Agim Sulaj

Agim Sulaj

NB : Toutes les illustrations présentes dans cet article sont des œuvres d’Agim Sulaj. Elles sont toutes publiées avec l’autorisation de l’artiste.
« L’Homme et la Nature ». Acrylique.

Qui aurait pu se douter que l’Albanie, pays considéré le plus fermé au monde après les années 60, eut été le lieu qui vit naître un magazine satirique ? C’est pourtant ce qu’il fut après la Seconde Guerre Mondiale, c’est là que la revue « Hosteni »  vit le jour. Le régime communisto-comique d’Enver Hoxha était, en effet, pourvu de dérision, moins d’autodérision néanmoins, témoignera Mehmet Shehu le second du régime. Celui-ci fut retrouvé mort dans sa chambre : une balle dans la tête et une autre dans le dos. Un suicide dira-t-on, ce qui est tout à fait plausible sachant qu’après l’alliance avec Mao Tsé-Tung, l’Albanie accueillit une foule de contorsionnistes chinois issus des plus prestigieux cirques d’Extrême-Orient. Ils enseignèrent l’art de la souplesse aux Albanais. Ceci ne dura pas, ils durent stopper la seconde phase de leur formation : la souplesse d’esprit. Faute aux désaccords entre le Laurel albanais et le Hardy chinois. Le seul mystère dans l’affaire « Shehu », dirent les légistes, réside dans le fait d’ignorer s’il a commencé par se tirer une balle dans la tête ou dans le dos. Cette comédie caractéristique albanaise avait pourtant des signes avant-gardistes. En effet, l’Albanie qui fut un temps le royaume d’un clown1 était pourtant bien partie ; jusqu’à ce qu’on comprenne qu’avec son système de banque pyramidale2 l’Albanie fut le royaume d’un clown triste. Ainsi, ce n’est pas sans mal que, dans ce paysage burlesque et d’esclaffements collectifs, se démarqua le personnage qui va nous intéresser dans cet article.

« La bureaucratie ». Première page d’une édition de 1987.

Agim Sulaj est un peintre albanais né à Tirana le 6 septembre 1960. Il grandit à Vlorë dans le sud de l’Albanie. En 1978, il finit ses études secondaires et entre à l’Académie des Beaux-arts de Tirana. En 1979, il gagne le prix spécial d’encouragement, lors d’une compétition annuelle organisée par le magazine satirique albanais « Hosteni ». Alors qu’il n’a pas encore fini ses études en 1982, il parvient à remporter le premier prix de cette compétition. Son diplôme en poche en 1985, il est engagé par le magazine satirique auprès duquel il a déjà une certaine réputation. En 1986, ses œuvres sont exposées pour la première fois à la Galerie Nationale de Tirana. La même année, il remporte à nouveau le premier prix du concours dans le magazine dans lequel il travaille. En 1988, sa renommée dépasse les frontières albanaises, il remporte cette fois le premier prix à Seres en Grèce du concours balkanique du dessin au crayon. Pourtant, Agim Sulaj n’est pas un simple satiriste, ses dessins possèdent une véritable identité surréaliste. Issu du dadaïsme, le surréalisme est d’abord un courant littéraire, puis artistique au début du XXème siècle.  Ce mouvement consiste à exprimer une idée ou une pensée en dehors de toutes conventions sociales et dépourvue de représentation logique (Salvador Dali, René Magritte). Alors que le surréalisme déforme la réalité, l’hyperréalisme, quant à lui, essaie de la reproduire le plus parfaitement possible, si proche que le tableau pourrait être confondu avec une photographie. Agim Sulaj s’exercera en parallèle à cette discipline originaire des États-Unis. En 1989, il réalise une peinture à l’huile qui le fera connaître du grand public : « La tête d’Ali Pacha de Tepelena, présentée au sultan Mehmet II ». (Voir l’image 1 du diaporama). Le tableau sera exposé en 1990 au musée « Ali Pacha » à Jannina en Grèce.

« Trois frères ». Peinture à l’huile.

En 1992, Agim Sulaj dévoile ses œuvres lors d’une exposition à Rimini. Son attachement à cette ville le conduit à s’y installer en 1993. En 1997, certaines de ses peintures à l’huile sont exposées à New York. En 2005, lors d’une exposition organisée conjointement par la Galerie Nationale de Tirana et la Galerie des Beaux-Arts de Prishtina sur le thème de Skenderbeu, il dévoile son tableau du héros national albanais. (Voir image 2 du diaporama). Toutefois, le peintre albanais ne cessera de participer à divers concours internationaux sur le thème de l’humour et de la caricature. Il remporte souvent des prix, qu’il s’agisse de dessin humoristique ou d’après le thème imposé par le concours. À titre d’exemple, son dessin « L’étranger » emporte le premier prix du concours international du dessin à Tourcoing en 2006. (Voir l’image 8 du diaporama). Il gagne également des prix en Italie, en Turquie, en Grèce, en Albanie, au Kosovo, en Allemagne, en Espagne, au Portugal, au Luxembourg, en Belgique, en Pologne, en Bulgarie mais encore en Chine, au Brésil, en Iran et en Syrie. Sa confirmation dans le milieu, l’amène à devenir par la suite membre du jury des différents concours auxquels il avait déjà participé avec succès.

« L’évasion ». Dessin au crayon.

Les œuvres d’Agim Sulaj s’inscrivent sur deux tableaux qui parfois se rencontrent. (voir le tableau de Mère Teresa ci-dessous). Le premier, celui de la peinture à l’huile, plus profond et intimiste, est fascinant par sa technique notamment lorsqu’elle est hyperréaliste. Le second, celui des dessins surréalistes et satiriques, à travers lesquelles il offre sa vision de la société est tout aussi fascinant par son approche. Indépendamment du courant artiste dans lequel il s’exprime, les thèmes de prédilections d’Agim Sulaj sont les mêmes. L’enfance est un thème récurrent : les distractions juvéniles simples, les plages rocheuses de Vlorë sont des réminiscences de sa propre enfance. La liberté, cette condition humaine qui faisait tant défaut dans l’Albanie communiste est un autre de ses thèmes favoris. D’autres sujets, tout aussi universels qu’actuels comme : la pauvreté, la faim, l’immigration, l’environnement et la religion font aussi partie de son bagage artistique, ou plutôt de la valise en carton déchirée de son « étranger »  qui, à travers ses voyages, sème peu à peu une partie de soi.

« Mère Teresa » Peinture à L’huile. (Surréaliste et hyperréaliste à la fois.)

L’unique ambition de cet article est de vous faire découvrir l’artiste ainsi que ses œuvres. Par conséquent, nous vous invitons vivement à découvrir le travail d’Agim Sulaj en visitant son site web : agimsulaj.com. Ainsi que le site de l’atelier André Girard, où vous y trouverez l’intégrale de ses œuvres : http://www.atelier.angirard.com/expositions/agim-sulaj/

Galerie

Notes

1. ↑ En 1913, Otto Witte, un clown allemand, parvint par une ruse à se faire passer pour le neveu du sultan qui allait être couronné roi d’Albanie. Il parvint pendant 3 jours à tromper l’élite albanaise en étant couronné roi ; il posséda même un harem. Il mourut en 1958. Son inscription funéraire indique toujours aujourd’hui : Ancien roi d’Albanie.
2. ↑ Inspiré de la « Pyramide » de Ponzi, ce système financier provoqua la ruine des Albanais. Cela généra des fortes émeutes en 1997, frôlant la guerre civile.

Sources

Ouvrages :

  • Manifestes du surréalisme. André BRETON – Folio.
  • Dada est tatou. Tout est dada. Tristan TZARA – Flammarion

Sites :

  • www.agimsulaj.com
  • http://www.ecc-kruishoutem.be/Agim_Sulaj_FR.html
  • http://www.irancartoon.com/120/New%20Folder/Agim.htm
  • http://www.fanofunny.com/guests/cartoonsea/2010.html
  • http://irreductible.naukas.com/2008/12/26/otto-witte-el-astuto-artista-de-circo-que-reino-en-albania-durante-cinco-dias-en-1913/
  • http://anticercles.blogspot.ch/2008/09/quand-les-pyramides-mnent-lanarchie.html
  • http://www.atelier.angirard.com/expositions/agim-sulaj/

Film :

  • Agim Sulaj, në galerinë Kombëtare të artëve, Tiranë 2008 : https://www.youtube.com/watch?v=a8rI3XBlsj4
Kolë Idromeno

Kolë Idromeno

Portrait de Kolë Idromeno

L’évocation de l’art en Albanie est souvent associée à l’art réaliste socialiste qui a inondé le pays lors de la dictature communiste d’Enver Hoxha. L’histoire de l’art albanais n’est pourtant pas cloisonnée uniquement à ce registre. Nous pouvons déjà remonter au XVIème siècle avec Onufri et David Selenica (XVIIème) pour trouver les premiers iconographes albanais. Ceux-ci réalisèrent de nombreuses fresques murales dans diverses églises du sud de l’Albanie. C’est toutefois à la fin du XIXème siècle qu’apparaissent, sous le pinceau de Kolë Idromeno, les premières œuvres peintes sur toile en Albanie. Artiste emblématique de Shkodër et précurseur de l’art réaliste albanais, Idromeno influença grandement les peintres en devenir. Il est la principale figure artistique de la renaissance albanaise. Polyvalent, il exerce plusieurs métiers et s’investit dans différents secteurs culturels dans la ville qui l’a vu naître. Voici le parcours atypique de cet enfant de Shkodër.

Le père de Kolë, Arsen Idromeno est un arvanite* originaire de Parga, ville du nord de la Grèce. Celui-ci émigre à Shkodër dans les années 1850 où il se rapproche de la communauté orthodoxe dont il fait partie. Il y fait la connaissance de sa future femme Roza Saraçi. C’est de leur union que Nikolla Idromeno nait le 15 Août 1860. Le jeune Kolë dévoile ses premiers talents dans l’atelier de charpenterie de son père. En effet, celui-ci dessine déjà sur le bois et peint aussi ses premières aquarelles. Son goût prématuré pour la peinture ne passe pas à inaperçu auprès de Pjetër Marubi (auteur de la première photographie albanaise) qui en fait son apprenti en 1875. Sur les conseils du photographe et avec l’accord de son père, l’adolescent est envoyé à Venise à l’école des beaux-arts. Il n’y fera malheureusement pas long feu, abandonnant après six mois suite à un différend avec un de ses professeurs. Il est pourtant fasciné par les artistes vénitiens de la renaissance tels que Giovanni Bellini et Andrea Mantegna, ce qui le convainc de poursuivre son apprentissage auprès d’un maître italien deux années durant.

En 1877, il revient dans sa ville natale. Le jeune artiste poursuit alors deux activités parallèles : la peinture, ainsi que la photographie auprès de Pjetër Marubi avec lequel il continue de se former. Il réalise beaucoup de fonds peints pour le studio et collabore énormément avec son complice et ami Mati Marubi. 1883 est une année charnière pour le peintre. Il décide de devenir indépendant en créant son propre studio de photographie qu’il nomme « Dritëshkronja Idromeno** ». Il ne séparera cependant jamais vraiment du studio Marubi, pour lequel il collaborera avec chacun des membres de la famille. C’est surtout cette même année qu’il réalise sa première véritable œuvre peinte « Motra Tone », « ma soeur Toné ». Considéré comme la Joconde albanaise, ce tableau deviendra un véritable symbole de la culture et de l’art albanais. Nous y reviendrons plus en détail à la fin de cet article.

Il est important de noter l’empreinte religieuse des œuvres, tant picturales que photographiques, d’Idromeno en cette fin de XXème siècle, étant liée au fait qu’il est difficile pour un artiste de vivre de sa profession. Kolë Idromeno accepte pour cette raison d’être commandité par des moines franciscains afin de peindre des toiles à caractère explicitement religieux dans le but d’éduquer les plus inflexibles des montagnards. Preuve à l’appui du témoignage du consul de France, Alexandre Degrand, qui écrit à propos de Kolë Idromeno dans son récit « Souvenirs de la Haute Albanie » :

 « Un père de la Société de Jésus qui parcourait les montagnes en missionnaire a compris que c’était par la vue qu’il fallait catéchiser […] Il a fait adresser à un jeune homme de Scutari, par lequel il a fait peindre des toiles qu’il emporte avec lui, différents sujets propres à frapper l’esprit des fidèles qu’il visite dans ses tournées. »

En effet, certains tableaux de l’artiste portent des noms très suggestifs comme : « Kur hyn dreqi në shtëpi », « Quand le diable entre dans la maison » ou encore « le Jugement Dernier ». Nous ne saurons malheureusement jamais vraiment l’implication personnelle d’Idromeno concernant ce travail. Ce que nous savons c’est que le caractère religieux s’estompera de ses œuvres dès le début du XXème siècle. Notons aussi la curieuse fascination de l’artiste pour les personnes de couleur noire. En effet, dans cet immense Empire Ottoman, les africains circulent et se retrouvent parfois à Shkodër. C’est pourquoi il réalise en 1916 le portrait d’un africain : « Zezaku i Beldijes »  (Portait aujourd’hui exposé à la galerie d’art de Shkodër), (Image 1 du diaporama). Il fera même vêtir un autre africain du costume traditionnel albanais pour le photographier (Image 7 du diaporama). Kolë Idromeno est un vrai amoureux de sa ville. Il s’investit à tous les niveaux. En 1909, il repeint le plafond de l’église orthodoxe de Shkodër qui s’était précédemment écroulé suite à un tremblement de terre (Peinture toujours visible aujourd’hui). Il réalise aussi des décors pour les pièces de théâtre de la ville. Décors, qu’il réutilisera également comme fonds peint pour ses photos. Sa toile décorative la plus célèbre est sobrement intitulé « Théâtre ». (Image 2 du diaporama)

Idromeno ne s’arrête pas là. Urbaniste et architecte, il participe au projet de construction d’environ 50 bâtiments à Shkodër, comptant établissements publics, privés, industriels, banques et cafés. Bon nombre de ces édifices se trouvent aujourd’hui sur la rue portant son nom. Pour couronner le tout, Idromeno est aussi le promoteur du cinéma en Albanie. Étroitement lié aux frères Lumières avec qui il tient une correspondance, Kolë Idromeno importe dès 1908 du matériel de projection. Il diffuse des films au centre culturel « Gjuha Shqipe » crée par ses amis Kel Marubi et Luigj Gurakuqi. Il signe même un contrat avec une compagnie autrichienne de cinéma pour l’ouverture du premier cinéma public en 1912. Cela lui permet d’importer des films étrangers et de collaborer plus tard avec la maison Pathé en France. (Image 9 du diaporama) Enfin, il ne serait trop de dire qu’il joue également du trombone dans un groupe de musique.

Dès les années 1910, Kolë Idromeno se consacre surtout à sa passion première : la peinture. Il organise, en 1923, la première exposition publique de peinture à Shkodër. En 1924, au sommet de son art, il peint un tableau intitulé « Dasma Shkodrane », « Mariage de Shkodër » (Image 3 du diaporama). Ce tableau est l’un des plus représentatifs de la vie socioculturelle de Shkodër ; il est de ce fait particulièrement apprécié par les habitants de la ville et régulièrement reproduit par les artistes contemporains. En 1931, est organisée, la première exposition nationale d’art à Tirana. En compagnie d’autres peintres albanais célèbres tels que Ndoc Martini, Simon Rrota, Zef Kolombi et Andrea Kushi, Idromeno y présente un autre de ses tableaux : «Portrait d’un homme au chapeau »(Image 4 du diaporama). C’est suite à cet évènement qu’est fondée, sous la direction d’Andrea Kushi, la première école d’art à Tirana. Dans les dernières années de sa vie, Kolë Idromeno peint sa dernière toile «Plaku nga Postrriba », « Le vieillard de Postrriba (Image 5 du diaporama)». L’artiste s’éteint à l’âge de 79 ans, le 12 décembre 1939.

Motra Tone

Signé le 2 février 1883, le tableau « Soeur Toné » est l’œuvre la plus connue d’Idromeno. Il s’agit en réalité du portrait de sa sœur Antoneta vêtue des habits traditionnels de Shkodër. En possession de la famille de l’artiste des années durant, l’œuvre sera dévoilée au grand public en 1954 lors de son exposition à la galerie des arts de Tirana. Considérée comme la Joconde albanaise, la toile devient le symbole de la culture et de l’émancipation albanaise lors de la renaissance nationale. L’œuvre est alors exposée en Albanie, et ceci jusqu’en 2005, lorsqu’elle est envoyée à Paris pour être restaurée. Elle finit par rester dans la capitale française pour être aujourd’hui exposée au Musée d’Orsay. Les raisons qui font que cette toile est importante sont multiples. Il s’agit premièrement de la première œuvre picturale laïque albanaise. Elle s’inscrit ensuite dans cette époque phare de l’histoire albanaise, la renaissance nationale, d’où émergent bon nombre d’écrivains, de poètes et autres intellectuels albanais qui ont pour but commun l’unification des terres albanaises au sein d’un même pays. Idromeno participe également à cela, même si, comme il est écrit plus haut, certaines de ses toiles sont teintées d’une morale chrétienne évidente, c’est avant tout ce qu’on appelle l’Albanité*** qui est au centre de ses œuvres. Ensuite, les éléments inhérents liés à la vie d’Idromeno font du tableau une œuvre primordiale. C’est Kolë qui souhaitait voir vêtir sa sœur des habits traditionnels pour l’immortaliser. Le peintre est proche de celle-ci, elle est d’un an son aînée. Son décès prématuré en 1890 à l’âge de 31 ans, contribue sinistrement à sacraliser l’œuvre. Enfin, les qualités intrinsèques de la toile sont également fabuleuses. Notons, entre autres, la sensation de mouvement des mains, la position raffinée de celles-ci et la sensualité du geste. Autant de points octroyant à l’œuvre le statut de l’étendard artistique et culturel de tout un peuple.

Motra Tone – Kolë Idromeno – date

Artiste à multiples casquettes : Peintre, photographe, urbaniste, architecte, musicien et précurseur du cinéma en Albanie, Kolë Idromeno, est la figure artistique de la renaissance nationale albanaise. Adulé à Shkodër, sa réputation dépasse les frontières du pays. En effet, ses œuvres peintes sont déjà exposées à Budapest en 1898, à Vienne en 1900, à Rome en 1925 et à New York en 1939. Les albanais connaissent bien l’Albanie à travers ses héros. Que ce soit des hommes de guerre comme Sulejman Vokshi et Idriz Seferi, des hommes politiques comme et Abdyl Frashëri et Ismail Qemali ou encore des hommes de plume comme Naim Frashëri et Gjergj Fishta. La renaissance albanaise connaît un autre type de héros, celle des hommes au pinceau, offrant à cet âge d’or un autre goût, une saveur artistique ancrée dans les divers secteurs en développement du pays.

Aujourd’hui, les œuvres peintes d’Idromeno sont exposées dans différents musées en Albanie dont la galerie nationale des Arts à Tirana, le musée Mezuraj dans la même ville et la galerie des arts à Shkodër. Concernant les photographies, il subsiste environ 1300 photos sur plaques de verres. Elles sont gardées par le centre d’étude d’albanologie de Tirana.

*albanais vivant dans les terres sous administration grecque.

** Dritëshkronja signifie écrits de lumière. C’est une traduction de l’étymologie du mot photographie. Photo : lumière. Graphie : Écriture

*** Mot rendu célèbre par Pashko Vasa qui écrit dans un poème : « Feja e shqiptarit është shqiptaria. » « La religion de l’Albanais est l’Albanité. »

Sources :

  • « Albanie, un voyage photographique, 1858 – 1945 » livre de Loïc Chauvin et Christian Raby.
  • « Souvenirs de la Haute-Albanie » livre de Jules Alexandre Théodore Degrand.
  • http://www.shkoder.net/al/piktore.htm
  • http://www.forumishqiptar.com/threads/4981-Kol-Idromeno
  • http://www.shqiptarja.com/kultura/2730/kur-kur-kol-idromeno-pikturonte-motren-tone-173127.html
  • http://www.albanianart.net/painting/idromeno/idromeno.htm
La famille Marubi

La famille Marubi

Pjetër Marubi – date à voir
  On situe l’invention de la photographie en 1839 à Paris lors de sa présentation à l’académie des sciences. C’est en 1858 qu’elle apparait la première fois en Albanie sous l’objectif de l’italien Pjetër Marubi. Celui que l’on considère comme le père de la photographie albanaise créa son studio à Shkodër qui vit développer plus de 150’000 clichés entre 1858 et 1940. Il forma la jeunesse à la photographie et participa à  l’élan identitaire albanais du XIXème siècle que l’on nomme la renaissance nationale (Rilindja kombëtare). On ne redécouvrit pourtant ces photos que bien plus tard, en 1991. La dictature communiste les avait contraintes à l’obscurité. Il fallut attendre la chute du régime pour que rejaillisse du passé le trésor gardé par Gegë Marubi, dernier de cette illustre lignée. La famille Marubi a mis en lumière l’Albanie et les albanais pendant plus de 80 ans, offrant à son pays un patrimoine photographique remarquable. À leur tour maintenant d’être sous le feu des projecteurs.

Pjetër Marubi

Pietro Marubbi nait en 1834 à Plaisance (Piacenza) au nord de  l’Italie où il apprend le métier de sculpteur, de peintre et d’architecte. Mais c’est vers un art tout récent qu’il est attiré : la photographie. L’Italie est cependant en pleine réforme lors de la moitié du XIXème siècle. La région du nord de l’Italie (Royaume Lombard-Vénitien) est sous administration austro-hongroise, aux dépens de Garibaldi, leader pour l’unification des régions italiennes. Marubbi partisan de ce dernier, est accusé d’être impliqué dans l’assassinat du maire de Plaisance. En 1856, il se voit obligé de fuir l’Italie et choisit l’empire ottoman pour terre d’accueil. Il effectue un bref passage à Corfou puis à Vlorë. Là, il rencontre le consul Italien qui lui conseille de se rendre à Shkodër car la ville est peuplée de catholiques. C’est ce qu’il décide de faire et s’y installe la même année de sa venue en région albanophone. Dans une chambre de 35 mètres carrés, il crée son studio de photographie, qu’il baptise en albanais : « Dritëshkronja » signifiant « écrits de lumières ». En 1858, il photographie le leader de l’insurrection albanaise de Shkodër, Hamzë Kazazi (photo 1 du diaporama). Cette photo est considérée comme la première photographie albanaise.  Au début, les clichés sont pris en studio, qu’il développe lui-même sur des plaques de verres au collodion. Ses photographies sont mises en scène, il utilise des décors, de la paille, des chaises installés pour l’occasion ainsi que des fonds souvent peints par lui-même, représentants des montagnes, des forêts ou des champs. Ce n’est que 3 ans après sa première œuvre qu’il photographie les paysages et les rues de Shkodër. Au fil  du temps, Pietro Marubbi se fait connaître par la population de Shkodër. Et malgré que la représentation des hommes soit interdite dans l’empire, il exerce son métier en suscitant l’intérêt des habitants qui ont plaisir à lui servir de modèles. Il parle albanais et son nom est albanisé, il devient : Pjetër Marubi. Il fait la connaissance d’Arsen Idromeno, père de Kolë Idromeno, celui qui introduira le cinéma en Albanie. Kolë devient l’apprenti de Marubi. Il se lie d’amitié avec un montagnard, Rrok Kodheli et prend sous son aile son fils Mati, pour lui enseigner le métier. Le premier de ses apprentis sera envoyé à l’académie des arts de Venise et le second à Trieste. Malheureusement, Mati Kodheli meurt subitement en 1881 à l’âge de 19 ans. Il est fatalement celui dont on possède le moins de photo.  Marubi prend alors comme apprenti le second fils Kodheli, Mikel, dit Kel. Il est à son tour formé par le maître et comme son  frère, est envoyé à Trieste pour apprendre la profession. (Sur la photo 2 du diaporama nous pouvons voir en formation le jeune Kel à gauche qui pose au côté d’un aède albanais) Pjetër Marubi fait partie intégrante de la ville, il est également concerné par l’avenir de l’Albanie sous administration ottomane. Ses clichés sont par ailleurs publiés dans des revues italiennes, anglaises et françaises. Il est un valeureux témoin des événements marquants que traverse l’Albanie lors du XIXème siècle. Citons l’insurrection de la région de Mirëditë en 1876-77 ou en 1878 lorsqu’il photographie la délégation de Shkodër en route pour la ligue de Prizren, qui avait pour but de tracer les frontières d’une Albanie indépendante. Les anonymes ont pourtant aussi leurs place dans son studio et sur sa pellicule. Il photographie le quotidien du peuple albanais, des marchands, des montagnards, des guerriers,  des prêtres, des mendiants et des prostituées. Il dépeint une véritable mosaïque de personnes que constituait l’Albanie à cette époque. Il participe à la construction de la ville en peignant les façades de la nouvelle église orthodoxe de Shkodër en 1898. Entre 1885 et 1890, il acquiert du nouveau matériel et réaménage son studio en y installant des verrières qu’il peut couvrir avec des rideaux afin de diffuser la lumière à sa guise, enfin il abandonne le collodion pour le bromure d’argent qui est produit de manière industrielle. Vieillissant, il poursuit son métier bien que son activité se soit raréfiée depuis 1890. Il meurt à Shkodër en 1903 sans héritier biologique.

Kel Marubi

C’est Kel Kodheli qui hérite du studio. À la mort de son maître, il prend son nom en hommage et devient Kel Marubi. Son frère décédé, Mati portera également le nom Marubi. Les techniques photographiques ayant évolué depuis la première photo albanaise, Kel Marubi deviendra le photographe le plus prolifique de la dynastie. Comme son père spirituel, il utilise des décors peints, mais cette fois souvent par son ami Kolë Idromeno. Kel brille par la mise en scène de ses photographies, à l’image de celle du barbier ou celle de l’enrôlement d’un albanais dans l’armée ottomane (Photo 3 et 4 du diaporama).
Pjetër, Mati, Kel et Gegë Marubi.
Kel Marubi est au cœur du chamboulement politique que subira l’Albanie au cours du début du XXème siècle. Ainsi, il photographie l’insurrection montagnarde en 1911 et le leader de celle-ci, Dedë Gjo Luli, avec son fils (photo 5 du diaporama). Il photographie la déclaration d’indépendance albanaise en 1912 à Vlorë et les artisans de celle-ci. Il met en lumière ses amis, les célèbres écrivains Ndre Mjeda, Gjergj Fishta et l’homme politique Luigj Gurakuqi (photo 6 du diaporama). Le hasard fait qu’il photographie le jeune Avni Rrustemi, futur bourreau de l’homme politique et grand propriétaire terrien Essad Pacha, qu’il photographie également. La photo du couple de héros, Azem et Shote Galica, en tenue traditionnelle est aussi une de ses œuvres (photo 7 du diaporama). Plus tard il photographiera Ahmed Zogu, futur roi Albanie qui ordonna l’assassinat de son ami Luigj Gurakuqi (Photo 8 du diaporama). Enfin, à Gjirokastër en 1936, il photographie également les débuts politiques d’Enver Hoxha discourant sur un balcon aux côté d’autres personnalités de la ville. Cette photo sera par la suite modifiée par le régime à des fins de propagande, notamment en effaçant les personnes aux côtés du dictateur. Kel Marubi aura été le véritable artiste de la famille. Il professionnalise l’atelier de son père et le fait le connaître au-delà des frontières albanaises. Il devient par ailleurs le photographe attitré de la cours royale du Monténégro. Mais surtout, ses œuvres sont inséparables de l’élan identitaire national que voit l’Albanie se concrétiser au début du XXème siècle. Son appareil aura figé pour l’éternité les visages des bâtisseurs de l’indépendance albanaise, des héros mais aussi des guerres de pouvoir fratricides que connaîtra l’Albanie. Enfin, sans oublier, comme son père, la foule d’anonymes présents sur les plaques de verres. Kel Marubi meurt en 1940 à Shkodër. Il lègue sont studio à son fils Gegë.

Gegë Marubi

Gegë Marubi nait en 1907 à Shkodër. Son père lui transmet le goût du 8ème art et il suit dans les années 1920 des études professionnelles à Lyon dans une école de photographie fondée par les frères lumières. Gegë devient un des meilleurs photographes de sa génération, il remporte des prix d’expositions à Bari et à Thessalonique. Il délaisse malheureusement son appareil en 1940 à cause de la guerre et le régime communiste par la suite l’empêchera d’exercer et de publier les photos du studio. Il est pourtant l’héritier de plus 150’000 clichés qu’il garde précieusement dans son studio jusqu’à sa mort en 1984. L’archiviste, Gegë Marubi, sans descendant met alors fin à la dynastie Marubi. En 1991, on redécouvrit le graal que la dictature avait tenté de dissimuler. L’histoire albanaise revint aux albanais. On comprit enfin qui était Gegë Marubi, ce chevalier démuni, héritier d’un des plus beaux trésors historiques que compte l’Albanie.

Conclusion

La dynastie des Marubi s’inscrit dans la tradition des rhapsodes albanais, témoignant des évènements par leurs écrits de lumières. Le curieux hasard vit s’installer un art tout nouveau côtoyer dans un coin reculé de l’empire ottoman, une terre oubliée, où subsistait une tradition épique des plus anciennes en Europe. Les Marubi nous narrent par l’image, comme s’ils avaient rendu la vue à Homère, 82 ans de chroniques, des évènements marquants de l’histoire albanaise en passant par la vie quotidienne citadine et montagnarde du peuple albanais. On ne pouvait imaginer Pjetër Marubi le fondateur, Kel Marubi l’artiste et Gegë Marubi l’archiviste ne sont pas les uniques membres cette dynastie. Le savoir-faire sera maintenu grâce au grand nombre de photographes que le studio aura formé. Citons Kolë Idromeno, Shan Pici, Dedë Jakova, Pjetër Raboshta ou Angjelin Nenshati. Ceux-ci ont perpétué l’héritage Marubi, en exerçant et formant à leur tour des jeunes photographes. Ainsi, comme les héros immortalisés et les photos sauvegardées, les Marubi s’inscrivent eux aussi au panthéon des éternels. La troisième génération de photographes du studio. De gauche à droite (Dedë Jakova, Shan Pici, Gegë Marubi, Pjetër Raboshta et Angjelin Nenshati)

Epilogue

Nous conseillons vivement le livre d’Ismail Kadaré « Albanie, visage des Balkans » d’où sont tirées les principales sources de cet article, afin de découvrir les photos des artistes ainsi que le texte de Kadaré « Les Marubi, aèdes de la photographie » dont voici un extrait évoquant la rencontre de Pjetër Marubi avec la ville et les habitants de Shkodër.
« Cette rencontre singulière suffit-elle à expliquer le magnétisme secret, à la limite du mystérieux, qui se dégage de ces clichés, ce style, cette grandeur, cette profondeur, cet horizon presque cosmogonique, et surtout ces liens tissés entre la foule des anonymes et les grands de ce monde, les seigneurs et les humbles, l’éternel et l’éphémère ? Tout début connaît l’ivresse, mais l’avènement d’un art entièrement nouveau, dans les conditions déjà évoquées, est un fait bouleversant. Hommes, horizons, ponts, édifices, routes, plaines, nuages par milliers seront « impressionnés ». Les plaques de bromure d’argent fixeront d’innombrables visages, du souverain à la fille des rues, des héros issus des légendes, jusqu’alors invisibles, promis aux fées, porteurs des stigmates divins, au terne petit employé des Postes. Les voilà mis à l’épreuve, en particulier les héros qui n’existaient que par les livres et l’oralité. S’entrouvrit alors le sûr abri de leurs « sarcophages », apparurent en plein jour leurs rides, leur taille rien moins que gigantesque – qu’avait-on imaginé, leurs costumes et leurs armes!! –, qu’avaient-ils de divin ! Pour la première fois, l’ombre de la démythification plana sur leurs têtes. »
Si vous souhaitez découvrir plus de photos, nous vous conseillons également le livre « Marubi, une dynastie de photographes albanais » par Loïc Chauvin et Christian Raby. Ou encore de visiter directement la photothèque Marubi à Shkodër, dont voici l’adresse : Rue Nuri Bushati.

Galerie

Sources :

  • Ismail Kadaré « Albanie, visage des Balkans »
  • Loïc Chauvin et Christian Raby « Marubi, une dynastie de photographes albanais »
  • http://albanovaonline.info/index.php?option=com_content&task=view&id=564
  • http://www.shkodraonline.com/comment.php?comment.news.208
  • http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/tag/marubi/
  • http://www.nba.fi/en/museums/museum_of_cultures/exhibitions/studio_marubi