assume le fait d’appartenir à une sous-race, je suis au courant que je suis doté d’un encéphale inférieur au vôtre. » Je les sentis tous désemparés, la peur s’intensifia peu à peu et j’étais heureux de reconnaître en eux ce sentiment désagréable que l’on éprouve lorsque l’on se sent méprisé et en danger. Je souhaitais toutefois les rassurer quelque peu. « Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas fâché, j’assume de faire partie d’une sous-race, je suis même heureux d’être au-dessus des Roms. Hey, si j’avais été en dessous des Roms, là je l’aurais mal pris. » leur dis-je avec ironie. Les balbutiements du blondinet reprirent, il commença alors à défendre sa petite amie : « Je ne pense pas que ma copine disait ça pour toi. Ce qu’elle voulait dire, c’est qu’il y a des Albanais qui causent des torts et c’est cela qu’elle voulait dénoncer, mais toi tu n’as pas l’air comme ça, toi tu as l’air d’être un bon gars… » Mon sang ne fit qu’un tour, ce type me prenait vraiment pour un con, bah non voyons, il me prenait pour une sous-race, il devait répéter ces phrases à toutes les personnes qu’il considérait appartenir à une race inférieure et avec lesquelles il communiquait, je ne devais pas lui en tenir rigueur. Néanmoins, la fin de sa phrase exacerba ma colère, car je crois avoir entendu ce genre de remarque plus d’une centaine de fois et surtout pendant mon service militaire. Cette rhétorique faussement flatteuse dissimule en réalité un profond mépris envers les personnes de ma communauté. Je serais ainsi une exception parmi toutes les raclures albanaises qui habitent en Suisse. Et si je n’avais pas été un bon gars ? Si j’avais été un voyou ou un criminel, aurait-on eu le droit de me désigner, moi et les personnes de ma communauté, comme appartenant à une race inférieure ? Je saisis cette opportunité pour jouer une nouvelle carte. Je décidai de correspondre à ce qu’ils exécraient par-dessus tout. « Non je ne suis pas quelqu’un de bien, je suis d’ailleurs sorti ce matin de Champ-Dollon et j’ai un bracelet électronique à la cheville. » La Sicilienne se mit alors à me questionner sur les raisons qui m’avaient amené en prison. Je ne savais pas si elle était naïve ou si elle souhaitait simplement entrer dans mon jeu. Je répondis que je me battais constamment dans la rue, que je cassais des voitures par pur plaisir et que je volais les sacs des vieilles dames. Ma dernière condamnation remonte au fait que j’avais tabassé une femme âgée qui s’agrippait un peu trop férocement à son sac à main. Je continuai à inventer mon parcours de voyou en terminant par : « Le problème que j’ai, par contre, c’est que je ne parviens pas à contrôler ma colère, là j’ai envie d’une seule chose, c’est de monter sur la table et de flanquer des coups de pied à tout le monde… et honnêtement je ne sais pas si je pourrai me contenir. »

Ils avaient peur ! S’ils pouvaient penser que j’étais un petit rigolo m’inventant une vie de délinquant, la dernière phrase que j’avais prononcé laissait fortement envisager la possibilité d’un tel dénouement. De plus, les préjugés qu’ils avaient sur les Albanais ne faisait que renforcer cette éventualité. Je n’avais évidemment pas l’intention de les frapper, mais j’étais satisfait de voir qu’ils ne pouvaient pas écarter cette hypothèse. J’étais heureux d’avoir pris l’ascendant psychologique et me sentais alors Tout-Puissant. J’avais usé de violence dans mes propos et en étais fier, comme si cela avait apporté réparation. La raciste intervint enfin pour justifier ses propos haineux. Elle évoqua des mauvaises expériences personnelles avec les Albanais, puis la discussion glissa sur la criminalité. Je regrette aujourd’hui d’avoir été entraîné dans cette thématique qui concerne une faible minorité d’Albanais en Suisse, alors que le racisme endémique dans ce même pays conduit des personnes comme cette jeune femme à tenir des propos absolument révoltants. La discussion se termina ainsi, après une vingtaine de minutes. Je souhaitais moi-même ne plus continuer, j’avais l’impression d’avoir gâché la soirée et m’en sentais paradoxalement coupable. Et c’est peut-être ce que le racisme et la violence en général ont de plus pervers, le fait de donner le sentiment à la personne qui les a subis, qu’elle en est responsable, qu’elle doit s’excuser d’exister, qu’elle doit porter le fardeau de toutes les difficultés que rencontrent les personnes de sa communauté et qu’en définitive elle aurait mieux fait de s’effacer.

 

Vous entendez le train siffler ?

Vous entendez le train siffler ?

Un jour d’octobre 1964. Un train provenant de Capoue, en Italie, déverse une partie de ses voyageurs à la gare de Liège-Guillemins. Parmi eux, neuf personnes, toutes membres de ma famille. Jusuf, le patriarche, un petit bonhomme moustachu, muni d’un chapeau en astrakan couleur marron, et toute sa famille : ses deux fils mariés respectivement avec deux sœurs d’origine bosniaque et leurs quatre enfants en bas-âge. L’un d’eux était ma mère, Aishe. Elle avait neuf mois.

L’histoire de leur exil commence cependant bien avant. En 1949, Jusuf décida de quitter sa Malësi (montagne) de Mokër, près de Pogradec en Albanie. Il emmena ses 3 fils : Mustafa, l’aîné ; Nusret mon grand-père qui avait 15 ans ; et Raif, le cadet.

Alors que l’Albanie est proclamée République Populaire le 11 janvier 1946, les conditions de vie deviennent plus rudes. Ce sont surtout le rationnement de nourriture – conduisant très vite à la disette puis à la famine– et les répressions chaque jour plus rudes d’Enver Hoxha qui poussent mon arrière-grand-père à quitter sa maison. La collectivisation des terres, c’est-à-dire la dépossession arbitraire, avait été poussée à son paroxysme dans l’Albanie communiste. Les paysans qui comptaient alors pour 70% de la population avaient interdiction de posséder une vache ou un jardinet. Le crime « d’évasion » c’est-à-dire le fait de tenter de quitter son pays était passible d’au moins vingt ans d’emprisonnement dans un camp de travail. C’est pourtant le risque qu’a eu le courage de prendre Jusuf, en parvenant à faire diversion avec son âne et ses enfants près des barbelés proche de Shën Naum en Macédoine.

Je ne connais pas les étapes qui ont suivi leur évasion en Macédoine mais il s’avère que la police macédonienne les transféra dans un camp de réfugiés à Radushë en périphérie de la ville de Skopje. Le camp était essentiellement composé d’apatrides issus d’ex-Yougoslavie, de Roumanie et de Russie. C’est à ce moment-là que Raif, le cadet, tomba d’un rocher lors d’une excursion scolaire. Il succomba malheureusement à ses blessures quelques jours plus tard. Il repose toujours aujourd’hui au cimetière de Butel près de Skopje.

Radushë est un village homogène albanais situé à 25 kilomètres du centre de Skopje et à un kilomètre du Kosovo. Dans le camp du village, les migrants Albanais se mélangeaient aux Macédoniens, aux Croates et aux Roms. Le sol de la région était riche en métaux et l’économie du village reposait essentiellement sur l’exploitation minière. C’est pour cette raison que, dès l’année 1949, mon grand-père et son frère, alors qu’ils n’étaient encore que des adolescents, commencèrent à travailler dans les mines de chrome.  Mustafa descendait dans la mine alors que Nusret était ouvrier mécanique.

Un jour, les deux frères atteignirent l’âge de se marier. À cette époque, il était peu probable qu’un père Albanais soit d’accord de marier sa fille à un jeune ne possédant aucuns moyens. Par ailleurs, la coutume albanaise veut que lorsqu’on souhaite épouser une femme, il faut offrir de l’argent et de l’or à la famille de cette dernière. Or, Mustafa et Nusret ne remplissaient pas ces conditions. Ainsi, comme beaucoup d’autres jeunes garçons du camp, ils ont été contraints de se rendre en Bosnie afin de se marier. En effet, ce pays répondait à des critères religieux et culturels semblables à ceux des Albanais. Ainsi, Mustafa épousa Mine le 1er mai 1956 et Nusret épousa Selime le 28 décembre 1959. Ces deux sœurs orphelines avaient été élevées par leur tante dans un village à 40 kilomètres de la Croatie.

Les 3 premiers enfants de Mine et Mustafa sont nés dans le camp : Hatixhe (1957), Fatime (1958) et Raif (1960) ; il porte ce nom en rappel de la mémoire de son oncle décédé à Skopje.

En 1961, aux alentours de midi, la police macédonienne donna l’ordre à tous les résidents du camp de quitter les lieux. Ils eurent 4h pour plier bagages. Ceux qui en eurent le temps, vendirent ce qui les encombrait pour partir. Ma famille a été déportée en train vers le camp de Gerovo en Croatie où ils sont restés pendant un an et demi. À mille kilomètres au Nord, les Albanais fuyaient le communisme. Ma famille a assisté à cet afflux d’émigrés qui quittaient l’Albanie. Puis, depuis la Croatie, ma famille a été transférée dans un camion en direction de la Slovénie où elle est restée un an.

Ne pouvant plus supporter la vie dans les camps d’ex-Yougoslavie, les deux couples, Jusuf et leurs enfants se sont enfuis en cachette durant la nuit. Ils se fixèrent une nouvelle destination : l’Italie. Leur fuite ne s’est pas faite sans difficulté car ma grand-mère Selime était enceinte de ma mère. Ils ont dû affronter les montagnes slovènes à pieds et ils ont dû dormir dans le froid. Pas loin de leur but, ils se sont fait attraper par la police yougoslave, qui finalement les laissa s’en aller pour atteindre la ville de Trieste en autobus.

En 1962, ils sont restés durant 6 mois à Trieste, au camp de la Risiera di San Sabba. C’est là que ma mère a vu le jour, le 29 septembre 1963. Il convient de préciser que cet endroit, converti en camp de réfugiés de l’ex-Yougoslavie, avait servi de camp de concentration entre 1940 et 1945 lors de l’Holocauste ; on estime qu’entre 2000 et 3000 personnes y ont perdu la vie. L’asphyxie par gaz d’échappement d’autocar a été la principale cause de décès, et ceci sans compter le froid dans lequel vivaient les prisonniers.

Ma famille avait été entassée dans une grande salle dans laquelle les « chambres » étaient séparées par des parois « en carton » me racontera ma grand-mère. Cela n’isolait ni du froid, ni du son. D’ailleurs, ma mère qui venait de naître attrapait continuellement froid, passa ses 3 premiers mois à l’hôpital. Durant ce temps, mon grand-père et son frère travaillaient dans le chargement de camions.  Ensuite, ils ont été emmenés vers le camp de réfugiés politiques de Caserta à Capoue, à 20 km de Naples où ils y séjournèrent pendant 6 mois. C’est là que les « commissions » des différents Etats venaient appeler les personnes à s’établir dans leur pays. L’idée des deux frères était de partir pour l’Amérique, terre promise et idyllique. Mais Mustafa, d’un tempérament nerveux avait eu un mauvais rapport au camp de Radushë. Il s’était battu avec quelqu’un et la commission des Etats-Unis n’acceptait pas les personnes avec un casier judiciaire. Seuls Nusret, son père et sa femme avaient eu l’autorisation de partir. Cependant, les deux frères ont refusé l’idée d’être séparés, ils ont alors simplement attendu qu’un autre pays veuille bien d’eux. C’est à ce moment-là que la Belgique leur proposa le passeport vers la sécurité ! Ils prirent place au bord d’un train pendant trois jours, accompagnés d’expatriés Polonais, Croates, Russes et Roumains.

Lorsqu’ils posèrent le pied à Liège, en octobre 1964, les organisations caritatives Caritas Catolicas et la Croix Rouge avaient déjà anticipé leur venue. Une maison meublée avait été désignée pour la famille Minarolli : rue des Trois Pierres à Herstal. Nous étions la première famille albanaise à Herstal !  Après être passés par 5 camps de réfugiés, la famille connut enfin le bonheur de vivre dans une vraie maison et avec du charbon pour se chauffer. Ils avaient reçu des vêtements et une aide sociale de 500 francs belges/mois (soit 12.50€) et par famille. L’État belge leur imposa très rapidement de trouver un travail et on leur proposa différents postes parmi lesquels ils eurent le droit de choisir. Les deux frères ont travaillé durant 25 ans à l’usine de pneus Englebert, plus précisément dans le quartier des Vennes à Liège.

La première personne albanaise qu’ils ont rencontrée à Herstal était Hysen Shehu (le fils de Vehap) un loumiote (habitant de la région de la Lumë en Albanie du Nord), gérant d’une pompe à essence et marié à une belge qui faisait le travail d’interprète pour eux et qui devint leur ami. C’est lui qui mit ma famille en relation avec la famille d’Adem Gjanaj originaire de la même région, arrivée à Liège quelques années plus tôt.

En Belgique, le plus difficile pour les membres de ma famille a été la méconnaissance de la langue française, langue qu’ils ont cependant réussi à comprendre grâce aux notions d’italien acquises lors de leur séjour dans les camps de Trieste et de Capoue. Et surtout parce que la Belgique avait fait appel à de la main d’œuvre italienne pour travailler dans les mines, ils se sont très vite adapté à leur nouvelle vie.

Mine et Selime étaient femmes aux foyers ; chacune ayant eu 5 enfants, il leur avait été quasiment impossible de travailler. En Belgique, Mine avait mis au monde deux enfants et Selime quatre, nés tous à l’Hôpital de Bavière de Liège, dans le quartier d’Outremeuse. Les 10 enfants ont tous été scolarisés à l’école communale du Bellenay à Herstal et chacun s’est, par la suite, orienté vers la profession de son choix.  Dans un premier temps, les deux familles (celle de Mustafa et celle de Nusret) sont restées réunies dans la même maison et puis chacun a finalement acheté sa propre maison.

Mustafa, « xhaxhi » comme je l’appelais, était une personne dotée d’un grand sens de l’humour et d’un tempérament nerveux, il ne tenait pas en place une seconde. Il aimait se promener à vélo, s’occuper de son potager et de ses roses dans son jardin. Mon grand-père, quant à lui, était de nature plus calme mais il était tout de même un homme de caractère, je ne l’ai jamais vu habillé autrement qu’en costume et en chemise et ceci, même lorsqu’il effectuait de menus travaux à la maison. Ils étaient tous les deux des personnes de parole, ils étaient honnêtes, serviables et bien réputés dans la commune où nous vivons toujours aujourd’hui. Jusuf, le grand-père qui parlait le turc, parcourait 5 km à pieds chaque vendredi pour se rendre de Herstal à Cheratte à la mosquée turque. Il est décédé le 17 février 1983 et repose au cimetière musulman de Robermont. Nusret et Mustafa se sont rendus pour la 1ère fois en Albanie lorsque les frontières se sont enfin ouvertes en juillet 1992, dans leur village natal d’Hoshteçë (Malësia e Mokrës, Pogradec) puis pour la dernière fois en juillet 2003. Mustafa est décédé après s’être fait renverser sur son vélo par une voiture le 22 novembre 2009.

Je m’appelle Lindita et j’ai 28 ans. J’ai pris l’initiative de contacter l’asbl Eagle Event, lorsque j’ai vu leur appel, pour faire honneur à mon grand-père que j’ai aimé par-dessus tout. J’ai été élevée par mes grands-parents et pour moi, c’était l’opportunité de parler d’eux, de leur exil, de leur parcours chaotique. La  plaie la plus grande de notre peuple est l’immigration. L’immigration est synonyme de tragédie. Quelle tragédie de devoir faire le deuil des vivants restés au pays ! Quelle tragédie de quitter son village natal, ses amis, de s’efforcer à garder son identité, ses valeurs, de perpétuer la langue et l’origine à sa descendance lorsqu’on n’est plus dans son propre pays. Aujourd’hui, mon grand-père n’est plus. Il est décédé le 9 février 2013 de la maladie d’Alzheimer. Il avait côtoyé des anciens établis à Bruxelles : Metush Guri du village de Bratomir (Pogradec) avec qui il était devenu krushk, les frères Piku, Ramadan Karaj de Pogradec, Hamit Luka et Islam Biçaku du village de Letëm (Librazhd) et la famille Çela de Mokër (Pogradec) mais il n’était pas spécialement connu des Albanais de l’époque. Cela importe peu car pour moi, il représente le monde ! C’est grâce à lui et à son courage que je suis ici en Belgique, dans mon pays, où je vis librement et en sécurité, et où j’ai pu être scolarisée. Mon grand-père n’avait que 4 ans d’école primaire à son actif et il était pratiquement analphabète mais c’est lui qui m’a appris le respect de la parole donnée, la considération des anciens et la valeur de la famille, notions qu’on n’apprend pas toujours à l’école mais qui font partie de notre culture. Après plus d’un demi-siècle en terre étrangère, je suis fière de dire que je parle toujours albanais et que je suis belge d’origine albanaise !

Après le décès de mon grand-père, nous sommes allés dans la cave chercher cette grosse malle en fer dans laquelle il avait entassé les documents importants : l’acte de mariage, les papiers de la maison… et les cartes de réfugiés de l’ONU ainsi que les permis de travail à son arrivée en Belgique. Jusque-là, je ne savais pas que j’étais en possession des documents qui allaient servir à illustrer mon texte.

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