Décolonisation de la politique étrangère du Kosovo et de l’Albanie

Décolonisation de la politique étrangère du Kosovo et de l’Albanie

Isa Boletini & Ismail Qemali – Vlorë, 1912. (instagram.com/foto_vjetra/)

Texte écrit en albanais par Enis Sulstarova.
Traduit et commenté par Leonard Ferati

Introduction

En avril 2017, le ministre des affaires étrangères Serbe Daçiç, remercia le Burundi d’avoir révoqué la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo. Le ministre des affaires étrangères du Burundi, Nyamitwe, dans son entretien avec Daçiç, affirma que les relations entre les deux pays ont toujours été bonnes, et ce depuis la Yougoslavie. Il ajouta que la Yougoslavie a été l’un des premiers pays à reconnaître l’indépendance du Burundi. Il dit : « La République fédérative de Yougoslavie a eu un rôle avant-gardiste dans le processus de décolonisation, et la lutte contre l’apartheid, en renforçant la coalition africaine. Nous honorons Tito pour l’aide qu’il a apportée à l’Afrique.

Aujourd’hui, la Serbie récolte les fruits de l’héritage yougoslave et de la « Yougo-nostalgie » dans sa politique étrangère. Alors que l’élite politique et culturel serbe entamait le processus de désintégration de la fédération dans les années 80, car ils estimaient que cette dernière était un obstacle aux intérêts nationaux serbe. 
La révocation de la reconnaissance du Kosovo de la part du Burundi démontre que la Yougoslavie de Tito jouit encore d’un certain prestige auprès des pays postcoloniaux en raison de son engagement auprès des pays « non-alignés » et son soutien dans le processus de décolonisation.

J’ignore avec quels arguments le Kosovo a justifié sa demande de reconnaissance auprès du Burundi. Sans doute que ce pays d’Afrique aurait réfléchi à deux fois avant de révoquer sa reconnaissance s’il était informé que le Kosovo a été traité comme une colonie dans la majeure partie de l’existence de la Yougoslavie et que son indépendance est précisément un acte de décolonisation. Dans ce texte, j’aimerai soutenir que la politique étrangère de la République du Kosovo (appuyé par la politique étrangère de la République d’Albanie) doit présenter l’indépendance du Kosovo non seulement comme un acte découlant des conséquences de l’irrespect total des droits de l’homme du régime de Miloseviç, mais aussi comme un acte moralement juste qui mit un terme à une politique coloniale d’un siècle de la Serbie à l’égard du Kosovo.

Un pas a été réalisé dans cette direction de la part de l’ambassadrice Vlora Çitaku lors de l’assemblée du conseil de sécurité de l’ONU le 10 juin 2019. Elle déclara « l’indépendance du Kosovo n’est pas le résultat d’une volonté de sécession… l’indépendance du Kosovo est le résultat d’une décolonisation ».

La thèse de la décolonisation du Kosovo envers la Serbie doit être soutenue de multiples manières, y compris de manière diplomatique. Cela permettrait de mettre en lumière cette perspective aux yeux du monde. Cela permettrait d’une part au Kosovo (et à l’Albanie) de neutraliser la « yougo-nostalgie » des pays post-coloniaux étant désormais fortement représentés en nombre aux Nations Unies. Mais aussi de présenter la non-reconnaissance de la souveraineté du Kosovo par la Serbie comme une volonté stratégique de poursuivre une relation asymétrique, coloniale ou néocoloniale entre les deux pays.

Notre argumentation sera divisée en trois parties. Dans la première, nous présenterons l’évolution des concepts de colonisation et décolonisations dans les sciences durant les dernières décennies. Dans la seconde, nous présenterons le Kosovo comme une colonie de la Serbie, au sein même de la Yougoslavie. La troisième partie fera office de conclusion et de proposition de l’utilisation de la perspective de la décolonisation dans le cadre des négociations internationales pour la reconnaissance du Kosovo ainsi que dans les discussions (supervisées par l’Union européenne) entre le Kosovo et la Serbie.

colonialisme et décolonisation

Lorsque nous utiliserons les termes de colonie ou de colonisation, nous ferons référence à un système politique relatif à un empire. Le terme empire sous-entend une interaction entre au moins deux camps, dont l’un d’eux exerce un contrôle politique (intérieur et extérieur) sur l’autre. L’un est le centre du système (la métropole)1 alors que l’autre est une périphérie, autrement dit, une colonie. A la différence d’un état nation, un empire n’a pas de frontière clairement définie, car il se compose d’un ensemble de règles et de lois hiérarchiques formelles et informelles. Un empire peut posséder à la fois une colonie, un protectorat, un territoire sous mandat ou un pays officiellement souverain, qui dans les faits est contrôlé par le pouvoir central (la métropole). Le phénomène de dépendance de la colonie vis-à-vis de la métropole se nomme le colonialisme. Alors que la volonté de créer, maintenir ou étendre l’empire (de la part de la métropole) se nomme l’impérialisme.

La colonisation peut aussi sous-entendre le phénomène démographique où des groupes d’individus issus de la métropole s’installeraient sur des territoires occupés. Les colons s’installent indéfiniment dans la colonie de telles sortes à inverser la tendance démographique et s’approprier définitivement le territoire, tout en gardant une continuité culturelle avec la métropole. Il existe également une forme de colonialisme sans colons. Dans ce cas, la colonisation sous-entend une occupation militaire et une exploitation des ressources naturelles du territoire occupé. Le personnel militaire et civil métropolitain assure la gestion administrative de la colonie, mais ne s’installera pas sur ce territoire. Par exemple, la Grande-Bretagne a colonisé l’Amérique du Nord avec des colons qui s’y installeront définitivement. Alors que le même empire installa une gestion administrative de l’Inde (Raj Britannique) sans colon.

L’objectif de la colonisation est lié à l’hégémonie culturelle. L’appropriation des territoires de la part du colon est justifiée par des stéréotypes sous-entend une infériorité des peuples colonisés. Cette vision entraîne des pratiques administratives et politiques qui transforment le peuple autochtone en citoyen de seconde zone, ayant des droits politiques, économiques et sociaux limités. Autrement dit sans différence culturelle, la situation coloniale n’existe pas. Cela a été prouvé avec les colonies d’outre-mer des pays occidentaux. La hiérarchisation raciale est une manière de créer et de maintenir une distance culturelle. Là où le seul argument de la couleur de peau ne suffit pas, d’autres caractéristiques sont mises en évidence : la langue, la religion, et le niveau de civilisation. Les colonisateurs déterminent aussi le niveau d’autonomie gouvernementale accordé à un peuple en se basant sur l’altérité culturelle. L’anthropologue Ann Laura Stoler l’expression de « gradation impériale de la souveraineté » afin de nommer le périmètre dans lequel les habitants d’un territoire jouissent de grades civils et politiques différents et modifiables sur les terres et les biens, l’accès aux ressources économiques, etc. Ces grades coïncident avec la hiérarchisation culturelle définie par le pouvoir. Ce qui est prévu par le pouvoir est la création d’un maximum d’exception s’éloignant des normes universalistes, la création d’ambiguïté territoriale et la hiérarchisation de la citoyenneté. (Stoler 2016 : 177)

La décolonisation est le démantèlement de la dépendance coloniale, complété par l’indépendance formelle de la périphérie vis-à-vis de la métropole. D’après une vision conventionnelle, le processus de décolonisation est arrivé à son terme dans les années 1970, époque où les dernières colonies des pays d’Europe occidentale déclarèrent leur indépendance et devinrent membres de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Aujourd’hui, le pouvoir impérial est considéré comme un système politique injuste, qui est remplacé par des relations bilatérales entre deux pays souverains. L’existence de territoire actuellement toujours dépendant des métropoles occidentales est vue comme une anomalie héritée de l’époque coloniale (la majorité de ces territoires sont des îles). Alors que le terme « néocolonialisme » renvoie à une continuité de dépendance informelle, économique, culturelle, et politique entre la métropole et les anciennes colonies.

Les études postcoloniales constituent une approche théorique développée dans les sciences sociales. Celle-ci permet d’étudier l’héritage culturel du colonialisme dans le monde actuel , ainsi que les inégalités structurelles qui existent entre les métropoles occidentales et les pays en voie de développement, qui pour la majorité d’entre eux sont composés d’ex-colonies. La dernière décennie a donné lieu à un élargissement spatio-temporelle de la focale des études coloniales et postcoloniale. Désormais, les études coloniales comprennent aussi ce qu’on appelle « les empires continentaux » en Europe centrale et en Europe de l’Est qui se sont développés en parallèle à l’extension des empires ayant une frontière maritime en Europe.

L’expansion territoriale des empires Austro-Hongrois, Russes ou Ottomans a été écartée des études coloniales qui se concentraient uniquement sur la colonisation de territoires lointains, en dehors du continent européen. Alors que jusqu’à l’invention des chemins de fer, la communication par la mer entre la métropole et ses colonies était plus aisée que la communication terrestre entre le centre et la périphérie d’un empire continental. Si bien que le trajet de Marseille jusqu’en Algérie ou de Londres jusqu’au Caire était bien plus simple que le trajet de Moscou jusqu’à Tachkent (Ouzbékistan) , et ce jusqu’à la construction des chemins de fer en Asie centrale (Moore 2006 : 23). Les mêmes processus de colonisations ont été constatés dans les deux types d’empire, particulièrement dans la seconde moitié du 19e où les empires continentaux ont emprunté toute la logique colonialiste aux empires occidentaux.

Les mêmes processus de colonisation ont lieu dans les différents types d’empire. L’ autre obstacle conceptuel pour mettre en évidence le colonialisme à l’intérieur de l’Europe a été la séparation entre d’un côté, le processus de formation des États-nations, et de l’autre, le processus d’expansion de ceux-ci au-delà des mers. Dans les faits, il s’agit de processus interdépendants. Les États-nations d’aujourd’hui ont été créés, comme les empires d’hier, à travers des conquêtes et une colonisation de territoires durant plusieurs siècles, par exemple la Russie. Les empires des temps modernes (du 18e au 20e siècle) sont atypiques par rapport aux empires pré-modernes. En effet, les empires modernes ont tous l’idée de nation au centre de leur réflexion qui permet le développement d’un « nationalisme impérialiste ». Dans le cas de l’Italie et de l’Allemagne, il y a une continuité directe entre l’étape du rassemblement national, jusqu’à l’étape de l’annexion des colonies sur les autres continents. La colonisation de la Pologne et des pays Baltes par l’Allemagne a commencé dès le moyen-âge, et a continué dans la Prusse de Bismarck. La nation Russe s’est formée sur les bases des frontières impériales des Tsars. L’expansion territoriale impériale de la Russie a été plus grande et plus stable que les autres empires. La construction de l’état-nation en France et au Pays-Bas s’est produite en parallèle aux invasions impériales de ces pays. Autrement dit, il y a un transfert continuel des pratiques gouvernementales (dans les deux sens) entre les colonies et l’état-nation (Breuily 207 ; Etkind 2011 ; Kolsto 2019 ; Kumar 2010 ; Malesevic 2017)

Un apport théorique des études coloniales en Europe est l’utilisation du concept de « colonialisme interne ». D’après Michael Hechter, le colonialisme est « interne » lorsque la métropole et la périphérie se trouvent dans le même pays ou espace géographique. Dans ce cas de figure, le colonisé appartient à une ethnie différente de celle du colonisateur et se soumet à l’exploitation économique et l’assimilation culturelle du colonisateur de celui-ci. Le colonialisme interne produit une séparation régionale et culturelle du travail. En effet, les matières premières sont extraites en périphérie et sont traitées, raffinées, travaillées par la métropole. Les postes de travail à responsabilité sont réservés à ceux qui sont identifiés comme appartenant à la culture dominante. La domination économique du colonialisme interne est renforcée par des mesures juridiques, politiques et militaires (Hechter 1975 : 30-33). D’après Alexandre Etkind, l’expansion impériale Russe (et par la suite celui de l’URSS) peut être qualifiée de « colonialisme interne ». Historiquement, la Russie peut être considérée non seulement comme sujet, mais aussi comme objet du colonialisme. En effet, ce pays a colonisé des territoires étrangers, mais aussi le cœur des territoires russe par les armes. (Etkind 2011). Selon ce point de vue théorique, le régime bolchevik a continué à perpétuer la colonisation des élites occidentales russes, du monde rural russe ainsi que des peuples non-russes. Durant toute l’existence de l’URSS, la Russie était considérée comme « le grand frère » qui portait la nouvelle idéologie socialiste. Celle-ci était amenée en opposition à la décadence bourgeoise des peuples baltiques ou des régimes féodaux arriérés de l’Asie centrale et du Caucase (Annus 2012).

La colonisation interne comprenait aussi les migrations forcées des peuples « non-convaincus » (par le socialisme) ainsi que l’installation massive de russes dans les autres Républiques socialistes. Durant toute l’existence de l’Union Soviétique, les identités nationales (des peuples) ont été colonisées par l’idéologie socialiste, car l’expression du sentiment national n’était autorisée qu’au travers du socialisme. Dans l’expression « peuple soviétique », le premier mot sous-entendait les traditions du passé alors que le second marque une certaine modernité et sous-entendait l’avenir (Annus 2016). Les révolutions de l’année 1989,(chute du mur de Berlin) ont concerné l’Europe centrale ainsi que l’Europe orientale. En effet, ces révolutions peuvent être interprétées comme une nouvelle étape de décolonisation qui a d’abord concerné les empires externes et informels de l’URSS (l’Allemagne de l’Est). Ce processus de décolonisation s’est ensuite généralisé à l’intérieur même de l’empire soviétique (Daniels 2000).

Par ailleurs, il est tout à fait clair que l’argument d’une relation coloniale entre la Serbie Yougoslave et le Kosovo n’est pas uniquement une idée comprenant la période de 1912 à 1939. En effet durant cette période, les Albanais du Kosovo ont subi une politique coloniale clairement établie par la Serbie. Néanmoins, cet argument est aussi applicable durant tout le 20e siècle. L’idée que le Kosovo ait été une colonie interne de la Serbie est le fil conducteur de cet article. Cette thèse a été soutenue dans de récentes études par Avdic & Vlassi 2013, et Berisha 2016. Celle-ci présente la création de l’état du Kosovo comme le résultat d’une lutte anticoloniale des albanais.

Kosovo, une colonie interne de la serbie

Dès la création de la nation serbe, ses élites ont développé un nationalisme impérialiste selon lequel les serbes seraient un peuple divin devant régner sur les slaves du sud et les autres peuples des Balkans. Cet héritage divin serait un héritage de l’empire serbe du moyen-âge. Cette rhétorique a été utilisée par les dirigeants serbes et a été relayée par la presse et tout le système éducatif national. Les plans basés sur une expansion territoriale comme le document « Nacertanije »2 de Ilia Garasanin avaient pour objectif non seulement le rassemblement des slaves du sud sous l’hégémonie serbe, mais aussi la création d’un empire étant en mesure de concurrencer l’Empire Austro-Hongrois ainsi que l’Empire Ottoman (Voir Malesevic 2019). La création de nouveaux états chrétiens dans les Balkans a été soutenue par les grandes puissances Européennes qui pensaient que ces nouveaux états pouvaient d’une certaine manière « contrôler » les musulmans restés isolés après le retrait de l’empire Ottoman (Rexhepi 2017). Dans un livre publié en 1867 (republié en 1887) les auteures Britanique Adeline Irby et Georgiana Mackenzie écrivaient que les albanais musulmans du Kosovo devaient être civilisés par la Serbie chrétienne : « Si la frontière Sud (de la Serbie) bougeait, de manière à inclure la vieille Serbie (le Kosovo), nous verrions rapidement la piraterie s’éteindre. Alors tous les clans et toutes les classes seraient égaux devant la loi ». (Tanner 2017 : 44).

Avec l’invasion du Kosovo en 1912, les albanais se sont soumis à un régime colonial. Les serbes les considéraient comme un peuple tribal, primitif et barbare. Vladan Gjorgjevic (membre de l’académie des arts et des sciences) considérait après avoir examiné le crâne des albanais que ces derniers ne pouvaient qu’appartenir aux races inférieures, car ces derniers étaient « les peaux rouges de l’Europe », car ils ont des queues et vivent dans les arbres (Avdic & Vllasi 2013 : 40-41). Par conséquent, les albanais n’étaient pas assez civilisés pour comprendre l’idée même de nation. De cette manière, la suspension de la mise en œuvre de la constitution serbe était justifiée au Kosovo et dans toutes les autres régions albanaise. La gouvernance de la province (le Kosovo) s’est faite en situation « d’état d’urgence »3 (ibid. p.54). Les albanais ont été massacrés, torturés, volés et renvoyés de leurs propriétés.

Après la première guerre mondiale, le nouvel Empire des Serbes, des Croates et des Slovènes fraîchement créés, signa dans les traités internationaux une clause de protection pour les minorités4. Néanmoins, ces clauses n’entraient pas en vigueur pour les territoires acquis par la Serbie avant 1913. Par conséquent, les albanais ne disposaient pas de la moindre protection (légale) d’un comportement arbitraire de l’état à leur égard (ibid. p.64). Avec l’application du projet de colonisation du Kosovo, les colons serbes et monténégrins ont pu acquérir gratuitement terres, bétails et outils de productions tout en continuant d’étudier dans les écoles serbes. Leurs habitations étaient soigneusement choisies. Leur maison était à côté des routes principales et des chemins de fer, et leurs champs étaient les plus fertiles. Ils travaillaient dans l’administration (de l’empire), dans l’armée ou la gendarmerie. Leur statut privilégié contribuait à alimenter leur sentiment de supériorité vis-à-vis des albanais qui devaient quant à eux quitter le Kosovo (Berisha 2016 : 4, p.58). A la fin des années 30, des intellectuelles reconnus comme Vasa Cubrillovic ou Ivo Andric mirent au point un projet concret de déportation d’albanais en Turquie afin de permettre une colonisation plus rapide du Kosovo. La seconde guerre mondiale ainsi que le démantèlement du Royaume de Yougoslavie mirent fin à ces plans.

La libération de la Yougoslavie du joug allemand fut accompagnée de massacres des « partisans » de Tito à l’égard des albanais qui étaient massivement considérés comme des  collaborateurs. Il existait une opposition à l’encontre des partisans et leur régime dans d’autres territoires de Yougoslavie, même à l’intérieur de la Serbie. Néanmoins, les mesures drastiques pour éteindre la « contre-révolution » furent prisent uniquement au Kosovo et dans les autres régions à majorité albanaise au Montenegro et en Macédoine (Berisha 2016 : 4, p.106).

La situation était tellement favorable pour une « solution finale » des minorités que Cubriloviç jugea opportun de soumettre à nouveau son projet au nouveau pouvoir yougoslave en 19445. En adaptant les « vieilles idées » Serbe aux besoins du nouveau pouvoir, il suggéra que les villages abandonnés par les albanais devaient être colonisés par les villageois slaves qui avaient perdu leurs maisons et leurs richesses durant la guerre. Il ajouta également que parmi eux, devaient se trouver en premier rang les « partisans » puis les membres du mouvement pour « la libération nationale » (Naconalçlirimtare) (Avdic & Vlassi 2013, p.163-164).

Au départ, le maréchal Tito interdit aux colons serbes présents avant la seconde guerre mondiale de retourner au Kosovo. Néanmoins, il revint très rapidement sur sa décision en laissant cette question aux mains de « la commission des réformes agraires ». Cette dernière confirma la majorité des titres de propriété des colons sur les parcelles familiales ou sur les parcelles généreusement offertes avant la guerre. Environ 4’000 familles de colons furent déplacées du Kosovo dans les autres régions de la Yougoslavies (nécessitant un repeuplement). Plus de la moitié furent déplacé en Voïvodine. (Malcolm 1998 : 317-318).

Comme le fait remarquer l’historien Oliver J. Schmitt, jusqu’en 1966 « la politique yougoslave à l’égard des albanais a été caractérisée par des concessions sur le plan théorique … et une répression sur plan administratif » (2012, p.177). Le vrai pouvoir au Kosovo était détenu par la police secrète, l’UDB (Administration de sécurité de l’Etat), qui persécutait également des membres de l’état ainsi que des membres de la Ligue Communiste. L’objectif était d’entraver le développement d’une conscience nationale albanaise. En effet, l’UDB persécuta les enseignants de langue, de lettre et d’histoire albanaise bien que ces derniers enseignaient avec des programmes validés par le régime yougoslave. L’UDB surveillait également tous ceux qui achetaient le journal « Rilindja » (Renaissance) et tous les autres journaux de la presse en langue albanaise. Des dizaines d’intellectuelles et membres de partis politiques albanais furent torturés et tués durant cette période par l’UDB qui faisait également pression sur les tribunaux pour ne pas enquêter sur ces cas. Ces faits ont été rendus publics après la chute de Rankoviç (ministre de l’Intérieur et dirigeant de l’UDB). Malgré cela, les abus ne furent que très légèrement condamnés, et ce parfois uniquement de manière symbolique (Avdic & Vlassi 2013 : 186-195).

Un des actes emblématiques de cette période est « l’opération de désarmement » imaginé pour terroriser la population albanaise. Ceux qui n’étaient pas en possession d’armes étaient interrogés et torturés. Les lieux de tortures étaient mis en place directement dans les oda des familles importantes et respectées ou dans les écoles. Ces actes avaient pour but d’imprégner l’inconscient collectif en associant cette période (de résistance) à l’horreur et la souffrance subies (Berisha 2016, p.158).

De plus, les anciens accords de « migrations » de la population turque de Yougoslavie furent réactivés avec la Turquie. De cette manière, une centaine de milliers d’albanais furent obligés de se déclarer comme turc et poussés à quitter le Kosovo et leurs autres terres natales.

Après 1974, démarre un processus d’amélioration des conditions politiques et culturelles des albanais, en accord avec la nouvelle orientation libérale que Tito suivait dans l’administration de la Fédération yougoslave. Même si le Kosovo bénéficie progressivement d’une large autonomie politique avec la constitution de 1974, la région continue d’être une colonie interne à la Serbie et à la Yougoslavie économiquement. Dans l’économie planifiée yougoslave, le Kosovo avait un rôle de producteur d’énergie et de matière première bon marché pour les industries du nord de l’état. Le développement industriel s’est fait de manière bien plus lente qu’ailleurs et l’écart socio-économique s’est encore creusé avec les autres régions de la Yougoslavie. Les données d’Ibrahim Berisha permettent d’appuyer ces propos :

« Le Kosovo est en déclin constant et cela se voit avec le pourcentage de participation moyen du produit social par habitant en Yougoslavie : En 1947 avec 49 %, en 1953 avec 45.8 %, en 1961 avec 35.8 %, en 1971 avec 33.8 %, en 1981 avec 29.5 %, et enfin en 1988 avec 27.6 %. Autrement dit, la moyenne de participation a été divisée par deux durant le régime communiste. En comparant l’année 1947 et 1988, cette stagnation a été multipliée par 3,6. En comparaison avec la Slovénie, 7,8 fois. Le produit intérieur brut par habitant acquis par le Kosovo en 1981 a été acquis par le Montenegro en 1961 alors que la Macédoine l’a acquise en 1964 ». (2016 : 139).

Berisha écrit qu’en 1950 toute la Yougoslavie profita de centaines de millions de dollars d’aides internationales desquelles le Kosovo ne vit jamais la couleur. En effet, ces aides étant administrées par les différentes fédérations, la partie qui devait initialement revenir au Kosovo fut absorbée par la Serbie. (ibidem, p.129). Les différences ethniques continuaient de déterminer le niveau de vie au Kosovo. Malgré toute la complainte des élites serbes sur la prétendue « albanisation du Kosovo » après 1966, la plus grande partie des emplois du secteur public restait aux mains des serbes de la province. En 1980, un serbe sur cinq (1/5) était employé par l’état. Alors que du côté albanais ce chiffre n’était que d’un sur 11 (1/11) (Malcolm 1998, p.326). En 1981, 80 % des personnes sans emploi du Kosovo étaient albanaises. Alors que les Serbes et les Monténégrins étaient tentés d’émigrer au Kosovo par le biais de la sécurité foncière de l’état, des prêts et d’emplois dans l’administration, la migration des albanais vers les villes était limitée par des mesures administratives. Cela affectait directement les possibilités d’emplois, le niveau d’enseignement ou la possibilité de recevoir des soins de meilleure qualité (Berisha 2016, p.170-171).

Les peines de prison ainsi que les différentes sanctions continuaient d’être données à ceux qui prônaient une amélioration du statut du Kosovo et ce même après 1974. Par exemple, Adem Demaçi fut condamné en 1976 pour propagation de « propagande ennemie » . Après les manifestations de 1981, le niveau de violence monta encore d’un cran et se répandit sur une large couche de la population. Le nombre de mort par arme à feu et de mort sous la torture varie de 11 personnes selon les rapports officiels à plusieurs centaines d’après Amnesty International (Bellamy 2007 : 110).

Le tristement célèbre mémorandum de 1986 de l’académie serbe des sciences et des arts établit que la crise yougoslave commença dans la seconde moitié des années 60.

L’inquiétude des auteurs de ce mémorandum était la réduction des chances de domination serbe sur les autres états membres de la fédération. Pour eux, l’indicateur principal de la faiblesse du gouvernement serbe était le changement juridique du statut du Kosovo ainsi que la domination démographique des albanais dans la province. L’autonomie de la province et sa représentation au niveau fédératif furent interprétées de manière minime par les intellectuelles et les politiciens serbes des années 80. Alors que la « bombe démographique » des albanais du Kosovo fut qualifiée de « génocide silencieux » à l’encontre des serbes. Ces deux derniers thèmes étaient liés à la paranoïa des viols des femmes serbes par des hommes albanais.

Dans une situation coloniale où le colonisé gagne certains droits sociétaux et commence à revendiquer l’égalité ainsi que sa présence dans les mêmes lieux publics que le colonisateur remet en question les rapports de pouvoir. Chez ce dernier, la perte des privilèges acquis jusqu’alors et la perte des espaces exclusivement réservés au blanc ainsi que l’anxiété que le colonisé puisse se considérer comme égal au colonisateur et revendiquer le même statut sont difficilement acceptables. Cette crainte se manifeste avec une paranoïa de viols de masses de la part des « gens de couleurs » sur les « femmes blanches ».

Une partie importante des serbes du Kosovo et beaucoup de serbes en Serbie, habitué à l’image de l’albanais indigène montagnard ne pouvaient pas concevoir que les albanais seraient un jour en mesure de côtoyer les serbes dans les mêmes espaces publics de la société socialiste, que les albanais pourraient être médecin, pédagogue, diplomate, etc. Il est toutefois important de souligner que malgré ces craintes, la société albanaise continuait d’être la moins développée et la plus arriérée de Yougoslavie.

L’importante natalité des albanais du Kosovo était pour la Serbie une preuve du comportement animale et de l’agressivité sexuelle des albanais. Il s’agirait d’une stratégie insidieuse pour vaincre les serbes dans la paix et ne serait pas dû à la pauvreté et des conditions de vie difficiles de la province. Les mêmes conditions qui poussaient les Serbes du Kosovo émigré dans les autres régions du pays. La crainte de la menace des « violeurs albanais » était tellement poussée à son paroxysme dans les médias que certains déclaraient que dans les régions où les albanais étaient majoritaires :

« ils terrorisent et cultivent le sentiment d’insécurité… ils violent qui ils peuvent, les femmes mariées, les jeunes filles, les vieilles dames et même les enfants de 10 ans. Ils violent n’importe où, sur les places publiques, aux arrêts de bus ou dans les ambulances » (Biserko 2012, p.210-211).

L’historien britanique Noel Malcolm (1998, p. 352) remarque que la politique et la rhétorique serbe des années 90 rappellent la politique coloniale poursuivie dans les années 20-30 pour la « serbisation » de la province. En conséquence, les mouvements albanais pour l’indépendance du Kosovo doivent être considérés comme des mouvements de décolonisation, ressemblant aux processus qui eurent lieu en même temps dans l’ex-URSS, l’Afrique du Sud ou le Timor oriental.

Dans les années 1989 à 1999, le Kosovo était en état de siège où son autonomie et les libertés individuelles furent suspendues. La police et l’armée agissaient de manière arbitraire au point qu’ils donnèrent le pouvoir aux directeurs d’entreprises de licencier massivement les albanais pour des suspicions politiques. Toutes les institutions étatiques, scolaires ou culturelle furent interdites ou suspendues. De plus, la majorité des albanais travaillant en tant que fonctionnaire dans les institutions étatiques furent licenciés.

Les mesures de Belgrade créèrent un régime d’apartheid économique pour appauvrir encore plus les albanais du Kosovo, ceci afin de les pousser à quitter la région. Dans les écoles publiques, où les albanais avaient encore le droit d’aller, même si leurs enseignants n’étaient désormais plus payés par le gouvernement, une séparation physique entre les élèves albanais et les élèves serbes fut mise en place, et ce même pour les toilettes.

Durant cette période, la Serbie remit au goût du jour son projet de colonisation du Kosovo avec les serbes déplacés par la guerre de Croatie. Le 11 janvier 1995, le parlement serbe approuva « La Loi pour la colonisation du Kosovo de la République fédérative de Yougoslavie » qui rappelait les mêmes lois approuvées par l’Empire yougoslave. Les serbes qui s’installeraient au Kosovo se voyaient offrir de l’argent pour construire leurs maisons, et des terres fertiles. On trouvait des obstacles juridiques aux albanais lorsque ceux-ci voulaient acheter leurs terres, puis ces derniers étaient encouragés à quitter le Kosovo de différentes manières. Enfin, l’ancien nom de « Kosovo-et-Methochie » fut de nouveau utilisé pour démontrer que la province appartenait à la Serbie (Bellamy 2007, p.115-116 ; Malcolm 1998, p. 346-349).

Après l’année 1999, la Serbie a continué de considérer le Kosovo comme partie intégrante de leur état. La Serbie se présente aujourd’hui comme une victime de l’impérialisme américain pour masquer son propre comportement impérialiste au 19e et 20e siècle. Le royaume de Yougoslavie (que l’auteur nomme la première Yougoslavie) a été créé au nom de la domination serbe dans les Balkans. La République Fédérative Yougoslave (que l’auteur nomme « la deuxième Yougoslavie ») a été dissoute, car pour beaucoup de Serbe, elle était un obstacle pour l’hégémonie serbe sur les autres peuples, particulièrement pour les albanais du Kosovo. La Serbie poursuit aujourd’hui encore son nationalisme impérial en influençant la gouvernance des pays indépendants limitrophes : La Bosnie-Hérzégovine, le Montenegro, la Macédoine du Nord et le Kosovo. Dans sa constitution, la République de Serbie considère le Kosovo comme faisant partie intégrante de son état et qu’il n’y a aucune frontière entre la Serbie et le Kosovo. La Serbie concentre toute sa politique actuelle sur la division ethnique du Kosovo, visant une différence de traitement entre les citoyens du Kosovo. L’objectif étant que les serbes du Kosovo possèdent leur propre gouvernement à l’intérieur du territoire du Kosovo.

Le mur de Mitrovica est un obstacle pour l’intégration des citoyens et les sépare en fonction de leur ethnie, de la même manière que les murs d’Israël en Palestine ou les murs qui jadis entouraient les villes coloniales européennes. Aujourd’hui, dans les communes du Nord du Kosovo, la Serbie finance de nouvelles constructions tout comme dans les régions « extra-territoriale » autour de Manastir comme une nouvelle forme de colonisation ethnique. La Serbie a créé au Kosovo une séparation de l’enseignement, de la télécommunication et de l’énergie pour les serbes. Elle insiste pour que les serbes du Kosovo participent aux élections serbes et que ces derniers bloquent et boycottent les élections de la République du Kosovo.

La Serbie est constamment à la recherche de formules politiques dont le dénominateur commun est l’entrave à la souveraineté de la République du Kosovo sur l’ensemble du territoire. En alternative au plan de partage du Kosovo entre la Serbie et l’Albanie, discuté dans les cercles intellectuels serbes depuis les années 1980, la Serbie vise à contrôler d’importantes ressources naturelles, des travaux publics et certaines zones à haute valeur historique et culturelle. En avril 2019, la Serbie et la Russie ont discuté d’une formule de « double souveraineté » où la Serbie aurait une souveraineté sur les communes du Nord ainsi que sur les monastères et les églises orthodoxes. Cette formule reconnaîtrait à la Serbie le droit de garantir la sécurité de ces territoires, qui sous-entendrait le retour de leurs forces armées au Kosovo (Murati, 2019). La Serbie tente également d’introduire à l’ordre du jour du dialogue mené par l’Union européenne, le statut du vaste complexe minier de Trepça. Elle entreprend un blocus international du Kosovo alors qu’entre-temps, le dialogue mené par Bruxelles continue d’être marqué par un certain désordre. En effet, il n’est pas discuté des problématiques entre les deux états, mais plutôt des règlements internes du Kosovo, qui sont un attribut de l’état souverain du Kosovo.

La décolonisation n’est pas seulement liée à l’accession de la citoyenneté, mais concerne également les efforts des anciens colonisés à redéfinir les relations économiques, politiques et culturelles avec les anciens colonisateurs. La dépendance coloniale du Kosovo à l’égard de la Serbie ne s’est pas arrêtée avec la déclaration d’indépendance. Elle est susceptible de continuer même après une éventuelle reconnaissance mutuelle, car la Serbie met d’ores et déjà en place les mécanismes nécessaires pour que le Kosovo soit considéré comme un de ses états satellites. Pour cette raison, le Kosovo doit le plus possible rompre cette relation asymétrique avec la Serbie. Le processus de décolonisation doit désormais s’orienter à l’encontre de la domination économique serbe au Kosovo au détriment même des compradores6 albanais qui semblent être prêts pour leurs intérêts personnels à faire des compris avec les anciens colonisateurs qui donneraient lieu à une nouvelle forme de dépendance.

Étant donné qu’au Kosovo les échanges commerciaux dominent et non la production, la bourgeoisie locale est un intermédiaire commercial entre les producteurs et vendeurs de produits serbes et les consommateurs majoritairement albanais du Kosovo. La corruption rend ce problème encore plus profond puisque certains dirigeants tendent à viser le profit immédiat par le biais des privatisations abusives des propriétés publiques ainsi qu’en abusant des investissements du budget de l’état.

La décolonisation du Kosovo doit aussi être sociale, afin que le développement soit basé sur la production, la recherche et l’innovation, comme c’est le cas dans les pays occidentaux développés. Cela permettrait d’arrêter l’émigration des ouvriers, des paysans et des intellectuels. Les mots de Frantz Fanon sur la colonisation de l’Afrique prennent tout leur sens au Kosovo :

« Le peuple comprend qu’il existe des indigènes qui non seulement n’ont pas perdu leur sens de l’adaptation, mais ont profité de la guerre anticoloniale pour renforcer leur position matérielle et sociale. Les gens découvrent que le phénomène amer de l’exploitation peut même prendre des formes noires ou arabes7. Il crie « à bas le traître », mais ce cri doit être corrigé. Puisque la trahison n’est pas nationale, mais sociale, il faut apprendre aux gens à crier « attrapez le voleur » (Fanon 1984, p. 131)

Le désimpérialisme de la Serbie doit être un processus parallèle qui accompagne la décolonisation du Kosovo. La Serbie doit accepter de vivre sans le Kosovo et reconnaître que ses projets impérialistes n’ont apporté souffrances et misères au peuple albanais et aux autres peuples. Certains intellectuels serbes ont compris que la démocratisation de la Serbie passera par le désimpérialisme, qui sous-entend renoncer au Kosovo et la domination de ses états voisins.

Conclusion : décolonisation de la politique étrangère

Les discussions menées par Bruxelles entre Belgrade et Prishtina s’orientent autour de la « normalisation » des relations des deux pays. Une « normalisation » des relations passe avant tout par la reconnaissance mutuelle des deux pays, l’échange de diplomates et la poursuite des procédures judiciaires connues pour régler les différends. De cette manière, les deux états pourront établir une confiance mutuelle. C’est de cette manière qu’est présentée la « normalisation » au peuple du Kosovo par ses négociateurs. Du côté serbe, la normalisation sous-entend le retour de sa souveraineté sur le Kosovo, et pas nécessairement l’autonomie que le Kosovo avait jusqu’en 1989. La Serbie use de formules telles que « plus qu’une autonomie, moins qu’une indépendance », elle parle de « double souveraineté » ou « d’une adhésion à l’ONU sans reconnaissance en tant qu’état » voire même de « correction des frontières ». Les points communs de ces propos sont le déni de la souveraineté du Kosovo sur l’ensemble de son territoire ainsi que le maintien d’une relation asymétrique dans les relations Serbie-Kosovo. L’Union européenne avec son positionnement neutre a accepté cette interprétation tandis que les pays qui ont révoqué la reconnaissance du Kosovo ont interprété la « normalisation » comme une suspension de l’indépendance du pays tant que les deux partis ne trouvent pas une formule acceptable pour le statut du Kosovo. Il est évident que les pourparlers pour la « normalisation » des relations ont endommagé le statut international du Kosovo, tout en ouvrant des discussions sur ses frontières. Le Kosovo doit renforcer sa méthode d’argumentation en matière de politique étrangère et la décolonisation est la bonne direction à prendre.

La décolonisation présente l’indépendance du Kosovo comme l’aboutissement d’un processus socio-historique, bien que formellement l’Occident la classe comme sui generis. La décolonisation met également l’accent sur les discriminations de la Serbie à l’égard des albanais et ce non seulement dans les années 90 du siècle dernier, mais en tant que politique processus continuel de colonisation qui comprenait également l’expulsion forcée des albanais. A cela s’ajoutent l’exploitation des ressources naturelles et le maintien du Kosovo dans une pauvreté permanente afin de forcer les albanais du Kosovo à émigrer.

Les demandes de reconnaissance internationale du Kosovo ne devraient pas se limiter à la décision de la Cour Internationale de Justice, mais devraient faire connaître les calvaires du peuple albanais du Kosovo pour qui l’indépendance était la seule solution pour survivre en tant que peuple. Pour ce faire, la diplomatie publique du Kosovo et de l’Albanie peut jouer un rôle important. Notamment dans le fait d’accepter l’idée du Kosovo en tant que colonie au grand public ainsi qu’aux politiciens des pays postcoloniaux qui sont réticents à reconnaître l’indépendance du Kosovo. A ceux qui possèdent une certaine nostalgie de la Yougoslavie Titiste en tant que leader des pays non-alignés, il faut leur rétorquer avec des faits tangibles qui démontrent la souffrance et la misère qui ont caractérisé le Kosovo.

Il ne faut pas hésiter à comparer la situation des albanais du Kosovo au-delà de l’ex-Yougoslavie avec des cas contemporains de colonisation. Même si la période conventionnelle de décolonisation semble être dépassée, l’Afrique du Sud et la Palestine sont de bons exemples. La politique d’apartheid et les différenciations raciste et coloniale ont aussi existé au Kosovo. C’est pourquoi, les termes « hégémonie » ou « chauvinisme » ne sont pas suffisants, car ils ne prennent pas la pleine mesure de la domination de la Serbie sur les albanais.

La décolonisation pointe en outre du doigt l’asymétrie des relations bilatérales entre les deux états et vise la réciprocité. Le Kosovo ne devrait pas accepter la « normalisation » de ses relations avec la Serbie sans que cette dernière présente ses excuses pour les crimes commis depuis l’abrogation de l’autonomie du Kosovo en 1989 et prenne des mesures compensatoires. La Serbie doit également accepter sa culpabilité pour le traitement colonial qu’elle a infligé aux albanais du Kosovo depuis 1912. Ces enjeux sont tabou pour la Serbie. Néanmoins, le Kosovo a l’obligation de soulever ces questions à chaque fois que l’occasion se présente ainsi que d’exiger que les albanais de la vallée de Preshevë puissent jouir des mêmes droits que les serbes du Kosovo. La symétrie et la réciprocité prennent tout leur sens dans la manière de traiter les relations internationales par le Kosovo. Tout autre positionnement moins ferme ramènerait les pourparlers de Bruxelles au stade de discussion entre la métropole et la colonie.

Le Kosovo doit suivre les exemples des pays Baltiques, qui depuis 2015 ont soumis à la Russie une demande de réparation pour la période ou l’Estonie, la Léthonie, et la Lithianie ont été sous contrôle Soviétique. L’Albanie a subi des dommages humains et matériels du fait des mines posées par la Yougoslavie sur son territoire en 1999. Néanmoins, l’Albanie n’a pas demandé réparation, ce qui en matière de politique étrangère est un signe d’infériorité qui doit être corrigé le plus rapidement possible (voir Murati 2016, p.424-428).

L’Albanie doit adopter un rôle plus actif dans son soutien au Kosovo, particulièrement dans les événements et forums internationaux où le Kosovo n’est pas convié. L’Albanie devrait imposer certaines conditions dans ses relations bilatérales avec la Serbie, en exigeant un changement de comportement à l’égard du Kosovo. La politique actuelle de rapprochement entre l’Albanie et la Serbie n’a servi que la Serbie. De cette manière, la Serbie tente de redorer son image en créant de vaines attentes auprès ds politiciens occidentaux où la création d’une nouvelle « Yougoslavie » avec pour capitale Belgrade serait prétendument acceptable pour les albanais et agirait comme une antichambre à l’intégration à l’Union européenne ou l’Otan. l’Albanie et le Kosovo devrait faire tout le contraire. Ils devraient accorder une importance certaine à sensibiliser les pays membres des institutions internationales, surtout les pays membres de l’Union européenne et de l’OTAN, sur la dangerosité que représente une Serbie qui poursuivrait une politique impérialiste. Ceci mettrait en péril la stabilité et la paix dans les Balkans et en Europe.

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NOTES DE BAS DE PAGE

1. ↑ Le terme métropole ne doit pas être compris au sens géographique du mot. Dans la perspective coloniale, une métropole désigne le pays conquérant. On parle de la France métropolitaine par opposition à la France d’outre-mer.
2. ↑  « Le Nacertanije, est un texte de politique étrangère Serbe. (…) C’est un projet nationaliste basé sur l’expansion territoriale et l’unification ethnico-linguistique des Balkans en vue de la création d’un grand Etat sud-slave (…) qui ferait des Serbes les meneur d’une coalition autour du slavisme » Yves Tomic « La Serbie du prince Milos à Milosevic » 2003
3. ↑ Ceci permettait à la Serbie de suspendre les libertés individuelles sur un territoire donné. Il s’agit d’un équivalent d’un « état de siège » ou d’une « situation de guerre »
4. ↑  Cette clause fut imposé par les puissances Européennes. Ceci afin d’éviter que l’Empire des Serbes, des Croates et des Slovènes n’abusent de son pouvoir dans une région où se mélange les peuples.
5. ↑  D’ailleurs, à la fin de la seconde guerre mondiale, Vasa Cubriloviç devint ministre de l’agriculture et donc responsable des réformes agraires (sous Tito). Cela lui permis d’appliquer ses idées coloniales à l’encontre des l’albanais.
6. ↑  Durant l’époque colonial  les compradores étaient des individus autochtones autorisé par la puissance coloniale à servir d’intermédiaire pour les opérations financières et marchandes entre colons et indigènes.
7. ↑  En l’occurrence, au Kosovo le phénomène d’exploitation prend une forme albanaise (selon la logique de cette citation)

 

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Gramsci : l’art de la révolution

Gramsci : l’art de la révolution


Portrait d’Antonio Gramsci.

Gramsci était un intellectuel italien d’origine albanaise. Marxiste révolutionnaire, il fut emprisonné par le régime du dictateur Mussolini en 1926. Il mourra en prison 11 ans plus tard. Durant ces années derrière les barreaux, Antonio mit son temps à profit en mettant sur papier plusieurs milliers de pages de théories et concepts. Il est l’un des intellectuels les plus lus et cités du XXème siècle.

L’essentiel des thèses de Gramsci se concentrait sur la bataille des idées que devait mener les classes populaires à se soustraire à l’idéologie dominante bourgeoise. Gramsci s’intéressa aux raisons pour lesquelles la révolution socialiste n’eut pas lieu en Europe (Allemagne,Italie, France et Grand-Bretagne notamment) contrairement à la Russie et à certains pays de l’Est, contrairement à ce que Marx avait prédit.

En effet, il est l’un des premiers à établir une critique substantielle des théories révolutionnaires de Karl Marx. Ce dernier avait théorisé le concept de marchandisation en avançant que l’ouvrier était l’objet d’un échange inégal, car il ne possédait rien d’autre que sa force de travail (lui-même). L’ouvrier ne pourrait jamais acheter son outil de production (la machine avec laquelle il travaille) ou le produit de son travail (le véhicule qu’il produit par exemple). Marx pensait que les prolétaires de tous les pays industrialisés se révolteraient une fois qu’ils se rendraient compte de leur asservissement par la bourgeoisie et le capitalisme. Il se trompait. Pour comprendre la critique de Gramsci, il est important de saisir quelques concepts que celui-ci a développés. L’occasion ici de vous en présenter quelques-uns :

L’hégémonie culturelle

Gramsci constata que les révolutions promises par Marx n’eurent pas lieu en Europe occidentale. Selon Gramsci, le pouvoir bourgeois subsistait, car celui-ci avait gagné le consentement des classes populaires. En effet, en plus d’imposer fermement leur idéologie par la force (police, armée et justice) les États bourgeois répandaient leur idéologie sur un autre niveau : celui des représentations culturelles (Églises, écoles, intellectuelles, médias). Si bien que les dominés adoptaient les pratiques des dominants, même si celles-ci leur étaient défavorables. Les classes populaires adoptaient des pratiques, des mœurs, et des codes qu’ils intégraient dans leur inconscient collectif. Comme le fait de trouver légitime d’aller travailler pour un patron qui peut gagner jusqu’à 500 fois le salaire de l’ouvrier.

On peut facilement mettre en parallèle avec certaines pratiques actuelles, popularisées par les hautes sphères (les classes dominantes) de la société et mises en pratique par les classes populaires : la Rolex avant 50 ans pour un homme (propos tenu par Jacques Séguéla en 2009) ou le sac Louis Vuiton à 2’000 CHF alors que notre salaire est de 4’500 CHF par mois . Au-delà de l’aspect purement matériel, certaines idéologies sont répandues comme allant de soi. Par exemple, le système capitaliste s’est aujourd’hui autoproclamé comme la seule organisation politique et économique. Ce système se repose, entres autres, sur une société consumériste où le besoin est élevé au rang de valeur cardinale : j’ai besoin du nouveau téléphone dernier cri, j’ai besoin de ce véhicule très cher, de cet aspirateur, etc. Ainsi l’hégémonie culturelle, à travers la représentation de ses valeurs dans la culture dominante bourgeoise, agit en faveur de cette société consumériste, gonflant par ailleurs le porte-monnaie des détenteurs de capitaux. 

Le système capitaliste est tellement ancré dans notre société aujourd’hui qu’il induit la croyance que cette manière de fonctionner a toujours existé. Des études ont récemment montré que les gens croyaient plus volontiers à l’extinction de l’espèce humaine qu’à la destruction du capitalisme. Il s’agit là du fruit de la conquête des esprits initiés par la bourgeoisie, les intellectuels, les médias, l’art et les politiques néolibérales de Reagan et Thatcher. Le système capitaliste apparaît donc comme le seul existant. Il paraît presque comme étant naturel, comme s’il préexistait à l’homme . Difficile dans ces conditions de mener une quelconque révolution puisque même le prolétaire est consentant.

Gramsci appelle cela « l’hégémonie culturelle ». il s’agit de « l’addition de la capacité de convaincre et contraindre » (Brustier, 2017).

Deux sociétés distinctes

Gramsci avance le fait que le pouvoir d’un État ne se résume pas uniquement au gouvernement. Il distingue deux lieux de pouvoir dans la société. Tout d’abord, ce qu’il appelle « la société politique ». Elle regroupe les institutions politiques de l’état qui appliquent (par la force) les lois (la police, l’armée et la justice). Puis, Gramsci ajoute une nouvelle dimension à cette analyse avec « la société civile ». Celle-ci fait référence aux institutions culturelles (écoles, médias, artistes, intellectuels, universités, cinéma …). D’après lui, la société civile est responsable du consentement des classes populaires puisqu’elle est productrice de norme et de la « naturalisation » des pratiques de l’état. Il s’agit des deux piliers de l’hégémonie culturelle.

Dans les dictatures et les pays autoritaires, le pouvoir est centralisé et la société civile est très peu présente. La « société politique » règne et contrôle de manière très stricte sur « la société civile » pour éviter que celle-ci ne produise une idéologie allant à l’encontre du régime en place. La société civile est donc de ce fait très peu développé dans ces pays ou ces empires.

Selon Gramsci, la révolution Russe a été possible uniquement parce que le pouvoir était centralisé et concentré aux mains de l’état et du Tsar. Celui qui détenait le Kremlin détenait le plein pouvoir sur l’appareil étatique, les écoles, l’armée, la police, etc. La lutte révolutionnaire consistait donc à renverser le pouvoir Tsariste et s’approprier l’appareil étatique en le mettant au service d’une idéologie. Il suffisait donc de s’approprier la société politique pour gouverner.

Dans les pays d’Europe occidentale, la société civile a une place beaucoup plus importante qu’en Russie (Cela s’explique par le siècle des « lumières », les droits de l’homme, la Révolution française).Elle y détient une part importante du pouvoir. Gramsci explique que dans les pays où la société civile est importante, il ne suffit pas de prendre l’appareil étatique. Il faut convaincre les partis politiques, les syndicats, les entreprises, la presse, les avocats, les associations de la plus-value d’une révolution.

Toutefois, Gramsci ne s’éloigne pas de l’essence même du Marxisme : la lutte des classes. Il y inclut la dimension culturelle. En plus de la force, il y ajoute donc la notion de consentement par le biais de l’hégémonie culturelle.

Guerre de position & Guerre de mouvement

La révolution dans les sociétés occidentales est plus complexe, plus longue, car elle y inclut plusieurs dimensions. Néanmoins d’après Gramsci elle demeure possible, mais elle est tributaire de l’ouverture d’un « front culturel » qu’il appelle « guerre de position ». Pour renverser un système politique, « toute conquête doit par un long travail idéologique, une lente préparation du terrain au sein de la société civile (…) peu à peu, subvertir les esprits, installer les valeurs que l’on défend dans le domaine public afin de s’assurer d’une hégémonie culturelle avant et dans le but de prendre le pouvoir » Keucheyan (2012). Nous comprenons aisément le message de Gramsci. Pour arriver à la révolution, le groupe social donné doit agir dans les marges, les interstices et les souterrains pour amener peu à peu les valeurs que le groupe défend dans le domaine public.

Le groupe social spécifique utilisera un jargon propre à lui, qui mettra en exergue leur lutte. Les communistes parleront de « peuple, classe sociale, prolétariat » les indépendantiste parleront de « liberté, indépendance, autodétermination » les féministes de « genre, patriarcat, égalité », etc. Toutes ces luttes auront un point commun : la lutte des idées. À la différence que tous les mouvements n’œuvreront pas concrètement pour prendre le pouvoir par une guerre de mouvement qui aura pour but de renverser un régime et en imposer un nouveau.

Conclusion

Chaque période à son lot d’intellectuels et de théoriciens. Rares sont ceux qui marquent leur époque et encore moins nombreux sont ceux qui traversent les âges. Antonio Gramsci n’a pas seulement traversé les âges, mais il a aussi réussi à inspirer un bon nombre de lutte de groupes sociaux, ou de peuples opprimés dans des contextes socio-historiques totalement différents que celui où ont été produits ses écrits. L’essentiel de l’œuvre de Gramsci a été écrit en prison. Entre torture et censure, Gramsci a su laisser un héritage inestimable sur la manière dont doit être menée une révolution. Des associations d’étudiants aux mouvements pour les droits civiques, des indépendantistes aux mouvements de résistance, des pacifistes aux révolutionnaires, ils ont toutes et tous du Gramsci inscrit dans leurs revendications.

Pour Gramsci, combattre c’est d’abord remettre en question l’ensemble des évidences qu’on ne conteste pas. Antonio Gramsci est né il y a exactement 130 ans, il est mort en Avril 1937 en prison. Il demeure toutefois immortel !

Une nation qui résiste ne meurt pas !

Une nation qui résiste ne meurt pas !

 manifestation des étudiants, 1997 – Michel Pero.

Introduction

Le Kosovo a déclaré son indépendance en 2008. Celle-ci n’est toujours pas reconnue par la Serbie. Des tensions entre les deux pays subsistent toujours alors que des négociations de normalisation des relations ont été entreprises par l’Union Européenne. Ces négociations n’aboutissent pas à des accords définitifs entre les deux pays.

Le Kosovo a été libéré en juin 1999 suite à l’intervention de l’OTAN après le nettoyage ethnique commis par la Serbie de Milosevic. Pendant la guerre du Kosovo, les Albanais ont résisté sous forme de « guérilla » pour affronter les forces yougoslaves et les paramilitaires serbes envahissants le Kosovo. Ces guérilléros appartenaient à une organisation qui portait un nom : «UÇK» (« Ushtria Çlirimtare e Kosovës » – « Armée de Libération du Kosovo »). Ce conflit a opposé les forces armées d’un état, contre une insurrection armée, sous forme de guérilla. Alors que l’UÇK a été un mouvement de résistance armée, en 2020, les chambres spécialisées du Tribunal de La Haye pour le Kosovo ont inculpé quatre anciens combattant de l’UCK pour crimes de guerre. Ces derniers devront répondre à 10 chefs d’accusation.

D’une part, les relations actuelles entre la Serbie et le Kosovo exacerbent les tensions politiques, et d’autre part, la remise en cause de la légitimité de la résistance des Albanais du Kosovo sont des obstacles au développement du Kosovo ainsi qu’à la stabilité dans les Balkans. De plus, ces événements amènent sans cesse les autorités du Kosovo ainsi que les Albanais de manière générale à se justifier pour leur lutte politique, pour leur résistance armée, ainsi que pour la légitimité de leur indépendance.

La lutte armée albanaise est le résultat final d’un processus de plusieurs décennies de politiques discriminatoires, coloniales, ségrégationnistes et d’apartheid de la Serbie contre les Albanais du Kosovo. Le but de ce texte est de montrer la continuité et l’interdépendance de l’oppression des Albanais depuis l’intégration du Kosovo à la Serbie.

Le texte ci-dessous mettra en évidence quatre périodes divisées en chapitre. Le premier chapitre consistera à mettre en contexte les arguments justifiant l’attribution du Kosovo à la Serbie après les guerres balkaniques. La deuxième partie traitera du Kosovo dans la République Fédérative de Yougoslavie. Elle mettra en évidence la continuité des arguments rhétoriques de la domination des Serbes sur les Albanais dans le contexte d’une Yougoslavie communiste dirigée par Tito. La troisième partie traitera du début de l’apartheid au Kosovo à partir de la mort de Tito et de la montée en puissance de la répression de l’appareil d’état Serbe à l’encontre des Albanais du Kosovo. Enfin, la quatrième partie mettra en lumière la manière dont l’interdépendance de tous ces événements ont poussé les Albanais du Kosovo à prendre les armes.

1ère partie : le Kosovo devient serbe

Contexte général

Le peuple albanais est situé dans un carrefour stratégique, culturel et religieux des Balkans. Il est à mi-chemin entre l’orient et l’occident. L’Albanie a toujours été considérée comme un territoire stratégique par les puissances limitrophes. Son accès à la mer Adriatique a souvent été convoité par les empires alentour. Après avoir été colonisé pendant 500 ans (XVème siècle au XXème siècle) par l’Empire Ottoman, plus de 40 % des Albanais vivent dans un autre pays que l’Albanie en 2020. Une grande partie habite au Kosovo.

Suite à la première guerre balkanique, les six grandes puissances de l’époque (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Russie, Autriche-Hongrie et l’Italie) convoquèrent un sommet international. Celui-ci devait déterminer la répartition territoriale dans les Balkans pour les pays ayant formés une alliance contre l’Empire ottoman, c’est-à-dire : la Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro. Ce sommet produira le traité de Londres de 1913. (Elsie, 2011).

Sous pression de la France et surtout de la Russie, le Kosovo et la Macédoine furent octroyés à la Serbie. Les Albanais du Kosovo passaient donc sous contrôle administratif serbe (Elsie, 2011). L’Albanie déclara son indépendance suite à cette conférence avec le soutien de l’empire austro-hongrois. En effet, l’Albanie fait œuvre d’un état tampon ayant pour but d’empêcher l’accès à la mer à la Serbie et à la Russie.

Le peuple albanais sera le grand perdant de cet épisode de l’histoire, puisqu’il sera réparti sur différents territoires. Des frontières seront tracées de manière aléatoire, sans prendre en considération les différentes ethnies, séparant parfois des familles entre deux pays.  Les grandes puissances européennes voient d’un bon œil la montée en puissance de la Serbie vis-à-vis de l’Empire Ottoman. En effet, cela permettait que les musulmans des Balkans soient sous la surveillance d’un empire ou d’un état chrétien, suite au retrait de l’Empire ottoman (Rexhepi 2017). La Serbie considère que le Kosovo est le berceau de son nationalisme et justifiera la colonisation du Kosovo par ce même argument. En effet en 1389, une coalition de peuples chrétiens des Balkans menés par le prince serbe Lazar Hrebeljanovic (mais aussi des Albanais et des Bosniaques) s’oppose à l’empire Ottoman. Cette bataille est en quelque sorte considérée comme un des actes fondateurs du nationalisme serbe. Néanmoins, il demeure présomptueux, voire même anachronique de justifier la colonisation d’un territoire au XXème siècle pour une bataille ayant eu lieu 600 ans plus tôt. Au XIVème siècle le concept d’état-nation était absolument inexistant. La majorité des peuples d’Europe étaient gouvernés par des empires plus ou moins grands. Quoi qu’il en soit cet argument est difficilement recevable en 1912 puisque d’après Noel Malcolm (2008), le Kosovo était déjà peuplé de plus de 65 % d’Albanais lorsqu’il passa sous contrôle serbe.

À partir du passage du Kosovo sous contrôle administratif serbe, les Albanais seront discriminés par les différents régimes. Du royaume de Serbie (jusqu’en 1918) à l’Empire des Serbes, Croates et Slovènes (1918-1929) en passant par le Royaume de Yougoslavie (1929-1945) et la République fédérative de Yougoslavie (1945-1998) chaque gouvernement successif a imposé ses politiques spécifiques à l’égard des Albanais. Le texte ci-dessous s’intéresse au processus de domination imposé par ces différents régimes durant le XXème siècle : description des Albanais comme un peuple primitif, colonisation, interdiction de la langue, répression des manifestations, emprisonnements politiques, violences policières, empoisonnement des étudiants, ségrégation, apartheid, entraînant la résistance pacifiste des Albanais puis la résistance par les armes.

Un peuple primitif

Depuis le début du XXème siècle, l’invasion du Kosovo et l’oppression du peuple albanais étaient justifiées par les intellectuels serbes qui rivalisaient d’imaginations pour expliquer cette domination. Pour l’ancien premier ministre Vladan Gjorgjevic (1913), les « Albanais sont un peuple tribal, barbare et primitif ». Goergevic va même plus loin. Après avoir mesuré les crânes des Albanais, il considère qu’ils « ne pouvaient qu’appartenir aux races inférieures, car ces derniers étaient « les peaux rouges de l’Europe », des pré-humains qui ont des queues et dorment dans les arbres (Gjorgjevic cité par Avdic & Vllasi 2013 : 40-41). Il ajoute même que les Albanais sont «sanguinaires, rabougris, ressemblant à des animaux si ignorants qu’ils ne pouvaient distinguer le sucre de la neige.» Goergevic cité par Peter (1993). Quant à Cvijiç il décrit les Albanais comme étant «une tribu sauvage ayant des instincts primitifs» ou comme « la tribu la plus barbare d’Europe.» (Cvijiç, cité par Djordje (2005).

Les auteurs britanniques telles que Irby & Mackenzie (1887) écrivaient que « les Albanais du Kosovo devaient être civilisés par la Serbie chrétienne (…) afin de stopper leur piraterie ». Les Albanais n’étaient donc pas considérés comme étant assez « évolués »,  mais comme des sous-hommes, voir des animaux, incapables de se gouverner entre-eux. La Serbie se sentant ainsi investie du devoir « divin » de gouverner les peuples des Balkans, devait aussi dominer le Kosovo qu’elle considère comme le berceau de son nationalisme (Sulstarova, 2020). D’après un document qui se nomme « Nacertanije » rédigé par le premier ministre serbe Ilija Garasanin, en 1844, la domination serbe dans les Balkans est tout à fait légitime. En effet, cette domination serait « un héritage ancestral » (Tomiç, 2003) pour la Serbie. Ce projet impérialiste a pour objectif l’expansion du territoire serbe ainsi que la création « d’une coalition slave » autour de l’hégémonie serbe (Topiç, 2003). Ce document servira de socle durant tout le XXème siècle pour justifier et appliquer une politique raciste et ségrégationniste à l’égard des Albanais.

À partir de 1912, et ce jusqu’au début de la seconde guerre mondiale, une politique coloniale est mise en œuvre par le gouvernement serbe au Kosovo. Des colons slaves purent acquérir à des prix très avantageux (parfois même gratuitement) des terres, du bétail et des outils de production (Berisha, 2016). Les habitations des colons étaient soigneusement choisies. Leurs maisons se situaient à côté des routes principales et des chemins de fer, et leurs champs étaient les plus fertiles (Berisha, 2016). En 1918 est créé le royaume des Serbes, Croates et Slovènes par la monarchie serbe des Karadordevic (qui deviendra le royaume de Yougoslavie en 1929). Ce royaume sous l’hégémonie serbe sera encore plus hostile aux Albanais. En effet, les grandes puissances acceptent la création de cet état à condition que celui-ci accorde des droits et une protection irrévocable aux minorités. Le nouvel état accepte cette condition en précisant néanmoins que cela concernerait uniquement les minorités ayant rejoint l’empire après 1913 (Avdic & Vllasi 2013). Sachant que l’occupation du Kosovo débute en 1912, le peuple albanais, composant la grande majorité des habitants de cette région se retrouve dans une situation très délicate puisqu’il ne peut plus désormais bénéficier d’une protection légale. Le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes pouvait ainsi discriminer les Albanais et les traiter de manière aléatoire, sans que cela soit illégal aux yeux des lois dudit état. Hall considère qu’à la fin de la première guerre mondiale, toutes les écoles de langue albanaise du Kosovo, de la Macédoine et du Monténégro furent fermées (Hall, 1994).

Les dirigeants serbes de l’époque affichaient une volonté claire d’accélérer le processus de colonisation. En effet, beaucoup d’Albanais sont déportés en Turquie durant cette période. Les réformes agraires eurent pour conséquence un accroissement moyen de de la population serbe de 49 % de 1921 à 1939 (Roux, 2005). D’après Obradović (1981), plus de 60’000 colons serbes s’installèrent sur des terres domaniales ou sur les terres confisquées aux paysans albanais. Sans parler de nombreux fonctionnaires civils et militaires envoyés par le nouvel état (Roux, 2005). La seconde guerre mondiale stoppa cet élan infernal.

Durant cette période, certains Albanais tentaient de s’opposer à l’invasion serbe. Néanmoins, ces derniers furent durement réprimés. Les familles des opposants furent condamnées à des peines de prisons (souvent sans procès), furent victimes d’exécutions sommaires et de violentes représailles.  Les Kaçaks, résistants albanais au Kosovo (Azem Galica, Shote Galica ou Bajram Curri) étaient qualifiés par le Royaume de Yougoslavie comme des « bandits, des rebelles, des pirates » Moore, 2010 et Lulaj (2012).

Les justifications de la colonisation

En mars 1937, Vasa Cubrilovic publia un mémorandum qu’il soumit au gouvernement serbe et Yougoslave. Ce document s’intitulait « Iseljavanje Arnauta » (La réinstallation des Albanais). L’écrivain trouvait que les méthodes employées jusqu’alors pour « serbiser », c’est-à-dire coloniser le Kosovo n’était pas assez efficace. Cubrilovic affirme ainsi : « La colonisation elle-même, selon la méthode graduelle n’a pas été mise en œuvre comme il se doit ». Plus loin dans  ce même document il préconise l’utilisation de la force brutale. « Le seul moyen de les refouler (les Albanais) est l’utilisation de la force brutale d’un pouvoir d’État organisé » (Cubrilovic, 1937).

« Si l’on admet que le refoulement progressif des Albanais à travers notre colonisation lente et sans effet, il ne reste alors qu’une seule voie, leur transplantation en masse (…) nous ne reculerons devant rien pour résoudre définitivement cette question (…) Quand l’Allemagne peut expulser des dizaines de milliers de juifs et que la Russie a transplanté des millions d’hommes d’une partie du continent à une autre, le transfert de quelques centaines de milliers d’Albanais ne fera pas éclater une guerre mondiale» Cubrilovic, 1937).

Voici ainsi l’état des lieux établis par Cubrilovic (et ceux nommés précédemment) à propos des Albanais du Kosovo. Nous constatons une volonté évidente de déporter les Albanais de gré ou de force. Toutefois, la crainte d’une éventuelle intervention extérieure anime l’auteur du document. C’est pourquoi il réfléchit aux modalités pour faire en sorte que les Albanais quittent le Kosovo de leur plein gré :

« Un autre moyen serait la contrainte exercée par l’appareil d’État. Celui-ci doit exploiter les lois à fond, de manière à rendre aux Albanais le séjour insupportable chez nous : amendes, emprisonnements, application rigoureuse de toutes les dispositions de police, condamnation de toute contrebande, (…) des contraventions (…) et recours à tout autre moyen que peut imaginer une police expérimentée. (Cubrilovic, 1937)

Nous pouvons ici constater que cette dernière phrase entend accorder une large marge de manœuvre à la police, ceci sans se référer à une quelconque base légale. Ce texte prendra une envergure très importante puisqu’il servira à alimenter le nationalisme serbe durant le XXème siècle.

2ème partie : le Kosovo dans la République fédérative de Yougoslavie

L’ère Rankovic

La Yougoslavie est libérée en 1945 par les partisans communistes de Tito. Ce dernier fonda la République fédérative de Yougoslave, indépendante de l’Union Soviétique de Staline. Le Kosovo sous la République fédérative de Yougoslavie fut reconnu comme une province autonome appartenant à la Serbie. Toutefois cette autonomie limitée n’est déclarée que formellement puisque les Albanais du Kosovo ne prennent aucune décision quant à leur politique interne, contrairement à l’autonomie accordée en 1974.

En effet, Tito considérait que les Albanais avaient le droit à « l’autodétermination ». Cette prérogative fut toute relative puisque le maréchal laissa les pleins pouvoirs à « la commission des réformes agraires »1 gérée par la Serbie (Sulstarova, 2020). Ces réformes d’expropriation sont habituellement utilisées dans les régimes communistes. Le but est que les terres privées deviennent propriétés de l’État, dans une perspective de collectivisation. Pourtant, Tito nomme Vasa Cubrilovic comme ministre de l’agriculture en 1945, l’auteur donc du mémorandum nommé « l’expulsion des Albanais ». Cubrilovic y appliquera des réformes agraires discriminatoires à l’encontre des Albanais. La commission des réformes agraires pour le Kosovo confisque ainsi des terres aux Albanais et installe des colons sur celles-ci. D’après Malcolm (1998), (suite à ces réformes,) plus de quatre mille familles albanaises furent expulsées du Kosovo entre 1945 et 1960.

Sulstarova (2020) considère qu’au Kosovo le pouvoir était aux mains de l’UDBA, les services secrets Yougoslaves, dirigé d’une main de fer par le serbe Aleksandar Rankoviç. Des dizaines d’intellectuels, de journalistes, d’artistes et activistes en tous genres furent emprisonnés et exécutés. Les raisons avancées par le régime serbe est qu’il qualifiait ces personnes de «terroristes», « fauteurs de troubles » et de « révolutionnaires », agissaient contre les intérêts de la république fédérative socialiste de Yougoslavie. Toutes les formes de nationalisme étaient censées être réprimées dans la fédération Yougoslave. Néanmoins, les Albanais subissaient la majorité de ces condamnations. Rankovic était aussi ministre de l’Intérieur. Il surveillait avec une attention particulière tout « mouvement susceptible de soutenir le renouveau du nationalisme albanais » (Dérens, 2005). Rankovic, jugé comme étant trop autoritaire et privilégiant le nationalisme serbe, sera remplacé par le gouvernement Yougoslave en 1966.

L’autonomie du Kosovo 

En mai 1968 le monde est bousculé par les revendications antiautoritaire de groupes sociaux aspirant à plus d’égalité sociale. En Yougoslavie à Belgrade, à Zagreb, et dans d’autres grandes villes les citoyens manifestent pour les mêmes raisons. 

Toutefois, au Kosovo les étudiants et les ouvriers albanais souhaitaient simplement jouir des mêmes droits que les autres citoyens yougoslaves. Le facteur « Albanais du Kosovo » prenait de plus en plus d’importance. Certaines revendications albanaises sont prises en considération par Tito. Celles-ci donnèrent naissance à la création de l’Université de Prishtina (ORCA,2020). La nouvelle constitution Yougoslave de 1974 accorde aussi au Kosovo un statut officiel de province autonome au sein de la Serbie. De 1974 à 1981, les spécialistes considèrent que « le Kosovo connait un âge d’or » (Dérens, 2005, – Dufour, 2000 et beaucoup d’autres). Certaines élites albanaises sont intégrées dans le système Yougoslave (administration, enseignement …) 

Cet âge d’or doit toutefois être relativisé puisque les habitants du Kosovo étaient toujours de loin les plus pauvres de la fédération Yougoslave (particulièrement les Albanais). Néanmoins, le Kosovo jouissait d’une autonomie politique. Raison pour laquelle l’expression d’« âge d’or » est utilisé. Cette période profite notamment à une élite politique mais ne vit pas les conditions générales de la région s’améliorer.  

Le fait d’accorder le statut d’autonomie au Kosovo ne doit pas être perçu comme un geste «humaniste» de la part de Tito. Il s’agit d’une stratégie « Bonapartiste » comme celle utilisée par Bismark à la fin du XIXème. En effet, le chancelier Allemand Otto Von Bismarck se rendant compte de l’importance des revendications de la classe ouvrière – portées par les partis socialistes et communistes – prit des mesures importantes. Ces mesures consistaient tout d’abord à « satisfaire certains vœux de la classe ouvrière » puis « enrayer l’agitation dangereuse pour l’état au moyen d’interdiction et de loi » (Gall, 2002, p.497). Après avoir satisfait les revendications des ouvriers, il fit interdire et condamner très durement toute forme d’opposition. C’est exactement ce qu’il se passa au Kosovo. 

La mort de Tito 

En effet, malgré « l’autonomie » la situation économique des Albanais du Kosovo restait très précaire. Le Kosovo était déjà à cette époque la région la plus pauvre d’Europe. Toujours est-il que le facteur albanais était de plus en plus pris en considération dans la politique de la Yougoslavie, jusqu’à la mort de Tito en 1980. 

Il personnifiait à lui seul l’état Yougoslave. Cette république réussit à faire cohabiter différents peuples en canalisant, tant bien que mal, les revendications nationalistes, parfois antagonistes de chacun. Il était le seul obstacle qui restait à la Serbie pour prendre le pouvoir sur les autres républiques. En 1980, un serbe du Kosovo sur cinq était employé de l’état contre un albanais du Kosovo sur 11, alors que les Albanais représentaient plus du trois quarts (3/4) de la population locale. Aussi, plus de 80 % de la population albanaise du Kosovo était considérée comme sans emploi (Malcolm, 1998). Cette situation ne satisfaisait pas les Albanais du Kosovo qui continuaient leur mobilisation à travers des grèves et des manifestations. Plus les revendications albanaises étaient importantes, plus la répression était violente à leur rencontre. Les intellectuels furent particulièrement visés par le régime serbe. Par exemple, l’écrivain Adem Demaçi fut condamné à plusieurs peines de prison (en 1958, 1964 et 1976) pour « propagation de propagande ennemie » (selon l’acte d’accusation). Il passa 28 années de sa vie en prison. En 1981, la manifestation des étudiants fit plusieurs centaines de blessés et plusieurs dizaines de morts d’après Amnesty International alors que la Serbie estimait le nombre de blessés à onze et n’avait constaté aucun mort (Bellamy, 2007). Là encore les revendications étaient simples : jouir des mêmes droits que les autres républiques et les autres citoyens de la Yougoslavie. 

1981, un manifestant choisit de s’asseoir pour montrer son pacifisme, lorsque la police charge la foule.

Ukshin Hoti (philosophe et enseignant) fut quant à lui condamné à neuf ans de prison pour avoir ouvertement soutenu la manifestation des étudiants. Il fut par la suite interdit de fonction et fut de nouveau condamné à plusieurs peines de prison. Il demeure aujourd’hui encore introuvable. 

Ku është Ukshin Hoti ? – Où est Ukshin Hoti ? – Prishtina.

 

3ème partie : l’apartheid 

Le début de l’apartheid

Jusque dans les années 80, la discrimination et le racisme à l’égard des Albanais du Kosovo prenaient des formes plutôt subtiles et n’étaient pas officiellement assumés par le gouvernement serbe. Malgré une différence de traitement évidente, les Albanais ne craignaient pas encore pour leur vie au quotidien (à part ceux qui revendiquaient haut et fort leur albanité).

À partir des années 80, un régime d’apartheid se mit progressivement en place. Le gouvernement serbe augmenta la présence policière au Kosovo. En effet, les théories nationalistes dépeignant les Albanais comme des terroristes, des animaux revirent au goût du jour, portées par l’académie des sciences de Belgrade. La mort de Tito permit à la Serbie d’assumer ouvertement « la dangerosité » des Albanais. À partir des années 80, les Albanais sont victimes d’un régime ouvertement raciste. Ils sont progressivement évincés des postes à responsabilité et victimes d’une très forte répression policière. 

D’après Blerim Reka, (1990) cité par Elshani (1995, p.64) entre 1981 et 1989, plus de 584’370 Albanais du Kosovo ont été confrontés de près ou de loin à la police (contrôles, arrestations, violences, emprisonnements). Autrement dit, durant cette période un albanais du Kosovo sur quatre a déjà été confronté à la police. Avec la suppression de l’autonomie et l’instauration d’un régime policier très autoritaire, Dufour considère que de 1981 à 1993 un adulte sur deux avait déjà été arrêté par la police. Aussi, il relève plus de 52’000 cas de tortures et de mauvais traitements (Dufour, p.23, 2000). À partir de 1986, l’académie des sciences de Belgrade lutte ouvertement contre le « fléau » albanais.

« Elle s’acharne à montrer que la grande nation serbe est victime de nombreuses machinations et qu’il est temps de purifier la Fédération de tout ce qui la pollue et en particulier des Albanais (…) Ainsi l’Académie a développé l’idée qu’il fallait chasser du Kosovo les Albanais qui ne voulaient pas se plier au pouvoir serbe. » (Dufour, p.15, 2000).

Milosevic basa toute sa campagne sur la question du Kosovo et de «la Grande Serbie Ancestrale». Lorsqu’il arriva au pouvoir en 1987, il utilisa sciemment les arguments de l’Académie des Sciences qui eux-mêmes s’inspirèrent de Cubrilobic et de sa conférence de 1937 « L’expulsion des Albanais ».

La révolte des étudiants en 1981

Après les manifestations des étudiants de 1981, naissent plusieurs mouvements politiques, dont la LPK (Lëvizja Popullore e Kosovës – Mouvement Populaire du Kosovo). Ce Mouvement illégal est actif dans la diaspora, notamment en Allemagne et en Suisse. Le régime Titiste était très hostile à toute forme de velléités nationalistes au sein de la fédération Yougoslave. Au même titre, les revendications nationales au sein de l’URSS furent elles aussi très durement condamnées. Les régimes Yougoslave et Soviétique ne toléraient l’expression du nationalisme qu’au travers du socialisme. La volonté des Albanais du Kosovo d’être considérée comme une république les a poussés à revendiquer leur nationalisme. C’est aussi précisément pour ces raisons que les Albanais manifestent. Le régime serbe pouvait très facilement justifier cette répression auprès des autres républiques en avançant que les Albanais agissaient contre l’état fédératif de Yougoslavie. Ce qui explique en partie l’apathie des autres républiques vis-à-vis de ce qui se passait au Kosovo. Les Albanais du Kosovo étaient donc seuls, contraints de protéger eux-mêmes leur identité. Pour ce crime de « lèse-majesté », ils étaient condamnés, poursuivis, traqués et tués. L’obtention de l’asile politique dans un autre pays ne garantissait toutefois pas la sécurité. Jusuf Gervalla, Bardhosh Gervalla ainsi que Kadri Zeka (intellectuels et fondateurs de la LPK) furent assassinés par les services secrets Yougoslaves après une réunion à Stuttgart en janvier 1982 (Kosova press, 2013).

Milosevic et la suppression de l’autonomie – la résistance non-violente, 1989

En mars 1989, le nouveau président serbe Slobodan Milosevic proposa de modifier la constitution Yougoslave et de retirer l’autonomie du Kosovo. Les Albanais se mobilisèrent encore une fois et manifestèrent pacifiquement dans la rue, particulièrement les étudiants (ajouter photo). Les revendications étaient claires: d’une part, avoir les mêmes droits que les autres républiques et d’autre part, pouvoir effectuer des élections démocratiques. Pour pallier à cet obstacle, Milosevic déclara l’état de siège au Kosovo en envoyant une centaine de tanks et plus de 15’000 policiers lourdement armés. Le 23 mars 1989, le parlement du Kosovo vote à l’unanimité sa propre dissolution et de ce fait la suppression de l’autonomie du Kosovo. Cette décision peut sembler curieuse. Pour quelle raison ce parlement, composé majoritairement d’albanais a voté sa propre dissolution ? La raison est très simple. Ce jour-là, le parlement du Kosovo fut encerclé par des centaines de policiers armés d’automitrailleuses ainsi que de véhicules blindés (Dufour, 2000). De plus, bon nombre d’entre eux étaient des collaborateurs de Milosevic. Ils jouissaient d’avantages sociaux et financiers. 

« En 1990, le pouvoir serbe ne se contente pas de priver le Kosovo de son autonomie, il édicte des « lois d’exception », stipulant que les Albanais ne devraient plus être employés dans l’administration, la police, les postes de responsabilité et d’encadrement » Dufour, 2000 

La propagande serbe à l’égard des Albanais ne s’arrête pas et reprend pour justifier la suppression de l’autonomie. D’après Ruza Petroviç (cité par Roux, 2005) « Les Albanais prolifèrent à dessein, avec une natalité africaine »2. On retrouve aussi des extraits de la conférence de Vasa Cubrilovic intitulée « l’expulsion des Albanais » (1937) dans les programmes du Parti Radical serbe. Cette approche vise à « utiliser des méthodes plus efficaces contre les Albanais vu leur attitude constamment hostile (…) en dégageant le long de la frontière une bande de 20 à 50 km de largeur en déplaçant la population albanaise ».  Extraits dans Grmek et al., 1993, p. 225-228) cités par Roux, 2005.

Dans le quotidien « Politika » du 8 février 1990, Stojanovic décrit les Albanais comme des «terroristes bestiaux violeurs de femmes serbes» (Pascal, 1994). Bogdan Dimitrije, dans son article « la question du Kosovo hier et aujourd’hui » s’essaie à plusieurs longues tirades pour décrire les Albanais à travers les siècles dont ils (les Albanais) seraient auteurs : « d’assassinats, dévastations, profanations d’églises et de cimetières, viols et enlèvements de femmes et de jeunes filles, voire de fillettes, attaques, pillage et banditisme (Dimitrije, 1984, p.393). Puis, il ajoute plus loin :

« Assassinats, viols, voies de fait, tortures psychologiques et morales, vols, usurpations de terres, destruction de récoltes et de forêts, abattage de bestiaux, discrimination sociale et juridique, arbitraire, abus de pouvoir, attaques contre les églises, profanations de cimetières, de monuments et des symboles de l’identité serbe, terreur organisée visant à créer une psychose d’insécurité et de peur pour contraindre les Serbes et les Monténégrins à émigrer (…) Dimitrije, 1984, p.393

L’auteur ne se fatigue pas à tenter d’apporter des sources ou des preuves de ce qu’il avance. Il justifie cela en avançant simplement qu’il s’agit d’événements « que n’oublie pas la mémoire populaire » (Ibid. p.398) 

À partir de 1989, toutes les institutions albanaises furent prohibées : les écoles albanaises furent fermées, les médias albanais interdits. Il y eut des licenciements massifs dans le secteur public, mise à pied de la plus grande partie du corps enseignant » (Roux, 2005). Dufour considère que de 1986 à 1993, entre 107’000 et 123’000 Albanais du Kosovo seront licenciés de leur emploi. (p.20, 2000) 

« Les médecins albanais ayant été licenciés, la population albanaise avait beaucoup de mal à se faire soigner. En particulier dans les maternités serbes, du fait de la hantise qu’avaient les Serbes devant l’importante natalité des Albanais, les femmes enceintes albanaises étaient malvenues et certains nouveau-nés ne recevaient pas tous les soins qui leur auraient permis de vivre » (Dufour, p.20-21, 2000) 

Les accouchements des femmes albanaises ne purent plus se faire dans les hôpitaux puisque le régime serbe n’assurait plus les prestations sociales et sanitaires minimales (Dufour, 2000).  Il n’existe pas de chiffre exact néanmoins, un grand pourcentage des naissances se faisaient au domicile des femmes ou dans des locaux improvisés en salle d’accouchement. 

Le régime d’apartheid atteignit son paroxysme. Miloseviç imposa un blocus économique au Kosovo et une ségrégation raciale dans tout le système administratif étatique ainsi qu’un couvre-feu. D’après Sulstarova (2020) une ségrégation raciale existait même à l’intérieur des institutions encore ouvertes aux Albanais (séparation physique des Albanais et des Serbes, toilettes séparées, cantines séparées, etc.) Les Albanais choisissent la résistance pacifiste sous l’impulsion d’Ibrahim Rugova et de la Ligue Démocratique du Kosovo (LDK) dont il est président. Ce parti est fondé en 1989 et Rugova est sans conteste la figure marquante de cette période. Il fonda la LDK avec bons nombres d’intellectuelles issus de l’Université de Prishtina. Ce parti prônait la résistance non-violente, par la désobéissance civile. Rugova est le principal interlocuteur de Milosevic et de la communauté internationale au Kosovo. Il se rendra dans plusieurs pays et plusieurs ambassades pour défendre la cause des Albanais du Kosovo. Les puissances Européennes et les États-Unis, ne voulant pas prendre le risque d’un conflit armé supplémentaire dans les Balkans, l’encourageront à continuer sa résistance pacifiste. Ils lui promettent, entre autres, de régler la question du Kosovo en même temps que les autres conflits de la région, notamment lors des accords de Dayton en 1995. (Dufour, 2000). 

D’après un rapport du service de l’immigration et des réfugiés du Canada (1998) Entre 1990 et 1994, plusieurs organisations internationales ont publié de nombreux rapports sur les conditions de vie au Kosovo. Parmi ces organisations : Amnesty International, Physicians for Human Rights, Human Rights Watch etc. D’après ces rapports, les droits des Albanais du Kosovo sont quotidiennement bafoués. 

« Des exemples de violations courantes des droits de la personne comme les sévices et les mauvais traitements infligés par la police, la torture, les exécutions, les procès injustes, les limitations de la liberté d’expression, le harcèlement et la discrimination dans les domaines de l’emploi et de l’éducation (PHR août 1991; AI févr. 1994; AI avr. 1994; AI juin 1992; HRW/H mars 1994; HW mars 1990). » Service de l’immigration et des réfugiés du Canada, 1998  

Avant 1989, le Kosovo était déjà la région la plus pauvre de Yougoslavie et même la plus pauvre d’Europe (Jaquemet, 1999). Que ce soit dans le milieu académique, politique ou le monde du travail, les Albanais étaient mis en en marge de la société. La suppression de l’autonomie du Kosovo en 1989 poussa les Albanais à organiser une société parallèle. La création de ces institutions « clandestines » agaçait fortement Milosevic et son gouvernement.  

Les écoles albanaises étant interdites, l’enseignement se faisait dans des classes improvisées au domicile du professeur, dans les « oda »3 des maisons albanaises, dans les garages et parfois même dans les champs. Dufour considère que « moins de 5 mois après la suppression des cours, 410’000 élèves pourront être scolarisés » (p.21, 2000). D’après un article du New York Times, la plupart des étudiants ont suivi les cours de cette manière jusqu’en 1997. 

« En octobre 1996, les étudiants universitaires au Kosovo effectuaient leur rentrée des classes de la même manière que les sept précédentes années – les Serbes dans les bâtiments universitaires – les Albanais dans les maisons, les garages et les sous-sols » Huraska, 1998, New York Times. 

« Shkolla në shtepi » (L’école à la maison), Shyqeri Obertinca, 1990) 

Durant cette période les étudiants ont particulièrement été visés par la police et le régime ségrégationniste serbe. En effet, l’un des crimes les plus atroces a été commis à leur encontre durant l’année 1990. À partir du moment où les écoles albanaises ont été interdites, les écoles «mixtes» ont subi une séparation ethnique. Dans certaines écoles, les Serbes (beaucoup moins nombreux) venaient le matin alors que les Albanais (environ 10x plus nombreux) venaient l’après-midi (ou inversement). D’après plus d’une vingtaine de sources en mars 1990, 7’421 étudiants et élèves de 6 à 25 ans ont été frappés par « une maladie mystérieuse » (Hyseni, 1996, p.21), l’une des théories (Halimi, 1996) est la volonté de rendre stérile le peuple Albanais. Avant d’aborder cet événement, il convient revenir sur les arguments serbes concernant la natalité au Kosovo.

Natalité africaine

L’argument de la « natalité africaine » chez les Albanais a très souvent été utilisé depuis 1912 par les différents régimes serbes. Avec les extraits ci-dessus, nous pouvons même constater une certaine continuité de l’argumentation et de la rhétorique utilisée. Lorsque les premiers colons sont arrivés en Asie, Afrique ou Amérique, l’argument principal de la rhétorique coloniale a été de dépeindre les peuples autochtones comme des animaux, incapables de se gouverner seuls. Le régime serbe use ainsi la même rhétorique que les puissances coloniales. Établir un parallèle avec la « natalité africaine » est une volonté claire de dépeindre les Albanais comme un peuple inférieur, proche de « l’animal ».

Résumer des statistiques démographiques à un simple argument biologique est très réducteur. La transition démographique que les pays européens ont connu est fortement corrélé au développement de l’industrie. Ce sont donc des facteurs socio-économiques qui nous permettent d’expliquer la baisse du taux de fécondité dans les pays développés. Par conséquent, si le taux de fécondité au Kosovo est supérieur à celui de la Serbie, cela démontre bien que le Kosovo demeure toujours une région agricole et donc très peu industrialisé en Yougoslavie. Par ailleurs, en 1874, Lagneau établissait des liens entre la fécondité et la classe sociale. Le fait de vivre en marge de la société dans des milieux ruraux (nécessitant beaucoup de main-d’œuvre), l’organisation patriarcale de la famille, l’inaccessibilité du marché de l’emploi pour les femmes a contribué à maintenir un taux de natalité très élevé chez les Albanais durant tout le XXème siècle. De plus, il faut ajouter à cette statistique que tous les groupes ethniques du Kosovo (Serbes compris) avaient un taux de natalité plus élevé que dans le reste de la Yougoslavie (Roux, 2005). D’après Islami (1987) les statistiques révèlent d’abord les structures socio-économiques puis dans un second temps l’appartenance nationale. D’après une étude de l’institut des sciences sociales de Belgrade, le nombre moyen d’enfants au Kosovo (peu importe l’ethnie) est grandement influencé par l’activité ou l’inactivité ainsi que le niveau de scolarisation de la mère. D’après cette étude, le nombre d’enfants par femme inactive en moyenne est de 5.49 alors que le nombre d’enfants par femme active est en moyenne de 3.07. D’après cette même étude, ce nombre atteignait 6.4 enfants en moyenne pour les femmes n’ayant pas été scolarisées et 1.9 enfant en moyenne pour les femmes ayant fait des études secondaires (Todorović, 1984-1985, p. 58). En 1985, nous observons une moyenne de 4.5 enfants par couple alors qu’en 2017, ce chiffre atteint 2.02 enfants par couple (Banque Mondiale, 2017).

Nous voyons ici de quelle manière les différents régimes serbes ont tenté de prêter des caractéristiques « animales » à la « fécondité albanaise », en lui attribuant un caractère volontaire et une logique absolue, sans prendre en considération les facteurs socio-économiques. Les derniers chiffres (environ 2 enfants par couple) démontrent que le processus démographique des Albanais du Kosovo suit la même logique que partout ailleurs.

Les arguments natalistes émis par la Serbie ont vocation à placer la population serbe comme victime de la croissance démographique albanaise au Kosovo. Si le nombre de Serbes est en inférieur au Kosovo, c’est parce que les Albanais se reproduisent plus vite qu’eux dans un territoire qui ne leur appartient pas. Ces arguments natalistes sont énormément relayés en Serbie encore aujourd’hui. L’empoisonnement que vont subir les étudiants albanais au début des années 90, pourrait ainsi s’expliquer par le fait que le régime souhaitait réguler voire stopper la reproduction des Albanais au Kosovo.

La « maladie mystérieuse »

Comme nous l’avons vu précédemment, lors des années 90, des étudiants et des élèves présentaient les symptômes suivants : mousse blanche autour de la bouche, maux de ventre, violentes convulsions entraînant l’évanouissement. Plus de 20 villes ont été touchées dans les quatre coins du Kosovo de manière quasi simultanée. Pierre Dufour parle de « tentative d’empoisonnement sur 7000 élèves albanais » (p.22, 2000). D’après un article du Washington Post en quelques jours plusieurs centaines d’enfants, adolescents et jeunes adultes se présentèrent dans les hôpitaux avec les mêmes symptômes (Anderson & Van Atta, 1990).

Étudiant empoisonné – Mars 1990.

Le gouvernement serbe a catégoriquement nié toute forme d’utilisation d’arme chimique à l’égard des Albanais. Les conclusions officielles émises par le régime serbe sont les suivantes :  «hystérie de masse» (Trajkovic,1990),  « simulation digne du festival de Cannes » (Baloseviç, 1990).  Néanmoins, le gouvernement ne nie pas que ces Albanais se sont présentés dans les hôpitaux avec ces symptômes particuliers.

Il faut noter également que certains éléments sont inexpliqués. À chaque fois que des cas d’empoisonnements se présentaient, aucun élève serbe ne se trouvait au sein l’école. De plus, nous sommes en droit de nous demander comment des enfants de moins de 10 ans pouvaient-ils simuler de manière simultanée et coordonnée les mêmes symptômes dans des régions séparées de plusieurs kilomètres ? Pour la seule journée du 22 mars 1990, 13 villes sont touchées : Ferizaj, Gjilan, Fushë Kosovë, Podujëvë, Vushtri, Mitrovicë, Skëderaj, Klina, Malishevë, Pejë et Deçan (Hyseni, 1996, p.89). La carte ci-dessous (ibid. p.96) permet de mettre en évidence le fait que les cas semblent se manifester selon une certaine logique. Les villes sont touchées les unes après les autres en suivant plusieurs « chemins » tracés, ce qui laisse sous-entendre un processus organisé et volontaire plutôt que des cas isolés. Nous pouvons distinguer quatre chemins distincts :

 

  • La flèche « 1 » Les premiers cas sont identifiés à Podujevë et continuent de manière chronologique jusqu’à Kamenicë.
  • La flèche « 2 » part de Shtime et s’arrête à Malishevë et Prizren.
  • La flèche « 3 » part de Prishtina et finit à Klinë
  • La flèche « 4 » part de Prishtina et finit à Gjakovë.

À la vue de ces éléments, il semble très peu probable que la manifestation de ces symptômes chez les étudiants soit le fruit du hasard. Voici une juxtaposition entre une carte ethnique et la carte précédente. Les résultats sont probants.

Nous pouvons constater la répartition ethnique des habitants du Kosovo pour l’année 1991 (selon l’UCIC, 2000). Il est tout à fait surprenant que le processus de manifestations des symptômes semble avoir une « logique ethnique ». En effet, toute la grande majorité des régions en rouge (ou les Serbes sont majoritaires) ne présente aucun cas où des étudiants auraient développé des symptômes. Les régions de Shtërpce, Novo Bërdë, Zubin Potok, et Zveçan et Leposaviq sont épargnées. Plus curieux encore, la région de Dragash (en bleu sur la carte) composé majoritairement de Slaves Musulmans n’identifie aucun cas. 

Lors d’un voyage aux États-Unis en 1992, le président de la Confédération Yougoslave déclara : «De dangereux gaz militaires ont été utilisés contre la population Albanaise du Kosovo» (Borba, 1992 cité par Gashi, p.20,  2004, Université de Lausanne).

Quoi qu’il en soit, il demeure impossible que la manifestation de ces symptômes soit un hasard. Les symptômes ont réellement existé, néanmoins les causes de ces symptômes restent encore officiellement inconnues.

Les guerres yougoslaves – les accords de Dayton

En parallèle à la situation des Albanais du Kosovo, les tensions ethniques à l’intérieur de la Yougoslavie s’exacerbaient. Au même titre que les Albanais, la situation économique et les revendications nationalistes se faisaient de plus en plus fortes en Slovénie, en Croatie et en Bosnie suite à l’arrivée au pouvoir de Miloseviç. En effet, ce dernier considère la domination serbe sur les peuples slaves légitimes puisqu’il s’agit d’une « mission divine ». Il s’inspire du «mémorandum» écrit par l’académie des sciences de Belgrade en 1986. Ce document décrit les Serbes comme victimes d’un immense complot des autres républiques et du monde occidental. D’après un article du journaliste Serbe Jovan Byford (2006), Miloseviç avançait dès ses premiers discours que « le nouvel ordre mondial » voulait la destruction de la Serbie. En 1990 « Miloseviç faisait référence à une « politique préméditée pour la ruine de la Serbie » ainsi qu’aux « intérêts des Puissants » qui cherchaient à mettre à la Serbie « une corde autour du cou » ». La paranoïa de Miloseviç allait même plus loin. Il avançait le fait qu’il possédait des informations « très sérieuses sur le renouveau de la monarchie Austro-Hongroise », de « spéculations visant à réunir le Kosovo à l’Albanie ». Tous ces plans seraient l’œuvre des occidentaux, du «Groupe Bilderberg» et des Juifs (Byford, 2006). Tous ces arguments étaient quotidiennement instrumentalisés dans les journaux, les médias, les églises et les écoles. Dans le quotidien Belgradois « Verenje » (p.22, quotidien du 09.09.1993, cité par Bruckner, p.167, 1994), le très populaire écrivain Petar Milatovic-Ostroski déclare :

« Nous sommes coincés entre deux coalitions anti-serbes : celle de l’extérieur : Vatican, Bonn, Vienne Téhéran et celle de l’intérieur : Lubjiliana, Zagreb, Prishtina ».

Dans le même article, il met en garde ses lecteurs contre « les manipulations maçonnique et germanique anti-serbes. Le conflit serait aussi « hitlero-vaticano-kominteriste (communiste) (…) et « islamo-vaticano-komiternien (communiste) ». Selon les estimations, ce complot « du nouvel ordre mondial » à l’égard des Serbes ne comprendrait pas moins de 30 pays, trois continents, et quatre religions.

Cette propagande a permis à Miloseviç de consolider et d’agrandir son pouvoir dans la République Socialiste Yougoslave ainsi qu’en Serbie. En effet, le gouvernement de Miloseviç avait tendance à rabaisser tous les peuples avec qui l’opposait un litige.

« En premier lieu, les Albanais du Kosovo sont des fascistes déguisés (…), mais aussi violeurs de femmes serbes, « terroristes bestiaux », les Croates peuple génocidaire depuis quatre siècles, peuple « pourris », les musulmans de Bosnie et du Sandjak « victime (…) de frustrations rectales qui les incitent à amasser des richesses et à se réfugier dans des attitudes fanatiques (…) D’ailleurs l’Islam n’est rien d’autre qu’une « terreur sexuelle » fondée sur le viol et à « caractère génocidaire » Bruckner, p.163, 1994

Ces mots ont été pensés, écrits et même prononcés par des médecins, intellectuels, politiciens et représentants étatiques. Toutefois, il est important de souligner que ce genre de propos aient pu tout à fait être prononcés par d’autres dans la fédération Yougoslave. Néanmoins, « nulle part ailleurs qu’à Belgrade ces mots n’ont servi de doctrine d’État » Bruckner, p.164, 1994

Malgré le fait que la Yougoslavie était indépendante de l’URSS depuis 1948, la fédération socialiste Yougoslave ne put échapper à l’effet domino engendré par la chute du mur de Berlin. En juin 1991, la Croatie ainsi que la Slovénie font sécession et déclare leur indépendance. Cet acte marqua officiellement le début de la dissolution de la Yougoslavie. Belgrade réagit et envoie ses troupes. Le conflit slovène fut très bref. Le pays essentiellement habités par des Slovènes n’est pas prioritaire pour le gouvernement serbe, malgré l’attractivité économique du pays. La guerre dura une dizaine de jours et déboucha sur l’indépendance de la Slovénie. Le conflit croate dura quant à lui plus de 5 ans et engendrera plus de 10’668 morts côté Croate et 5’603 morts côté Serbe (Selon le rapport « Effects of Serbian aggression on population of croatia, 2003 »). Le conflit s’étend aussi à la Bosnie-Herzégovine où il sera le plus meurtrier. Le parlement Européen (2015) considère que 99’100 personnes ont été tuées en Bosnie dont 64’995 Bosniaques (majoritairement des civils) et 30’100 Serbes de Bosnie le nombre restant représentent les Croates et les autres minorités de la région. Après avoir envoyé les Casques bleus de l’ONU à Srebrenica (Bosnie) la communauté internationale fut obligée de hausser le ton avec Miloseviç. En effet, en Juillet 1995, plus de 8’370 hommes, adolescents et vieillards musulmans furent exécutés par l’armée serbe, et ceci de manière systémique et systématique. Cet événement poussa la communauté internationale à agir après avoir laissé faire Miloseviç durant toutes ses années.

La communauté internationale convoqua les différents dirigeants (Croate, Slovène, Bosniaque et Serbe) à Dayton en 1995, afin de stopper ces conflits. Lorsque vint le moment de discuter des Albanais du Kosovo, Miloseviç s’emporta, et menaça de stopper toute forme de négociation si cette question était de nouveau abordée. Il considérait que le Kosovo était une affaire interne à la Serbie et ne tolérait aucune intervention extérieure. L’Europe et les États-Unis voulant rapidement la paix en Bosnie cédèrent (Dufour, 2000). Le Kosovo était désormais seul face à Miloseviç. 

4ème partie : L’armée de Libération du Kosovo (UÇK)

La naissance de l’UÇK

En réaction à la suppression de l’autonomie et la répression ultra violente du régime de Miloseviç, certains Albanais choisissent de résister par les armes. Nombreux d’entre eux sont issus des rangs de la LPK (Mouvement Populaire du Kosovo) et beaucoup sont encore très jeunes. « La plupart de ses responsables ont été incarcérés pour activité séparatiste. Et nombre d’entre eux ont connu auparavant les prisons du gouvernement communiste de Tito. Néanmoins, ce qui est étonnant, dans l’insurrection de L’UÇK, ce n’est pas tant qu’elle ait eu lieu, mais qu’elle ait mis tant de temps à se produire. » Courrier international, 2004. D’ailleurs, les quatre anciens membres de l’UÇK actuellement à la Haye ont tous été condamnés bien avant leur engagement dans la lutte armée.

Pendant plusieurs décennies, les Albanais ont été confrontés à l’installation de colons, l’expropriation de leur terre, la discrimination de régimes raciste et la déportation. Malgré cela, ils manifestent pacifiquement plusieurs centaines de fois dont 1968, 1972, 1981, 1989 et de 1990 à 1998. Malgré la suppression de l’autonomie, ils privilégient la résistance pacifiste en organisant une société parallèle en espérant une intervention de la communauté internationale. Malgré un régime d’apartheid et ségrégationniste clair à leur encontre, un état policier ultra violent et répressif, la communauté internationale n’abordera pas le Kosovo à Dayton. La lassitude des habitants, des étudiants et de manière générale des Albanais du Kosovo les poussa à envisager une autre solution.

Il est communément admis que la résistance armée albanaise au Kosovo est née dans la région de Drenica (centre du pays). Drenica est considérée comme un bastion de la résistance au Kosovo. Dès 1918, les paysans refusent le rattachement au royaume de Yougoslavie et prennent les armes. En 1945, Tito dû faire intervenir une armée entière pour écraser l’insurrection villageoise (Derens, 1999). L’UÇK (Ushtria Clirimtare e Kosovës – L’Armée de Libération du Kosovo) ne pouvait que naître, au vu de l’historique de la région, à Drenica. Pendant plusieurs années, l’UÇK resta dans la clandestinité. Belgrade ne croyait pas à l’existence de l’UÇK. Le gouvernement de l’époque recevait des menaces par fax entre 1992 et 1995. Ces documents étaient signés « UÇK ». En raison de cet épisode, l’UÇK était surnommé « l’organisation fax » par les journaux de Belgrade (Duraud. 1999). De 1992 à 1997, l’UÇK revendiqua plusieurs actions contre des postes de police et des patrouilles serbes. Les dégâts sont modestes, rarement de victimes humaines plutôt des dégâts matériels (Alain, 1998), mais l’essentiel est ailleurs. Certains parlent d’une rupture stratégique et générationnelle avec la résistance pacifiste de Rugova et la LDK. En effet, les jeunes générations d’albanais au Kosovo n’ont que très peu côtoyé les Serbes. Ils ont été exclus de l’enseignement public et ont étudié dans un système parallèle. Ils n’avaient aucune possibilité légale de sortir du pays, et ne pouvaient pas aspirer à l’obtention d’un emploi. Le fait de ne pas avoir traité la question du Kosovo à Dayton en 1995 poussa un nombre de plus en plus important de jeunes à délaisser la désobéissance civile de Rugova.

En début octobre 1997, les étudiants sortent (encore) dans la rue pacifiquement et demandent la réouverture des écoles albanaises au Kosovo. D’après Huraska (New York Times) les étudiants sortent encore une fois fin octobre et une dernière fois en décembre. D’après Popovic du journal libération (1997) ils sont à chaque fois entre 15’000 et 20’000. Le gouvernement de Milosevic réagit là encore avec une violence inouïe. Police antiémeute, grenade lacrymogène, coups et arrestations arbitraires sont au menu de chacune de ces manifestations (Hraska, 1998).

Diaporama 1 : Michel Pero, la manifestation des étudiants, 1997.

Pour la première fois, l’UÇK se manifesta publiquement à l’occasion de l’enterrement de l’instituteur Halit Geci, dans le village de Llaushë, à Skenderaj, le 28 Novembre 1997. L’enseignant serait mort « accidentellement ». Ce groupe « a surtout le visage d’un mouvement d’autodéfense villageoise :

Ce sont quelques jeunes hommes masqués, harassés, en haillons, mal armés de vieilles kalachnikovs et de fusils de chasse. » (J.A Derens, 1998). Quelques jours avant leur apparition publique, un conflit armé avait éclaté entre une trentaine de membres de L’UÇK et la police serbe. Cet événement est considéré comme la première réelle bataille de l’UÇK (Derens, 1999 ou Rivière, 1999). En guise de représailles, le gouvernement serbe renforça la présence policière au Kosovo, particulièrement à Drenica qui était désormais identifiée comme le bastion de la résistance.  Drenica fut désormais totalement bloquée par les forces paramilitaires serbes.

Plusieurs villages sont totalement rasés. Plus de 15’000 villageois iront se réfugier dans les forêts alentour. Plusieurs manifestations en guise de soutien à l’égard des villageois sont recensées au Kosovo. Les femmes albanaises se mobilisent afin de « nourrir les enfants de Drenica ». Elles se réunissent à Prishtina et marchent jusqu’à Drenica pour amener du pain aux réfugiés. Elles sont arrêtées par les paramilitaires à l’entrée du village.

Diaporama 2 : Michel Pero, « Protesta e Bukës » (La Manifestation du Pain, 1998)
 

La Serbie considérait l’UÇK comme une organisation terroriste (comme d’ailleurs toutes les formes de résistance depuis 1912). 

En janvier 1998, Milosevic envoie ses paramilitaires chez les Jashari pour arrêter Adem et son frère Hamëz. Adem Jashari est identifié comme l’un des chefs du mouvement. Les Jashari refusent de se rendre et résistent. Le chef de famille, Shaban, 77 ans déclara de manière prémonitoire « Si nous ne résistons pas, ils nous tueront tous et raseront nos maisons » (Popovic, 1998). 

Au petit matin du 5 mars 1998, la maison des Jashari fut encerclée par des militaires armés de tank et de gros calibre. Après 3 jours et 2 nuits de combat, les corps sans vie d’Adem et de 57 membres de sa famille furent retrouvés. Parmi eux, 18 femmes et 10 enfants de moins de 16 ans (BBC, 2015). Le corps du patriarche Shaban Jashari fut retrouvé démembré et sa tête fut énucléée (ses yeux furent arrachés). Cet événement tragique marque officiellement le début de la guerre. De tous les enfants présents sur la photo ci-dessous, seule la jeune Besarta Jashari survivra.

La Guerre du Kosovo 

De 6 Mars 1998 au 10 Juin 1999, le conflit du Kosovo a entraîné la mort de 13’535 personnes, dont 10’333 civils. Parmi les 13’535 victimes, 10’812 étaient Albanais, 2197 étaient Serbes et 526 faisaient partie des minorités Roms, Ashkali et Bosniaques. 

Morts
Les enfants, les femmes et les personnes âgées ont malheureusement eux aussi été touchés. Humatarian Law Center (Kosovo Memory Book) considère que 1235 enfants de moins de 18 ans sont morts, 375 enfants de moins de 10 ans, et 229 enfants de moins de 5 ans. Concernant les personnes âgées, cette même source relate 2002 victimes étant âgées de plus de 65 ans. Toutes et tous sont des civils et la très grande majorité d’entre eux sont Albanais. Enfin, le nombre de filles et de femmes ayant trouvé la mort durant cette guerre s’élève à 1874. 

Pertes militaires
D’après le rapport « Nato Operation Allied Force » 114’000 soldats (armée Yougoslave, Paramilitaires Serbes…) 1270 chars, 825 véhicules blindés, 1400 pièces d’artillerie, 240 avions et 48 hélicoptères ont été engagés contre 15’000 à 25’000 hommes armés (UÇK) essentiellement d’armes légères (Fusil d’assaut, AK-47, Armes anti-chars RPG-7). Les pertes côté Serbes s’élèvent à 1084 morts. Les pertes de l’UÇK s’élèvent à 2’131 morts. 

Viols
D’après Human Right Watch (2000), le viol a été utilisé comme arme de guerre contre la population albanaise du Kosovo. Human Right Watch, Amnesty International et Humanitarian Law Center estiment que plus de 20’000 filles et femmes ont été violées. Les mêmes organisations relatent aussi des violences sexuelles à l’égard de femmes serbes et Roms. Elles font état de 155 cas recensés. 

Réfugiés
La particularité de cette guerre est l’envergure des mouvements de populations qu’elle a entraînée. En effet, d’après Human Right Watch plus de 90 % des Albanais du Kosovo ont été dans l’obligation de quitter leur foyer durant le conflit. Environ la moitié des Albanais sont expulsés du Kosovo, c’est-à-dire 862’797 personnes. Il s’agit du plus grand mouvement de population en Europe depuis la seconde guerre mondiale. 

Dégâts matériels
Sur un total de 237’842 maisons, 92’182 d’entre elles seront détruites ou fortement endommagées. Soit 40 % des maisons résidentielles de tout le pays. La majorité de ses maisons étaient habitées par des Albanais. Sur les 649 écoles du Kosovo, 80 % d’entre elles ont été totalement détruites ou lourdement endommagées. C’est à dire, 519 d’entre elles. Sur un total de 560, 218 Mosquées et 11 Tekkés ont été lourdement endommagées ou totalement détruites. 

Personnes disparues
D’après le comité international de la croix-rouge (2018) les Albanais du Kosovo comptent toujours plus de 1’600 personnes disparues pendant la guerre. On estime ce nombre aujourd’hui à 1641. 

Fosses communes
D’après l’association des étudiants albanais de Genève (qui cite un rapport du comité international de la Croix-Rouge) 

« En 2001, le TPI avait exhumé environ 4’300 victimes d’homicide par des Serbes et les forces gouvernementales yougoslaves au Kosovo. En 2001 à Batajnica près de Belgrade, un charnier contenant le corps 700 albanais est découvert sur le site d’une caserne anti-terroriste de la police serbe. En décembre 2013, un autre charnier est découvert au sud de la Serbie, contenant le corps de 250 Albanais. En mars 2014, 48 corps d’Albanais ont été retrouvés dans un aéroport militaire près de Belgrade. » (AEAGE, 2018)

D’après Balkan Insight (2020) depuis 2001 « les restes de plus de 900 victimes d’Albanais du Kosovo ont été retrouvés dans quatre endroits différents en Serbie. Ils ont été tués au Kosovo puis leur corps a été déplacé » (Stojanovic & Bami)

Guérilla ou terrorisme ? 

D’après le dictionnaire « Larousse », une armée est : « l’ensemble des forces militaires d’un état ». D’après cette définition, l’UÇK ne peut pas être considérée comme une armée régulière puisqu’elle n’était pas à la solde d’un état. « La guerre du Kosovo » n’a donc pas opposé deux armées « régulières », mais bien un soulèvement populaire d’un côté (Albanais du Kosovo), matérialisé par les différents bras armés d’un état (Forces paramilitaires serbes, armées Yougoslave, Milices…) de l’autre. Les principales caractéristiques de ce soulèvement populaire sont ses méthodes de combat. 

Ayant conscience d’un rapport de force infiniment désavantageux (La Yougoslavie faisait partie des 5 plus grandes puissances militaires), un groupe social donné entreprend des actions4 clandestines et ponctuelles contre un état, un envahisseur ou un régime oppresseur. Selon Human Rights Watch, jusqu’au début de 1998, la guérilla de l’UÇK consiste en une série de petits groupes de villageois, peu structurés, sans chaîne de commandement bien définie, chaque zone opérationnelle ayant ses propres filières de financement et d’armement.

Le professeur Regimbald (2004) établit 7 critères pour différencier la guérilla du terrorisme : 

  1. Les guérilleros sont des combattants
    Dans le sens juridique5 du terme, les guérilleros sont considérés comme combattant à partir du moment où ils remplissent deux conditions : 1. Le port des armes au combat – 2. Le port de l’uniforme. 
  1. La guérilla est une guerre.
    Même s’il ne s’agit pas d’une guerre conventionnelle entre deux armées, il s’agit tout de même d’une guerre (non-conventionnelle certes). Les revendications du groupe armé sont connues en avance contrairement au terrorisme. 
  1. La guérilla mène une guerre populaire
    Le groupe armé mène sa lutte au nom du peuple. C’est-à-dire et avec l’assentiment, voire la complicité active d’une frange importante de la population. Le terrorisme n’a quant à lui pas besoin de la « validation » de son groupe social pour effectuer ses actions.   
  1. La guérilla lutte contre des gouvernements non démocratiques.
    Depuis la seconde guerre mondiale, tous les groupes armés ayant été qualifiés de « guérillas » ou « guérilleros » ont combattu des régimes non-démocratiques. Ces régimes se présentent sous deux formes : 1. Elles peuvent prendre la forme extérieure : régimes coloniaux et impérialistes occupant illégitimement un pays ou un territoire en imposant une administration civile ou militaire (par exemple les guerres de libération nationale dans le cadre de mouvement de décolonisation. 2. Forme intérieure : Combat contre les régimes totalitaires et les gouvernements dictatoriaux 
  1. La guérilla vise à contrôler le territoire et s’accaparer du pouvoir de l’État
    Les guérilléros cherchent à se substituer au pouvoir oppresseur en place par l’insurrection armée. La prise des armes est un moyen pour arriver à l’autodétermination. 
  1. Les victimes des guérilleros sont aussi leurs cibles.
    Les victimes des guérilléros sont des soldats représentant l’état contre lequel ils combattent. Le terrorisme vise quant à lui des victimes civiles de l’état. Alors que la cible à atteindre est l’état lui-même, les civils sont vus comme un moyen d’atteindre l’état en question. 
  1. La violence utilisée par la guérilla demeure mesurée alors que le terrorisme tend vers une violence illimitée.
    La violence utilisée par la guérilla est un moyen pour atteindre un but précis. Celle-ci est limitée par la volonté des guérilléros d’être soutenus par la population et être reconnus par la communauté internationale en se référant et respectant les lois que la communauté internationale a édictées pour limiter la violence guerrière. Le terrorisme voit quant à lui la violence comme une finalité puisque l’essence même du mouvement est de répandre la terreur. Il ne respecte aucune règle puisque son acte n’a aucun lien tangible avec ses revendications.

Selon ces 7 critères, l’UCK peut et doit définitivement être considéré comme une insurrection armée sur forme de guérilla. 

  1. Les membres de ce groupe armé étaient clairement identifiables. Ils portaient les armes et la tenue militaire au combat. 

2. L’objectif de l’UCK a toujours été connu et revendiqué : la libération du Kosovo (Dérens, 2001). 

3.L’UCK a toujours été grandement soutenu par la population. Beaucoup leur ont même donné une partie de leurs économies. Le mot « UCK » est devenu presque synonyme de liberté : il sera scandé lors des manifestations et lors de la libération du Kosovo en 1999 par des dizaines de milliers de manifestants à travers le pays.

4. L’UCK a combattu un régime totalitaire gouverné par un dictateur (Milosevic). Le Kosovo a toujours été traité comme une colonie interne à la Serbie (Sulstarova, 2020).

5. Lassés par la résistance pacifiste de Rugova (qui avait aussi pour objectif l’autodétermination) et l’abandon de la question du Kosovo à Dayton, les guérilléros ont privilégié une autre voie pour atteindre leur but.

6. L’UCK a toujours revendiqué agir contre le régime de Belgrade et non contre les populations innocentes. Elle a toujours officiellement assuré aux Serbes et au Monténégrins qu’ils ne couraient aucun risque (par exemple : communiqué n°44 de l’UÇK cité par Alain, 1998) :

« Notons que l’ALK se veut « non terroriste ». Si elle annonce qu’elle vengera les morts de la Drenica, elle dit ne pas en vouloir aux peuples serbe et monténégrin auxquels elle « assure qu’ils ne courent aucun risque » et qu’elle enjoint « de ne pas envoyer leurs fils au Kosovo ». Elle précise qu’ « elle n’agit pas contre les populations innocentes, mais contre le terrorisme de Belgrade et l’ethnocide au Kosovo. « 

À la fin de la guerre, des civils serbes ont effectivement trouvé la mort, néanmoins elles n’ont jamais été les cibles principales. Quoi qu’il en soit, tous ceux qui ont perpétré des crimes de guerre à l’égard de civils doivent répondre de leurs actes devant un tribunal, peu importe leur origine (Albanais, Serbes ou autres.)

  1. Malgré le contexte de guerre, l’UCK a en tout temps collaboré avec les instances internationales. Les dirigeants du groupe ont toujours discuté et suivi les indications des organisations internationales (ONU, OTAN, KFOR, Europe, Etats-Unis). Après la libération du Kosovo du joug du régime oppresseur serbe le 10 juin 1999, l’UCK signa un accord de démilitarisation et déposa les armes dès le 21 juin 1999, soit 11 jours après l’atteinte de l’objectif de « libérer le Kosovo ». 

Conclusion 

Ce travail a pour but de mettre en lumière le processus qui a amené les Albanais à prendre les armes contre le régime d’apartheid et ségrégationniste imposé par Miloseviç. Ce dernier a enclenché une spirale infernale en supprimant l’autonomie du Kosovo en 1989. La guerre des Balkans a commencé au Kosovo, elle a fini au Kosovo. 

Ce travail vise également à démontrer que la discrimination à l’égard des Albanais du Kosovo n’a jamais été le fruit du hasard. En effet, depuis 1912 la Serbie a traité le Kosovo comme une colonie interne de son pays. Ceci lui a permis de confisquer des terres, établir des colons et un contrôle administratif et civil de la région. Les Albanais du Kosovo ont refusé de rentrer dans la spirale de la violence pendant plusieurs années. Les Albanais n’ont pas de prédisposition à la clandestinité, à la création de « sociétés parallèles » ou « à la guérilla ». Néanmoins, l’intransigeance du pouvoir était telle qu’ils ont été obligés de créer des systèmes scolaire, sanitaire, médiatique et démocratique parallèles. La réaction du gouvernement serbe à leur égard ainsi que l’abandon de la communauté internationale lors des accords de Dayton en 1995 a contribué à envisager une solution plus radicale pour les Albanais, après avoir privilégié la résistance pacifiste pendant plusieurs décennies. À travers ce texte, je soutiens donc que l’insurrection par les armes a été, la dernière et la seule solution envisageable des Albanais du Kosovo au vu des éléments amenés dans ce travail. 

Il me semble très important de relever le fait que l’expulsion systématique des Albanais du Kosovo, la destruction systématique des maisons, des écoles et lieux de cultes n’est pas une conséquence collatérale de la guerre, mais bien un des objectifs premiers de Belgrade, que ceci était prémédité et voulu. 

Cubrilovic déclarait que :

 « La seule manière possible de réaliser la colonisation massive de ces régions (…) était de s’emparer des terres des Albanais (…). Pour réaliser un transfert en masse, la première condition est la création d’une psychose appropriée, ce qui peut se faire de multiples manières : La suppression des concessions accordées, le retrait des licences d’exercices des métiers, la destitution des fonctionnaires d’État, des employés privés, et municipaux, etc. Tout cela accélérera le processus de transfert. Il reste encore un moyen, que la Serbie a employé de manière très pratique en 1878 et qui consiste à mettre le feu en cachette à des villages et à des quartiers de villes Albanaises (…) Les Albanais sont très sensibles en matière de religion, aussi faut-il bien les toucher également sur ce point en persécutant les prêtres, en dévastant les cimetières et les lieux de culte (…) les initiatives privées peuvent agir dans plusieurs directions en entreprenant des actions contre les Albanais (…) les autorités compétentes doivent savoir ce qu’elles veulent et agir avec détermination pour réaliser sans tenir compte des obstacles internationaux possibles. Le monde d’aujourd’hui est habitué à bien pire et il est préoccupé par des problèmes quotidiens qu’il ne faille pas s’inquiéter à ce sujet ». Cubrilovic, 1937 

La première partie est l’exacte description de ce qui se passa au Kosovo lors de la suppression de l’autonomie en 1989. À un seul détail près puisque ces mots ont été prononcés par Cubrilovic et validés par des membres de l’académie des sciences de Belgrade plusieurs décennies avant 1989. Ils ont été remis au goût du jour dès les années 80 par les intellectuels serbes. La création d’un régime ségrégationniste était réfléchie et volontaire. La politique de la terre brûlée est une technique visant à pousser un groupe social à abandonner ces terres et ne jamais revenir. Cette technique est très simple dans sa conception : détruire un maximum d’infrastructure (école, lieu de culte, maison, usine…) pour ne plus permettre au groupe visé de revenir sur ses terres. Ces actions poussèrent plus de 90 % des Albanais à quitter leur foyer. Les chiffres amenés dans ce travail permettent d’étayer ces propos. L’utilisation de la force et la violence ont été largement considérée comme légitime par le régime serbe. La dernière partie de l’extrait du texte ci-dessus en témoigne. Une marge de manœuvre est laissée aux forces serbes, en dépit de toute loi du pays et toute loi internationale. « Entreprendre des actions » contre les Albanais sous-entend une totale liberté dans la barbarie des actes perpétrés à leur encontre.

Il en ressort que la seule chose que redoutait le gouvernement serbe était, non pas la résistance albanaise (logique au vu du rapport de force), mais d’une réaction de la communauté internationale. Cette réaction amena la fin de la guerre.

Ouverture

Il est absolument nécessaire de combattre toutes les formes de négationnismes à l’encontre des crimes commis au Kosovo. Néanmoins, il m’est impossible de ne pas nommer que depuis le début de l’écriture de cet article en septembre 2020, deux charniers contenant des corps d’Albanais ont encore été découverts en Serbie dans la mine de Kizevak (Balkan insight et Reuters, 2020). Des centaines de familles albanaises attendent encore de pouvoir faire leur deuil. Celui-ci ne pourra se faire que lorsque les familles retrouveront le corps de leur proche. Pour ce faire, le gouvernement serbe doit collaborer avec les instances internationales et cesser sa politique négationniste en réfutant l’existence de fosse commune sur son territoire. Pourtant, dès 2001 plusieurs charniers sont découverts en Serbie. Le journaliste A.Ciric (2001) décrit plusieurs d’entre eux. 

« Le long de la route Zemun-Batajnica, près de la capitale. Dans un espace réduit de trois mètres sur trois, reposaient les cadavres de 36 personnes dont 8 enfants. Ils étaient tous habillés en civil. Il y avait également des fœtus âgés de 8 mois. L’état des dépouilles n’a pas permis aux enquêteurs de déterminer les causes de la mort. Deux balles seulement ont été retrouvées. Quelques cadavres semblaient porter des signes de brûlures. Les spécialistes parmi les enquêteurs en ont déduit que l’on avait essayé de faire disparaître les corps en fumée. Ils étaient entassés sur un bûcher constitué de planches dont la dimension rappelait celles des traverses de chemin de fer. Sept cartes d’identité ont été retrouvées dans la fosse. Six provenaient de personnes dont le nom de famille était Berisha. Ils étaient originaires de Suva Reka et vivaient dans la même rue. (…) En juillet et août 2001, deux autres charniers ont été identifiés à Petrovo Selo, près de Kladovo où figure également un centre d’entraînement. Soixante-quatorze corps ont été exhumés, seize dans le premier, cinquante-huit dans le second (…)L’exhumation des corps s’est poursuivie en septembre. Une autre fosse a alors été découverte à l’endroit où la rivière Derventa se jette dans le lac Perurac, près de Bajina Basta dans l’Ouest de la Serbie. Quarante-huit corps ont été déterrés. L’Humanitarian Law Fund [HLF] a été informée qu’un autre fourgon réfrigéré avait été jeté dans le lac » A.Ciric (2001, Traduit par Stéphan Pellet, Courrier des Balkans, 2002

 

Balkan Insight, 2015

La volonté de cacher l’exécution de civils ne fait aucun doute. La plupart des corps ont été découverts dans des charniers ou des fosses communes à plusieurs centaines de kilomètre du Kosovo. Cela sous-entend que les corps ont été déplacés et volontairement cachés. D’après A.Ciric (2001) il existe plusieurs documents démontrant que Milosevic avait donné l’ordre de dissimuler les crimes commis au Kosovo.

BBC, 2010

En 2008, le Kosovo déclara son indépendance. Le Kosovo est un état multiethnique accordant une sur-représentativité parlementaire aux minorités (20 députés sur 120), particulièrement aux Serbes. Ces derniers représentent 1.8 % de la population du Kosovo. Néanmoins, ils ont 10 députés au parlement du Kosovo sur 120.  Il y a également un droit de veto que possèdent les députés serbes. En effet, toutes les décisions importantes du pays (comme un changement dans la constitution) doivent avoir l’approbation des deux tiers du nombre total des députés du parlement (c’est-à-dire 80) ainsi que l’approbation des deux tiers des députés représentant les minorités (c’est-à-dire 12). Les députés serbes ont donc un droit de veto sur toutes les décisions importantes du Kosovo puisque selon la constitution du Kosovo, un changement dans la constitution implique l’obtention du  « double deux-tiers » : deux tiers sur les 120 députés du parlement et deux tiers sur les 20 députés représentant les minorités. Le Serbe est considéré comme une langue nationale. Tous les documents nationaux sont traduits en albanais et en serbe. Même si la situation n’est pas parfaite, il y a une réelle volonté d’intégrer les Serbes habitant le Kosovo dans le processus démocratique, malgré les blessures encore récentes. Le Kosovo est un exemple d’intégration des minorités dans le processus démocratique dans les Balkans. En 12 ans d’indépendance, le Kosovo a accordé plus de droits aux minorités que la Serbie n’en a accordées aux Albanais durant tout le XXème siècle. 

De plus, en 2015 le parlement du Kosovo a voté un amendement pour juger les criminels de guerre au Kosovo avec « les chambres spéciales pour crime de guerre au Kosovo » de la Haye. Même si ce tribunal est « géographiquement » à la Haye, il fait entièrement partie du dispositif institutionnel et juridique du Kosovo (ASSOAGE, 2020). Le tribunal n’a pas considéré nécessaire la présence de juges du Kosovo dans son dispositif. De plus, la majorité des crimes contre l’humanité ont été commis à l’égard de la population albanaise. Les crimes jugés concernent uniquement ceux perpétrés par les Albanais. Ce tribunal est donc mono-ethnique alors que le Kosovo est un état multiethnique. Néanmoins, il y a une volonté claire de la part des Albanais du Kosovo et du parlement kosovar de juger les criminels de guerre. Ce qui n’est pas souvent le cas du côté du gouvernement serbe. 

Une des maladresses qui à mon sens a souvent été commise a été de considérer l’UÇK comme l’armée d’un pays. L’UÇK est l’acronyme de « Armée de Libération du Kosovo », néanmoins cette organisation n’a jamais été l’armée officielle d’un état pré-éxistant. Dans les médias le terme «armée du Kosovo» est souvent employé. Cela peut amener une confusion dans la considération que peut avoir le lecteur de la guerre du Kosovo. Cette guerre a opposé les forces armées de la Serbie contre les Albanais du Kosovo. L’UÇK est le résultat de la mobilisation du peuple albanais, comme l’a été la résistance pacifiste. 

Il me semble également intéressant de relever que les craintes de la communauté internationale ont rapidement été dissipées. D’après plus d’une trentaine de sources,  les qualificatifs employés pour décrire cet organisme sont parfois totalement opposés : Communiste  (Marxiste-Léniniste, Enveriste, Maoiste,) Islamiste, Néo-nazie etc. En 2020, plus de 20 ans après la guerre, je suis forcé de constater que jamais aucune de ces caractéristiques n’a été revendiquées par qui que ce soit au Kosovo. Les membres de ce groupe armé étaient composés : d’intellectuel-le-s, d’étudiant-e-s, Musulman-e-s, Catholique-s, paysan-ne-s, citadtin-e-s, villageois-e-s, ancien-ne-s prisonnier-ère-s politiques, membres de la diaspora. 

La résistance par les armes a été la seule et la dernière option restante aux Albanais. Il est tout à fait possible que des individus isolés aient perpétré des crimes à l’encontre de la population civile, et ceux-ci doivent être condamnés. Toutefois, la criminalisation de l’UÇK est une erreur qui ne doit pas être commise. Enfin, je suis d’avis que la stabilisation des relations entre les deux pays passe par la reconnaissance du Kosovo par la Serbie. La souveraineté du Kosovo est acquise depuis le 17 février 2008. Cette dernière est désormais inaliénable. La légitimité du peuple albanais au Kosovo ainsi que sa résistance ne doivent plus être remises en question.

Une nation qui résiste ne peut pas mourir !

NOTE DE BAS DE PAGE :

1. ↑ Les réformes agraires en Yougoslavie ont permis à la Serbie d’expulser les Albanais de leur propriété au Kosovo pour ensuite donner ces terres aux paysans Serbes.
2. ↑ Expression relevée dans le quotidien Politika, 30/10/1989, p. 9.
3. ↑ Les Oda sont des chambres d’hôtes typiquement albanaise.
4. ↑ Sabotage ou attaque de force de police par exemple.
5. ↑ Selon la convention de Genève.

BIBLIOGRAPHIE :

De l’esclavage au néocolonialisme

De l’esclavage au néocolonialisme

En ces temps de révolte contre les violences policières dans certaines régions du monde, beaucoup ont tendance à s’interroger sur le contexte d’une arrestation pour justifier « un contrôle musclé », une violence policière, un coup de matraque, ou un genou appuyé sur la gorge d’un père de famille qui crie « je ne peux pas respirer ». Je vous propose un essai et une mise en perspective de cette situation. Il me semble qu’à mon échelle, c’est modestement la meilleure contribution que je puisse apporter. Lire, écrire et transmettre. Toutes les sources se trouvent en bas de cet article.

Le racisme

Selon le Larousse, le racisme est une idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains. Cette notion a été développée dans le courant du 18ème siècle et a connu son apogée au 20ème siècle avec le régime nazi d’Hitler qui supposait que la race aryenne était le stade ultime de l’évolution, le régime d’Apartheid d’Afrique du Sud et le régime ségrégationniste américains. Néanmoins, l’idéologie raciste trouve ses origines bien avant cela. Commençons par le début et mettons fin tout de suite à une idée reçue. Tous les êtres humains de la terre du genre Homo-Sapiens partagent plus de 99,9 % de L’ADN. Cela signifie que de l’Afrique du Sud à la Suède, allant du Canada à l’Indonésie, les hommes n’ont que d’infimes différences génétiques Toutes les théories qui sous-entendent une différence biologique et donc une différence de race entre les êtres humains sont purement et totalement fausses. Car tout n’est que construction sociale. Sachant qu’il est question aujourd’hui de racisme à l’égard des gens de couleurs et plus précisément des personnes noires. J’aimerai réfléchir sur le rapport de domination de l’homme blanc sur l’homme noir qui imprègne nos sociétés occidentales.

Le début du commerce triangulaire

Pour cela, je vous propose de faire un bond en arrière. J’aimerai aborder l’influence de la traite négrière sur nos sociétés. Avant de poursuivre la lecture de ce texte, il faut déconstruire le préjugé qui sous-entend que l’esclavage est propre à l’homme blanc sur l’homme noir. L’esclavage a de tout temps existé. Des sources remontant à l’antiquité nous montrent que de l’Égypte des pharaons à l’Empire Romain, l’esclavage existait. Il est aussi important de souligner que les royaumes Arabes ont eux aussi soumis les différents peuples noirs d’Afrique. La traite négrière n’a pas été l’invention de l’Europe. Néanmoins, jamais dans l’histoire une déportation de population d’une telle échelle et d’une telle envergure n’aura eu lieu. Nous avons tendance à croire que la traite négrière démarre à partir de la découverte de l’Amérique en 1492. Toutefois, les sources montrent que dès le début du 13e siècle, le Portugal pose les bases de ce qui sera tristement appelé « le commerce triangulaire ».

En effet, Le Portugal est le premier empire à s’essayer à l’exercice Une partie de l’intérêt était d’abord protéger les routes commerciales avec l’Asie. La montée en puissance de l’Empire Ottoman puis la prise de Constantinople en 1453 coupent les routes commerciales avec cette région du monde. Henri le navigateur (prince Portugais) voulait créer une nouvelle route commerciale en passant par l’Afrique et surtout trouver de l’or. Il s’allie avec l’immense empire Kongo et son roi qui se convertit au christianisme et portera le nom d’Alfonso 1er. Le roi du Kongo fournira des esclaves aux colons contre des marchandises européennes, les colons échangeront ces esclaves contre de l’or au Ghana, à Elmina (ce qui veut littéralement dire « la mine).

Il s’agit des bases du commerce triangulaire. Néanmoins il existe encore une épine importante dans le pied des colons. Les religions (l’Islam et le Christianisme) interdisent l’asservissement d’homme libre. Se rendant compte de l’apport financier que ce nouveau commerce pouvait rapporter aux royaumes et à l’église, le pape de l’époque Nicolas V légitima pour la première fois ces actions par le décret suivant : « Nous avons donné la faculté ample et simple au roi, d’envahir de rechercher, de capturer et de vaincre tout sarrasin et païen et tout ennemi du Christ ainsi que de réduire leur personne en esclavage perpétuel » Il s’agit là du premier tournant du rapport entre de l’homme blanc et l’homme de couleur (sarrasins) puisque le pape lui-même légitimait ces actions au nom du Christ.

Beaucoup d’historiens attestent que pour connaître la route de l’esclavage, il faut suivre les routes de l’or, du sucre, du cacao ou du coton. Le sucre était à cette époque un produit de luxe utilisé par les rois et les nobles en Europe. Suite aux coupures des routes commerciales avec l’Asie, le sucre devenait une denrée encore plus rare. 75 % des esclaves seront déportés à cause du sucre. C’est pourquoi les Portugais décidèrent de coloniser l’île inhabitée, mais très fertile de Sao Tomé (se trouvant à proximité des côtes africaines) qui remplissait parfaitement les critères climatiques pour la canne à sucre. Les colons ne supportant pas les conditions extrêmes de travail doivent trouver une main-d’œuvre capable de résister au climat et travailler plus de 12 h par jour dans les champs. La solution était toute trouvée puisqu’ils décidèrent, là encore, d’utiliser les esclaves fournis par le roi du royaume Kongo. À cette époque, les Portugais accumulent de telles richesses que Lisbonne devint la capitale de l’Europe. Loin devant Londres, Paris ou Amsterdam. Ce qui devait être à la base une simple route commerciale devint une opportunité financière sans précédent. L’île de Sao-tomé était devenue le rêve de tous les navigateurs Portugais et le cauchemar de chacun des individus asservis sur cette île.

Le désastre amérindien

En 1492, Christophe Colomb arrive dans les Caraïbes en pensant être en Inde.
Ceci marqua le début d’une exploitation frénétique de la part des conquistadors espagnols dans toute l’Amérique latine. L’idée était simple, soumettre les populations locales, les évangéliser, les former au travail et leur imposer de reverser une partie du butin à la couronne d’Espagne. Toutefois, les Européens n’avaient pas ramené que des armes et des hommes avec eux. Ils étaient porteurs de maladies et surtout de mauvaises intentions. Si bien que de 1492 à 1495, l’île d’Hispaniola vit entre 75 % et 85 % de sa population mourir. Soit par les armes soit par de nouvelles maladies inconnues des indigènes pour lesquelles ils n’avaient pas développé d’immunité.

En septembre 1520, la flotte espagnole avait atteint la vallée de Mexico. En octobre, elle franchit les portes de la capitale aztèque, Tenochtitlan, magnifique métropole de 250 000 habitants. Deux mois plus tard, au moins un tiers de sa population était morte, dont l’empereur Cuitláhuac. Alors qu’en mars 1520, date d’arrivée de la flotte espagnole, le Mexique comptait 22 millions d’habitants, en décembre, 14 millions seulement étaient encore en vie. La variole ne fut que le premier acte. Tandis que les nouveaux maîtres espagnols étaient occupés à s’enrichir et à exploiter les indigènes, des vagues mortelles de grippe, de rougeole et d’autres maladies infectieuses frappèrent tour à tour le Mexique, à tel point qu’en 1580 sa population était tombée en dessous des 2 millions d’habitants.

Noah Harari, Homo Deus : Une brève histoire de l’avenir, p.18-19

Les populations restantes étaient soumises à l’esclavage et utilisées comme main-d’œuvre pour extraire l’or et travailler dans les nouveaux champs de sucre. Se rendant compte de cette opportunité sans précèdent, les Flamands, les Français, les Anglais et les Espagnols se ruent dans ce « Nouveau Monde ». 

Le schéma se reproduit partout avec la même puissance et les mêmes conséquences terribles. L’arrivée des Européennes précède une extinction rapide et brutale des peuples locaux. Les Européens nourrissent les antagonismes, se servent de vieux conflits locaux, fournissent des armes aux chefs de clans et amènent toujours avec eux des maladies comme la syphilis et surtout la variole. Si bien qu’en moins d’un siècle plus de 90 % des peuples amérindiens seront quasiment décimés. Rapidement, les colonies amérindiennes manquent de main-d’œuvre. Engager des employés aurait été bien trop onéreux pour le colon avide de profit. Alors pourquoi l’Africain ? Tout simplement parce que c’est la main-d’œuvre la plus proche, la moins chère et la plus résistante aux conditions climatiques. Les historiens sont catégoriques sur cette question. L’enjeu est économique, l’idéologie et la rhétorique de la race ne sont jamais utilisées à cette époque. De plus, les conquistadors se servirent de l’expérience de Sao Tomé et la reproduisent indéfiniment en Amérique. Les négriers partent de Liverpool, Londres, Amsterdam, Nantes, Le Havre, Lisbonne ou Grenade avec des marchandises européennes, qu’ils échangent contre des esclaves en Afrique puis se dirigent en Amérique où les esclaves sont à leur tour échangés contre de l’or, du sucre, du coton ou du cacao.

L’institutionnalisation du racisme

Il faut comprendre qu’aucun pays ne contrôlait officiellement la traite négrière, elle était l’œuvre d’individus ou d’organisations privées épris de richesse. Néanmoins, les pays et l’église soutenaient cette traite, car elle leur apportait un gros butin. Il s’agit là du début du capitalisme. Une expédition était très coûteuse pour un seul individu. Plusieurs fortunes s’associaient et se divisaient les gains en fonction de la somme investie. Un riche anglais n’avait pas besoin de savoir quelles étaient les conditions de voyage sur son bateau, il voulait savoir combien il gagnerait par esclave vendu. D’ailleurs le prix des esclaves varie en fonction des fluctuations de l’économie. Durant les périodes de récoltes, un esclave peut être vendu deux fois plus cher que le reste de l’année. Un esclave provenant de telle région peut être acheté moins cher, car considéré comme plus agressif par son maître. Dans une plantation de coton au 18e siècle, l’esclave fait partie de l’inventaire de l’entreprise. Le patron possède « 6 chevaux, 3 moulins à eau et 15 nègres ». Certains penseurs s’élèvent timidement contre cette abomination. Par exemple, la tristement célèbre controverse de Valladolid (1550) qui réunit des penseurs et religieux afin de déterminer si les peuples pouvaient être soumis à l’esclavage. La séance détermina que les Amérindiens pouvaient être considérés comme humains, ils ne devaient donc pas continuer d’être asservis. Quant aux noires, ils ne méritaient d’être qualifiés d’êtres humains et devaient être soumis, car trop sauvages. On découvrit plus tard que de nombreux « intellectuelles » étaient payées par des entrepreneurs tirant profit de la traite négrière. Pendant plusieurs siècles, plusieurs pays occidentaux profiteront de l’esclavage en le justifiant de multiples manières.

Mythes religieux et scientifiques furent donc mis à contribution afin de justifier cette division. Des théologiens affirmèrent que les Africains descendaient de Cham, fils de Noé, maudit par son père qui lui promit une descendance d’esclaves. Des biologistes prétendirent que les personnes noires étaient moins intelligentes que les personnes blanches, et leur sens moral moins développé. Des médecins assurèrent que les personnes noires vivaient dans la crasse et propageaient des maladies. Ces mythes touchèrent une corde sensible dans la culture américaine et, plus généralement, occidentale. Ils continuèrent d’exercer leur influence bien après que les conditions à l’origine de l’esclavage eurent disparu.

Harari, 2011, p.179.

D’ailleurs un des centres névralgiques de la finance s’est construit sur le commerce d’esclaves ; la rue de « Wall Street » à New York. Cette ville appartenait jadis aux Hollandais et se nommait « New Amsterdam » (elle deviendra New York à la conquête de la ville par les Anglais. Afin de protéger les commerçants de la compagnie des Indes occidentales Hollandaise des envahisseurs, un grand mur fut construit par des esclaves Africains. Cette entreprise est l’une des plus cotées que la bourse n’ait jamais connues et est à la base du capitalisme batave. Son lien avec l’esclavage ne s’arrête pas là, puisque « Wall Street » est un des lieux où sont vendus le plus d’esclaves dans toute l’Amérique. Ceci contribue à placer New York au-devant de la scène mondiale parmi les villes les plus importantes du monde. Beaucoup de petits commerçants se convertissent en vendeur d’esclave pour la raison la plus simple qu’il soit : il s’agit de l’activité la plus lucrative du moment. Lehman Brothers [qui fit faillite en 2008], JP Morgan Chase, Wachovia Bank of North Carolina, Aetna Insurance, Bank of America et la Royal Bank of Scotland font partie de ces banques. En Europe la Bank of London se frotte les mains à chaque départ de négrier. Les conditions de travail et la violence étaient telles que la durée de vie d’un esclave était de 7 à 10 ans à partir du moment où il arrivait en Amérique. Certains contremaîtres ont tenu des carnets de notes personnels :

Je suis arrivé comme contremaître à la nouvelle plantation il y a deux semaines à peine, et nous avons dû administrer justice à un nègre qui s’était échappé. Nous l’avons sévèrement fouetté, et nous lui avons frotté du poivre, du sel et du jus de citron vert sur les plaies. Trois jours plus tard, le corps d’un autre esclave qui s’était enfui nous a été apporté, je lui ai coupé la tête et nous avons brûlé le corps en public. Voilà la seule manière d’imposer notre contrôle sur les nègres. Dans cette affaire ma cause devient celle de tous les colons. La condition malheureuse du nègre l’amène naturellement à nous détester. Il y a que la force et la violence qui peuvent le retenir.

Journal de Thomas Thitlehood, milieu du 17ème siècle.

La France créa une loi nommée le « code noir ». Cette loi déclara l’esclave comme étant « meuble » qu’on se transmet de famille en famille. « Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté, n’avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers » Art. 44, Code noir, 1685

Le néocolonialisme

Durant trois siècles et demi, la traite négrière fut l’un des passages les plus sombres de notre histoire. Le premier pays à abolir l’esclavage est le Portugal [1761] puis suivront d’autres pays durant le 19ème siècle. La France abolit l’esclavage en plusieurs étapes. Une première fois en 1794, puis se rendant compte du manque à gagner, le rétablie sous Napoléon en 1802. Il faut saisir un élément très important. Durant la traite négrière, l’esclavage avait quasiment disparu en Europe. Lorsqu’un pays abolit l’esclavage, il l’abolit dans ses colonies.

Les États Unis d’Amérique ont un rapport tout à fait particulier à l’esclavage puisque bon nombre des « pères fondateurs des USA » qui déclareront l’indépendance du pays en 1776 possédaient eux-mêmes des esclaves et ont construit toute leur fortune grâce au commerce du coton. En voulant abolir l’esclavage, Abraham Lincoln touchait directement aux intérêts privés et économiques des États du Sud. Ce qui donna lieu à la guerre de Sécession en 1861. L’esclavage fut aboli aux États-Unis en 1865 avec la fin de la guerre de Sécession. Au lendemain de cette guerre, dans les pays du sud, un groupuscule prônant la suprématie de la race blanche fut créé ; le Klu Kux Klan. Leur objectif était d’empêcher par tous les moyens possibles l’application des droits constitutionnels des afro-américains [assassinats, attentats, viols, tortures, enlèvements, incendies d’écoles et d’églises afro-américaines]. 

Malgré l’abolition de l’esclavage, les personnes noires vivent toujours en marge de la société au 19ème, jusqu’au milieu du 20e siècle. En effet que ce soit à Rio de Janeiro ou Harlem, les populations ne se mélangent pas ou très peu. Les personnes noires vivent dans des « ghettos » ou des « favelas ». Ils n’ont pas accès à l’éducation ni au droit de vote. Aux États-Unis, pour la première fois un état devient ouvertement raciste et promulgue des lois sur la base de présupposés différences liées à la race. Les personnes noires ne dorment pas dans les mêmes hôtels, car ils sont considérés comme plus sales, ils ne vont pas dans les mêmes écoles, car ils sont moins intelligents, ne sont pas soignés dans les mêmes hôpitaux, etc. Les arguments qui ont servi à justifier l’esclavage servent désormais la cause raciste qui permet de légitimer la ségrégation en instaurant une hiérarchie entre les races. Un rapport de force plus subtile s’installe puisque malgré l’abolition de l’esclavage, les personnes noires n’ont pas le droit de vote ni le droit de donner leurs avis sur des thématiques qui les concernent directement. En 1964, les noirs ont accès pour la première fois aux droits civiques aux États Unis. Le pays mit officiellement fin à la ségrégation. Néanmoins, ils font toujours partie des classes inférieures au niveau économique et culturel, puisque les ghettos existent encore, les préjugés persistent toujours et les situations économiques n’ont pas forcément évolué à cette époque.

Alors même que les esclaves furent libérés, les myhtes racistes justifiants l’esclavage persistèrent. Une législation et des usages sociaux racistes perpétuèrent la ségrégation.

Harari, 2011, p.179

Alors, qu’en est-il aujourd’hui ? Une personne sur quatre qui est en prison dans le monde se trouve aux États-Unis. Ce qui fait 25 % du total mondial des détenus. Sur ces 25 %, une personne sur deux est noire. Alors que la population afro-américaine ne représente que 14 % de la pollution totale américaine. Une personne noire sur trois risque de se retrouver en prison au cours de sa vie contre une personne blanche sur dix-sept. Ces chiffres nous permettent de prendre conscience de certains éléments. Une personne noire à cinq fois plus de chances de se faire tuer par un policier qu’une personne blanche. Il semble que le cliché perpétuel du « dangereux noir » est profondément ancré dans certaines régions. Les deux pays où a été recensée le plus de violence policière à l’égard des personnes noires sont le Brésil et les États Unis. Deux pays où il y a le plus de descendants d’esclaves. D’ailleurs, le deuxième pays le plus peuplé d’Africains est… le Brésil. La très grande majorité d’entre eux sont descendants d’esclaves, comme la plupart des afro-américains du continent. 

La colonisation de l’Afrique et de l’Asie a été justifiée de la même manière. Une « mission civilisatrice », une volonté d’apporter la démocratie et la religion aux peuples « archaïques ». L’éternel fantasme du colon considérant que les indigènes possèdent « une reproduction animale ». L’hypersexualisation de la femme de couleur, souvent représentée nue. Cette volonté de « libérer » [dévoiler] les femmes, sont des traces de l’esclavage et du colonialisme. Cela se nomme aujourd’hui le néocolonialisme. Les restes du sentiment de supériorité d’une classe sur une autre dans un monde où les institutions coloniales et esclavagistes sont censées avoir disparu.

« Le néocolonialisme décrit une politique impérialiste menée par une ancienne puissance coloniale vis-à-vis de son ancienne colonie, utilisant diverses méthodes d’influence et de domination, à son propre intérêt ainsi que celui de ses entreprises »

Kwame Nkrumah, Le néocolonialisme – Dernier stade de l’impérialisme, 1965

Il est important de mettre en perspective toutes les relations sociales humaines et tenter de comprendre leurs origines. Le monde d’aujourd’hui est façonné par les choix d’hier. Lorsque les hommes, les femmes et les enfants embarquaient sur les négriers, ils étaient des Ashantis, Oyokos, Bambaras, Tacouas, Cotocolis, Coromantins et bien d’autres. Arrivés en Amérique et en Europe, ils n’étaient que des nègres destinés à servir de main-d’œuvre afin d’enrichir leur propriétaire. Le monde a longtemps vénéré la grandeur et l’histoire de ces pays. C’est oublier que la plupart d’entre eux ont construit leur fortune sur l’esclavage. 

Les dernières mobilisations citoyennes démontrent, selon moi, qu’il ne s’agit plus aujourd’hui d’une lutte raciale, mais bien d’une nécessité d’analyser la mort de George Floyd en termes de rapports sociaux. La lutte contre les inégalités ne devrait pas créer de clivage, mais plutôt permettre à chacun de prendre conscience de la responsabilité qui l’incombe.

Sources :

  • Jacques Brun. « Essai critique sur la notion de ségrégation et sur son usage en géographie urbaine. » dans La ségrégation dans la ville (1994): 21-57.
  • Ameur, Farid., La Guerre de Sécession, Paris, Presses universitaire de France, 2013, 127
  •  Francisco López de Gómara, Historia de la Conquista de Mexico, vol. 1, éd. D. Joaquin Ramirez Cabañes, Mexico, Editorial Pedro Robredo, 1943, p. 106
  • Kwame Nkrumah, Le néocolonialisme – Dernier stade de l’impérialisme, 1965
  • Élise Marienstras, « Guerres, massacres ou génocides ? », dans David Elkenz (dir.), Le massacre, objet d’histoire, Paris, Gallimard, 2004, p. 292
  • George Raudzens, Technology, Disease and Colonial Conquests, 2003, p. 41-42. Éric Saugera, Bordeaux port négrier, chronologie, économie, idéologie, XVIIe-XIXe siècles, Karthala, 2002 (1re éd. 1995), 382 p.), (ISBN 2865375846 et 978-2865375844).
  • Yuval Noah Harari, Sapiens : une brève histoire de l’humanité, 2011
  • Yuval Noah Harari, Homo Deus : Une brève histoire de l’avenir,
  • « American civil rights movement | Definition, Events, History, & Facts »
  • Le 13éme, 2016, reportage
  • Le code noir, 1685
  • Les routes de l’esclavage, reportage 5 épisodes